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Antigone, héroïne de la loi naturelle

Du devoir de résistance
vendredi 15 novembre 2013 par Faoudel Enregistrer au format PDF

En ces temps calamiteux, où la plupart des autorités temporelles et spirituelles se sont ralliées à l’esprit de monde qui proclame les « Droits de l’Homme », de l’homme tout puissant, de l’homme maître de la nature, de l’homme maître de sa nature, de l’homme qui décide du bien et du mal — et donc de l’homme qui se fait Dieu —, du fond des âges une petite voix dérangeante, une petite voix entêtante retentit : Antigone rappelle aux tyrans de la modernité qu’il existe une loi naturelle indépendante de la volonté de l’homme, une loi de notre nature, cette loi de raison qu’on ne saurait violer sans violer notre humanité. RÉSISTANCE ! Droit naturel, mieux, droit divin — si on reconnaît comme Antigone que ce droit vient de Dieu —, voilà le combat ultime que montre la jeune fille, voilà son testament sublime pour la grande guerre eschatologique contre l’asservissement planétaire qui se profile.

La tragédie « Antigone » de Sophocle (495-406 av. J.-C.)

Résumé de la pièce

Le siège de Thèbes vient de finir ; les Argiens sont en fuite ; Étéocle et Polynice se sont entre-tués dans la bataille. Créon, devenu roi par la mort de ses neveux, a promulgué un édit inhumain : il veut que le cadavre de Polynice « soit abandonné sans larmes et sans sépulture à la voracité des oiseaux » et il a décrété la peine capitale contre les impudents qui enfreindraient cet édit.

Au début du drame, Antigone sort du palais avec un vase sur l’épaule. Courageuse, elle a résolu de verser sur le corps de son frère l’eau lustrale et la poussière prescrite par les rites ; elle se dirige seule vers la campagne où gît le cadavre de Polynice.
Superbe et fier, Créon descend — comme autrefois Œdipe — les marches du palais. En termes énergiques, il renouvelle au peuple son ordre sacrilège. Il sera inflexible pour quiconque lui désobéira.

À peine a-t-il achevé cette proclamation qu’un garde arrive, tremblant. Avec une frayeur comique, il raconte au roi qu’un téméraire inconnu a jeté un peu de terre sur le cadavre de Polynice et, par conséquent, a accompli les rites prescrits. Créon s’emporte à cette nouvelle. Il insulte le Chœur ; il menace le garde et promet de faire un exemple terrible sur les responsables, si le coupable n’est pas découvert et livré.
Le Chœur, resté seul, chante le génie inventif de l’homme et ses merveilleuses victoires sur la nature. Mais il regrette qu’égaré par son orgueil, l’être humain « viole les lois de la patrie et les droits sacrés des dieux ».

Le garde revient tout joyeux. Il amène Antigone à Créon et dénonce au roi la jeune fille. C’est elle qui a inhumé Polynice ; c’est elle qu’on a surprise versant de la poussière sur le mort. Alors s’engage entre le tyran et l’héroïne un dialogue immortel (relaté ci-après).
Aux reproches et aux invectives de Créon, Antigone réplique par l’affirmation des lois « non écrites, mais immuables », par la revendication hautaine de l’équité divine sur la justice des hommes. Créon défendait ; les dieux ordonnaient. Elle a écouté la voix des dieux et tient tête au tyran qui écume de rage et hurle la sentence de mort.
Antigone trouve un défenseur résolu : c’est son fiancé, son cousin germain, le fils de Créon. Respectueux, quoique ferme, Hémon supplie son père de réfléchir et d’accorder la vie à Antigone. Mais son éloquence émue et insinuante ne peut rien contre l’implacable entêtement du roi. Injurié grossièrement, le jeune homme s’éloigne désespéré, en prononçant des paroles lugubres qui impressionnent péniblement le Chœur.

