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Vive le Roy
Unir les peuples de France dans l’amour du Roi

"De regimine principum" ou "De Regno" de saint Thomas d’Aquin

Du gouvernement royal (Chapitres 1-6 ; 15)
vendredi 2 mai 2008 par MabBlavet Enregistrer au format PDF

Traduction de la partie authentique du De Regno par Claude Roguet avec la collaboration de M. l’abbé Poupon docteur en théologie.
Collection : Les maîtres de la politique chrétienne. Éditions de la Gazette Française, Paris, 1926.

Argument

Dédicace au roi de Chypre et objet de l’ouvrage.

Comme je me demandais quel ouvrage vous offrir qui fût à la fois digne de Votre Majesté Royale et conforme aux devoirs de mon état, il me parut particulièrement convenable de composer pour vous, à titre d’hommage, un traité du gouvernement royal, dans lequel et l’origine du gouvernement, et ce qui a trait aux devoirs des rois serait diligemment exposé d’après l’autorité de la Sainte Écriture, l’opinion des philosophes et l’exemple des princes les plus loués ; tout cela dans la mesure de mon génie propre, comptant pour commencer, poursuivre et consommer mon œuvre sur l’aide de Celui qui est le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs, par qui règnent les rois, Dieu, Souverain Maître, grand Roi qui dépasse tous les dieux.

Chapitre I

QU’IL FAUT NÉCESSAIREMENT AUX HOMMES VIVANT ENSEMBLE QUELQU’UN POUR LES GOUVERNER AVEC SOIN

Le point de départ de notre entreprise, sera d’exposer ce qu’il faut entendre par le mot de roi.

Ce qui doit tendre à une fin, mais par des voies qui sont indéterminées, a besoin d’une direction.

Dans tous les domaines où il existe ordination à une fin, et dans lesquels on a la facilité de choisir entre plusieurs méthodes, il faut absolument un principe directeur, qui permette d’arriver tout droit à la fin nécessairement due.
Un vaisseau, en effet, poussé par des vents contraires dans des directions opposées, ne parviendrait pas au but fixé si l’art du timonier ne le maintenait dans la direction du port.

L’homme, lui aussi, a une fin à laquelle toute sa vie, donc toute son action, est ordonnée, dès lors qu’il agit par intellect, dont le propre est évidemment d’opérer en vue d’une fin.
Or, il se trouve que les hommes s’avancent par des voies diverses vers la fin proposée, ce dont témoigne clairement la diversité des appétits et des actions humaines.
L’homme a donc besoin d’avoir un principe qui le dirige vers sa fin.

L’homme est un animal social et politique.

Aussi chaque homme, par sa nature même, possède-t-il innée en lui la lumière de la raison qui dirige ses actes vers sa fin.
Et s’il convenait à l’homme de vivre solitaire, comme il en va pour beaucoup d’animaux, cette lumière lui suffirait pour l’orienter vers sa fin ; chacun serait à soi-même son roi, sous le règne suprême de Dieu, en tant que, par le don divin de la raison, il se dirigerait soi-même dans ses actes.

Mais la nature de l’homme veut qu’il soit un animal social et politique, vivant en collectivité. Cela lui appartient beaucoup plus qu’à tous les autres animaux et la simple nécessité naturelle le montre clairement.
Aux autres animaux, en effet, la nature a préparé nourriture, vêtement de pelage, moyens de défense — tels que les dents, les cornes, les griffes, ou du moins la rapidité dans la fuite.
L’homme, par contre, s’est trouvé créé sans que rien de pareil lui ait été fourni par la nature ; mais en échange il a été pourvu de la raison qui le met en état d’apprêter toutes ces choses au moyen de ses mains ; et puisqu’un seul homme ne suffit pas à tout préparer, et que du fait de sa solitude il ne pourrait s’assurer à lui-même les biens qui lui permettraient d’entretenir sa vie, il s’ensuit que, de sa nature, l’homme doit vivre en société.

Bien plus, chez les autres animaux est implantée une aptitude naturelle à discerner tout ce qui leur est utile ou nuisible. Ainsi, la brebis perçoit instinctivement dans le loup un ennemi. C’est en vertu d’une aptitude analogue que certains animaux savent distinguer naturellement des plantes curatives et encore tout ce qui leur est nécessaire pour vivre.
L’homme, lui, connaît naturellement ce dont il a besoin pour vivre, mais seulement en général. Il peut ainsi par sa raison parvenir, au moyen des principes universels, à la connaissance des choses particulières nécessaires à sa vie.

Mais il n’est pas possible qu’un homme seul atteigne par sa raison toutes les choses de cet ordre. Il est donc nécessaire que les hommes vivent en nombre pour s’entr’aider, pour se consacrer à des recherches diverses en rapport avec la diversité de leurs talents : l’un par exemple à la médecine, un autre à ceci, un autre encore à cela.
Cette constatation est encore rendue évidente du fait que l’homme possède en propre l’usage de la parole, qui lui permet de faire jaillir aux yeux d’autrui tout le contenu de sa pensée.
Les autres animaux, il est vrai, quand ils se communiquent leurs émotions, ne le font qu’en gros. Le chien montre sa colère en aboyant, et les autres espèces chacune à sa manière.
Toutefois, l’homme entretient un commerce beaucoup plus étroit avec son semblable que n’importe quel autre animal connu pour vivre en troupe, comme la grue, la fourmi et l’abeille.
Cette considération fait dire à Salomon dans l’Ecclésiaste, chapitre IV, verset 9 : Il vaut mieux être deux qu’un seul. Car chacun bénéficie de cette mutuelle compagnie.

Nécessité d’un gouvernement.

Si donc la nature de l’homme veut qu’il vive en société, il est pareillement nécessaire qu’il y ait parmi les hommes de quoi gouverner la multitude.
En effet, comme les hommes existent nombreux et que chacun pourvoit à ce qui lui convient, chacun irait de son côté, s’il n’y avait quelqu’un pour avoir soin du bien de la multitude.
Ainsi le corps de l’homme, comme de n’importe quel animal, se désagrégerait, s’il n’y avait dans ce corps une certaine force directrice commune, ordonnée au bien commun de tous les membres.
Cette considération inspire à Salomon la parole suivante dans les Proverbes, chapitre XI, verset 14 : Là où il n’y a pas de gouverneur, le peuple se dissout.

Il n’est pas étonnant qu’il en soit ainsi, car il n’y a pas d’identité entre l’intérêt propre et l’intérêt commun. Les intérêts propres divisent, tandis que l’intérêt commun unit. Aux effets différents répondent des causes différentes. Il faut donc, en plus de ce qui meut au bien propre de chacun, quelque chose qui meuve au bien commun de l’ensemble.
C’est pourquoi l’on trouve aussi un principe directeur en toutes les choses appelées à former un tout. Dans le monde des corps, en effet un premier corps, le corps céleste, dirige les autres selon un certain ordre de la divine Providence et la créature raisonnable les dirige tous.
De même, en chaque homme, l’âme gouverne le corps et, entre les parties de l’âme, l’irascible et le concupisciple sont gouvernés par la raison. Entre les membres du corps pareillement, il en est un principal qui meut tout, que ce soit le cœur ou la tête.
Il faut donc qu’il y ait dans n’importe quelle multitude une direction chargée de régler et de gouverner.

Le bon gouvernement et le mauvais.

Cependant, comme il arrive, dans