Condamnée à être murée dans une caverne où elle attendra que la mort la prenne, Antigone traverse la scène, escortée par Créon et des gardes. Raillée lâchement par le Chœur, elle a un moment de défaillance bien explicable et pleure sur ses espérances de jeunesse. Puis elle se redresse et marche au supplice avec l’exaltation d’une martyre, avec la conscience qu’elle périt victime du devoir.
Dans un hymne purement mythologique, le Chœur énumère les personnages qui furent traités comme va l’être Antigone et qui subirent la force du Destin.

Créon triomphe ; mais l’expiation est proche. Voici venir Tirésias, le messager des dieux. Au nom de la divinité, il commande à Créon de délivrer Antigone et d’ensevelir Polynice. Le tyran raille et injurie ; puis, effrayé par les prédictions sinistres du devin, il se précipite pour contremander l’ordre fatal.
Le Chœur appelle Bacchus, le dieu protecteur de la ville, au secours des Thébains menacés de nouveaux malheurs.

Il est trop tard ! Les malheurs se suivent et s’accumulent. Un messager nous apprend qu’Antigone s’est pendue dans la caverne et qu’Hémon s’est suicidé auprès d’elle, après avoir craché au visage de son père. Cette catastrophe désespère la femme de Créon, qui se tue. Et, tout écrasé par cet amas inouï d’expiations, le tyran, devant les cadavres de son fils et de son épouse, comprend qu’il y a des dieux qui jugent et qui savent châtier même les rois.

Extrait de l’affrontement entre Antigone et Créon

L’affrontement entre la jeune fille et le tyran est immédiat et total : elle affirme l’illégitimité de l’édit royal en se réclamant des lois divines, non écrites et éternelles.

Créon — Connaissais-tu la défense que j’avais fait proclamer ?

Antigone — Oui, je la connaissais ; pouvais-je l’ignorer ? Elle était des plus claires.

Créon — Ainsi tu as osé passer outre à ma loi ?

Antigone — Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! Ce n’est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m’exposer à leur vengeance chez les dieux ? Que je dusse mourir, ne le savais-je pas ? et cela, quand bien même tu n’aurais rien défendu. Mais mourir avant l’heure, je le dis bien haut, pour moi, c’est tout profit : lorsqu’on vit comme moi, au milieu des malheurs sans nombre, comment ne pas trouver de profit à mourir ? Subir la mort, pour moi n’est pas une souffrance. C’en eût été une, au contraire, si j’avais toléré que le corps d’un fils de ma mère n’eût pas, après sa mort, obtenu un tombeau. De cela, oui, j’eusse souffert ; de ceci je ne souffre pas. Je te parais sans doute agir comme une folle. Mais le fou pourrait bien être celui même qui me traite de folle.

Créon — […] Puisque seule dans la cité je l’ai trouvée rebelle, j’entends ne pas tromper la confiance du peuple : je la condamne à mort […]
L’anarchie est le pire des fléaux ; elle ruine les cités, détruit les foyers, rompt les lignes du combat, sème la panique, alors que la discipline sauve la plupart de ceux qui restent à leur poste. C’est pourquoi notre devoir est de défendre l’ordre et de ne jamais souffrir qu’une femme ait le dessus. Mieux vaut tomber, s’il le faut, sous les coups d’un homme, que d’être appelé le vaincu d’une femme. [1]

Brève analyse

L’orgueil de Créon est immense, et ses dernières paroles trahissent sa contrariété d’être désobéi et repris pour des motifs raisonnables, d’autant plus que ceux-ci sont exposés par une femme (probablement est-ce d’ailleurs une raison importante de son entêtement). Cependant, il se doit de défendre rationnellement sa loi inique, sous peine de perdre tout crédit, aussi invoque-t-il son utilité, son efficacité pour maintenir l’ordre de la Cité. Cet argument — « positiviste » avant l’heure — est réfuté par le jurisconsulte romain Cicéron (106-43 av. J.C.) qui déclare à ce propos :

Il est impossible qu’une chose soit utile si elle n’est pas en même temps moralement bonne. Et ce n’est point parce qu’elle est utile qu’elle est moralement bonne, mais parce qu’elle est moralement bonne qu’elle est utile. [2]

Dans sa pièce Sophocle montre que l’ordre et la paix ne sauraient en aucun cas s’obtenir au dépens de la loi morale, la loi commune au genre humain, ou loi de nature, cette loi d’origine divine. Violer la loi naturelle provoque au contraire la déchéance et la mort.

La question de la loi naturelle

La loi naturelle définie par Aristote

Quand Aristote (384-322 av. J.C.) traite de la « loi commune » à tous les hommes et du droit naturel qui lui est associé, il recourt tout naturellement à l’héroïne de Sophocle :

[…] il y a une justice et une injustice dont tous les hommes ont comme une divination et dont le sentiment leur est naturel et commun, même quand il n’existe entre eux aucune communauté ni aucun contrat ; c’est évidemment, par exemple, ce dont parle l’Antigone de Sophocle, quand elle affirme qu’il était juste d’enfreindre la défense et d’ensevelir Polynice ; car c’était là un droit naturel : « Loi qui n’est ni d’aujourd’hui ni d’hier, qui est éternelle et dont personne ne connaît l’origine. » C’est aussi celle dont Empédocle s’autorise pour interdire de tuer un être animé ; car on ne peut prétendre que cet acte soit juste pour certains, et ne le soit pas pour d’autres : « Mais la loi universelle s’étend en tous sens, à travers l’éther qui règne au loin et aussi la terre immense. » [3]

Il existe donc une loi naturelle et des droits imprescriptibles qui garantissent à tout être humain la liberté d’accomplir cette loi : le droit naturel. La légitimité d’une autorité, l’amour qu’elle obtient de ses subordonnés, provient précisément de sa soumission à la loi naturelle, de son zèle à la défendre et à garantir à chacun les droits de lui obéir.
Remarquons que le moindre des sujets — ici une femme que Créon méprise —, peut signifier au monarque son devoir quand il s’écarte de la loi naturelle.

La loi naturelle définie par Cicéron

Environ cinquante ans avant Jésus-Christ, dans son De republica, Cicéron définit la loi naturelle comme la loi de droite raison :

Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature, universelle, immuable, éternelle dont les ordres invitent au devoir, dont les prohibitions éloignent du mal. Soit qu’elle commande, soit qu’elle défende, ses paroles ne sont ni vaines auprès des bons, ni puissantes sur les méchants. Cette loi ne saurait être contredite par une autre, ni rapportée en quelque partie, ni abrogée tout entière.

Ni le sénat, ni le peuple ne peuvent nous délier de l’obéissance à cette loi. Elle n’a pas besoin d’un nouvel interprète, ou d’un organe nouveau.
Elle ne sera pas autre dans Rome, autre, dans Athènes ; elle ne sera pas autre demain qu’aujourd’hui : mais, dans toutes les nations et dans tous les temps, cette loi régnera toujours, une, éternelle, impérissable ; et le guide commun, le roi de toutes les créatures, Dieu même donne la naissance, la sanction et la publicité à cette loi, que l’homme ne peut méconnaître, sans se fuir lui-même, sans renier sa nature, et par cela seul, sans subir les plus dures expiations, eût-il évité d’ailleurs tout ce qu’on appelle supplice. [4]

Ce texte est remarquable à plus d’un titre ; en effet, quarante ans avant le message du Christ, un païen établit la synthèse de tout ce que l’homme peut connaître sans la Révélation — sans ce que Dieu révèle de Lui et de Sa Création —, par la simple observation du réel, de la nature, par ce que peut conclure la seule raison humaine dans une civilisation avancée, fût-elle polythéiste.

La loi naturelle définie par saint Thomas d’Aquin

DÉFINITION

Saint Thomas explique dans la Somme Théologique que Dieu gouverne le monde par la loi éternelle qui est Sa volonté. Dans la créature raisonnable, la loi naturelle participe à la loi éternelle car la lumière de notre raison nous fait distinguer le bien et le mal comme une impression de la lumière divine en nous.

[...] la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n’est autre chose qu’une impression en nous de la lumière divine. [...] la loi naturelle n’est pas autre chose qu’une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable. [5]
[...] la loi naturelle émane de la raison, de même qu’une phrase énoncée est œuvre de la raison […] les préceptes de la loi naturelle jouent dans l’homme le même rôle vis-à-vis de l’action que les principes premiers vis-à-vis de la science. [6]

IL FAUT DÉSOBÉIR AUX LOIS CONTRAIRES AUX COMMANDEMENTS DE DIEU

[…] les lois peuvent être injustes par leur opposition au bien divin : telles sont les lois tyranniques qui poussent à l’idolâtrie ou à toute autre chose en contradiction avec la loi divine. Il n’est jamais permis d’observer de telles lois car, « il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». […] Cet argument vise les lois humaines, contraires au commandement de Dieu ; et contre lequel aucune autorité humaine ne prévaut. Il ne faut donc pas obéir à de telles lois. [7]

CONTENU DE LA LOI NATURELLE

Tout ce qui agit, le fait en vue d’une fin qui a valeur de bien. C’est pourquoi le principe premier, pour la raison pratique, est celui qui se base sur la notion de bien, à savoir qu’il faut faire et rechercher le bien et éviter le mal. Tel est le premier précepte de la loi. [8]
[…] tout ce qui assure la conservation humaine et tout ce qui empêche le contraire de cette vie, c’est-à-dire la mort, relèvent de la loi naturelle. [9]
[…] appartient à la loi naturelle ce que l’instinct naturel apprend à tous les animaux, par exemple l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, etc. [10]
On trouve dans l’homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d’être raisonnable, qui lui est propre ; ainsi se sent-il un désir naturel de connaître la vérité sur Dieu et de vivre en société. En suite de quoi appartient à la loi naturelle tout ce qui relève de cet attrait propre : par exemple qu’il évite l’ignorance, ou ne fasse pas de tort à son prochain avec lequel il doit entretenir des rapports, et en général toute autre prescription de ce genre. [11]

On le constate, la recherche chrétienne sur l’homme ne nie pas les conclusions de la réflexion païenne d’avant la Révélation, au contraire, elle les incorpore, elle les continue et les perfectionne dans une synthèse éclairée par la Parole de Dieu.

La loi naturelle du respect dû aux morts et de l’obligation de pourvoir à leur sépulture

Quand le respect voulu est manifesté envers les parents décédés et perpétré après leur mort, c’est là que la force morale d’un peuple atteint son point culminant. (Confucius, Entretiens, I, 9.)

Le devoir envers les défunts — et en particulier celui de leur assurer une sépulture — se retrouve effectivement dans toutes les grandes civilisations, et saint Augustin en donne la raison :

Le corps ne nous a pas été donné comme un ornement ou un aide extérieur, il appartient à la nature même de l’homme. De là vient qu’une piété attentive s’est empressée de rendre aux anciens justes les soins funèbres, de célébrer leurs obsèques, et de pourvoir à leur sépulture ; et tandis qu’ils vivaient, ils ont eux-mêmes prescrit à leurs enfants d’ensevelir leurs corps et parfois aussi de les transporter d’un lieu en un autre (Gen. XXIII, XXV, 9, 10, et XLVII, 30).

C’est en ensevelissant les morts que Tobie a mérité les faveurs de Dieu : c’est à ce titre qu’il est loué, et un ange même en rend témoignage (Tob. II, 9, et XII, 12).

Le Seigneur lui-même, qui devait pourtant ressusciter le troisième jour, publie et recommande de publier la bonne œuvre de cette femme pieuse qui avait répandu une huile parfumée sur ses membres, et parce qu’elle l’avait fait en vue de sa sépulture (Matt. XXVI, 7-13). [12]

Bien entendu, ces prescriptions de la loi naturelle sont reprises dans le monde chrétien et le Catéchisme de saint Pie X rappelle au Chapitre des œuvres de miséricorde :

Quelles sont les bonnes œuvres dont il nous sera demandé un compte particulier au jour du jugement ?

— Les bonnes œuvres dont il nous sera demandé un compte particulier au jour du jugement sont les œuvres de miséricorde.

— Qu’entend-on par œuvre de miséricorde ?

— L’œuvre de miséricorde est celle par laquelle on secourt les besoins spirituels ou corporels du prochain.

— Quelles sont les œuvres de miséricorde corporelle ?

— Les œuvres de miséricorde corporelle sont :

  1. donner à manger à ceux qui ont faim,
  2. donner à boire à ceux qui ont soif,
  3. vêtir ceux qui sont nus,
  4. abriter les étrangers,
  5. visiter les infirmes,
  6. visiter les prisonniers,
  7. ensevelir les morts.

Insistons encore pour dissiper toute équivoque : nous ne parlons pas du droit d’un mort à être enterré (ce qui n’a pas vraiment de sens), mais bien de l’obligation pour les vivants d’inhumer leurs morts. Cette loi naturelle assure à tout être humain le droit de remplir ce devoir. C’est ce droit naturel que Créon refuse à Antigone.

La postérité d’Antigone et de Créon

Hétéronomie traditionnelle et autonomie moderne

S’il existe un exemple frappant de la continuité entre la pensée antique et la pensée chrétienne, c’est bien Antigone. La jeune fille incarne la créature humaine, soumise aux lois naturelles et divines ; elle est le symbole de la cité hétéronome qui admet une loi supérieure à l’arbitraire d’une volonté humaine, quand un Créon symbolise au contraire le tyran, l’État autonome de la cité moderne ne reconnaissant que sa propre loi. C’est bien ainsi que le philosophe Léo Strauss définit les sociétés postrévolutionnaires :

Le changement fondamental que nous tentons de décrire se manifeste dans la substitution des droits de l’homme à la loi naturelle : la loi qui prescrit des devoirs a été remplacée par des droits, et l’homme a remplacé la nature. Les droits de l’homme sont l’équivalent moral de l’Ego cogitans. L’ego cogitans s’est entièrement émancipé de la tutelle de la nature, et finalement, il refuse d’obéir à toute loi qu’il n’ait engendrée en totalité, ou de se dévouer à toute valeur dont il ne soit certain d’être le créateur. [13]

À l’opposé, dans cette tragédie de Sophocle vieille de 2500 ans, Antigone reste le modèle de la piété, de l’ordre et du devoir. Antigone incarne l’exact contraire du révolutionnaire : elle ne remet pas en cause l’autorité, elle ne souhaite pas la renverser, elle la respecte même, mais elle se dresse contre celle-ci et lui désobéit quand ses ordres sont illégitimes. Elle défend l’ordre divin contre l’orgueil humain qui prétend changer les lois de la nature. Un Maurras le concède : « Antigone est une légitimiste héroïque et farouche. » [14]

Sainte Jeanne d’Arc : l’autre figure d’Antigone

En évoquant ainsi la figure de l’héroïne de Sophocle, on ne peut s’empêcher de songer à sainte Jeanne d’Arc, cette Antigone de la monarchie très chrétienne qui rappelle la volonté de Dieu aux Créons de l’époque pour restaurer la loi juste, cette légitimité qui seule établit et préserve le bien commun. Durant son procès la Pucelle réaffirme, devant ses juges et bourreaux, de par Dieu et jusqu’à la mort, la légitimité du roi Charles VII.

Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France [...] Rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu pour proclamer le sang royal. [...] n’ayez point d’autre opinion, car vous ne tiendrez pas le royaume de France de Dieu, le Roi du Ciel, fils de sainte Marie ; mais le tiendra le Roi Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roi du Ciel, le veut, et cela lui est révélé par la Pucelle, et il entrera à Paris à bonne compagnie. [15]

Or, cette ténacité — répétons-le, jusqu’à la mort — ne laisse pas de surprendre. En effet, pourquoi cette libéralité divine alors qu’objectivement Charles VII se révèle être un roi si peu reluisant ?

  • Ce n’est pas un prince vaillant. Il ne prend jamais les armes pour affirmer ne serait-ce qu’une « légitimité de conquête ».
  • Il est le premier Capétien à instaurer la scandaleuse habitude de la maitresse royale officielle, en la personne de la favorite Agnès Sorel.

Comment alors expliquer que Dieu soit si miraculeusement intervenu pour placer sur le trône un tel roi ? L’épopée de sainte Jeanne d’Arc, ainsi posée, ne peut se comprendre qu’en terme de restauration, non de la personne du roi, mais de l’institution qui le fait roi. Dieu, par la geste de Sa sainte, fait la grâce insigne aux Français d’affirmer la primauté des Lois Fondamentales du Royaume — qui désignent le successeur légitime —, par dessus toute volonté humaine et par delà tous les intérêts partisans, pour le bien commun. De même que la loi naturelle est accessible à la raison, mais que Dieu la rappelle aux Hébreux dans la révélation du décalogue faite à Moïse, de même en cette période trouble de la Guerre de cent-ans, Dieu rappelle aux Français les lois de succession de leur pays par l’intermédiaire de sainte Jeanne.

Conscient du caractère véritablement extraordinaire de ces lois, Jean-Baptiste Colbert de Torcy, ministre de Louis XIV et neveu du grand Colbert, ne craint pas d’écrire :

Suivant ces lois, le prince le plus proche de la couronne en est héritier nécessaire […] il succède, non comme héritier, mais comme le monarque du royaume […] par le seul droit de sa naissance. Il n’est redevable de la couronne ni au testament de son prédécesseur, ni à aucun édit, ni a aucun décret, ni enfin à la libéralité de personne, mais à la loi. Cette loi est regardée comme l’ouvrage de celui qui a établi toutes les monarchies, et nous sommes persuadés, en France, que Dieu seul la peut abolir. [16]

La ressemblance stupéfiante entre Antigone et sainte Jeanne — même affirmation de l’hétéronomie et de la légitimité, même résolution dans les actes et les propos, même courage, même destin tragique — n’a pas échappé à un Robert Brasillach [17], qui dans sa préface au Procès de Jeanne d’Arc écrit :

La préfiguration la plus parfaite de Jeanne dans le monde païen, Antigone, l’Invocatrice des Lois Éternelles, nous touche moins que cette enfant insolente […] c’est bien une voix vivante que nous entendons, cette voix têtue, acharnée, qui si magnifiquement riposte, — ou qui, soudain éclairée par un avertissement miraculeux, dépasse son insolence même et prophétise. [18]

Véritable incarnation de la mythique Antigone, la Pucelle déclare au sujet de l’origine de « ses voix » :

Cette voix vient de par Dieu. Et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais. J’ai une plus grande peur de faillir, en disant chose qui déplaise à ces voix, que je n’en ai à vous répondre. [19]

Conclusion

Puisse le souvenir d’Antigone et de la Pucelle nous encourager à toujours rappeler la loi naturelle avec cette même voix forte qui traverse les siècles, à nous opposer ainsi aux lois iniques des Créons de la Modernité, ces démiurges autonomes qui violent toute humanité [20] en légalisant : avortement, « mariage » homosexuel, euthanasie, eugénisme, manipulation du génome humain et, à terme, confiscation des enfants à leurs parents afin de permettre à l’État de les conditionner au gré des passions de quelques décideurs omnipotents.
Mais en toute logique, les deux héroïnes doivent d’abord nous motiver dans notre combat pour le rétablissement de la monarchie, car, seul ce régime naturel est par essence fondé sur l’hétéronomie comme le rappelle si bien un cardinal de Richelieu au roi dans son Testament politique :

Dieu étant le Principe de toutes choses, le souverain Maître des Rois, et celui seul qui les fait régner heureusement, si la dévotion de V.M. [Votre Majesté] n’était connue de tout le monde, je commencerais ce chapitre qui concerne sa personne, en lui représentant, que si elle ne suit les volontés de son Créateur, et ne se soumet à ses lois, elle ne doit point espérer de faire observer les siennes, et de voir ses sujets obéissants à ses ordres. [21]

[1Sophocle, Antigone, trad. P. Mazon, Budé, Éd. Les Belles Lettres, 1962, p. 93-94.

[2Cicéron, De officiis, III, 30, cité dans l’Encyclique Mit brennender Sorge.

[3Aristote, Rhétorique, Livre I, XII, trad. Médéric Dufour et autres, Paris, Les Belles-Lettres, 1967, t. 1.

[4Cicéron, De republica, libri III, 17, in La république de Cicéron traduite d’après un texte découvert par M. Mai, par M. Villemain de l’Académie française, Didier et Cie librairies-éditeurs, 1858, p. 184-185.

[5Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 91. Traduction française par M.-J. Laversin, O.P. Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée et Cie, Paris Tournai Rome, 1935, p.34.

[6Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p. 107.

[7Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 96, p. 176-177.

[8Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p. 109-110.

[9Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p.111.

[10Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p. 111.

[11Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94 , p.111-112.

[12Œuvres complètes de saint augustin, « Des devoirs à rendre aux morts », traduites pour la première fois en français sous la direction de M. Raulx, Tome XII, Bar-le-Duc, 1866. Traduction de M. Defourny, p. 282.

[13Léo Strauss, La cité et l’homme, Le livre de poche, Biblio/essais, Paris, 2005, p.62.

[14Charles Maurras, Antigone, vierge-mère de l’ordre, collection Au signe des trois anneaux, Les Trois anneaux, s.l. [Genève], 1948.

[15Lettre de Jeanne au Roi d’Angleterre, citée par Robert Brasillach, in Le Procès de Jeanne d’Arc, NRF Gallimard, Paris, 1941, p.60-61.

[16Jean-Baptiste Colbert de Torcy, ministre de Louis XIV, cité par Th. Derisseyl in Mémoire sur les droits de la maison d’Anjou à la couronne de France, Fribourg, 1885.

[17On se demande par quel égarement cet admirateur de sainte Jeanne d’Arc se retrouve pendant la guerre dans le camp de l’Occupant à soutenir le Gouvernement de Vichy avec toute sa clique socialo-communiste issue du Front Populaire (Déat, Doriot, Belin, Laval...) et au coté d’une idéologie ennemie de la loi naturelle. En effet Adolf Hitler ne déclare-t-il pas :

Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique du déchet humain. (T1 p.51.) [...] Les hommes se dépossèdent les uns des autres, et l’on s’aperçoit en fin de compte que c’est toujours le plus fort qui triomphe. N’est-ce pas là l’ordre le plus raisonnable ? (T1 p.40.) (Libres Propos sur la Guerre et la Paix, Le temps présent, Flammarion,)

[18Robert Brasillach, Le Procès de Jeanne d’Arc, NRF Gallimard, Paris, 1941, p. 11.

[19Robert Brasillach, op. cit., p. 41.

[20Voir L’abolition de l’homme de C. S. Lewis, Éditions Raphaël, Suisse, 2000, Traduction de Denis Ducatel.

[21Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.


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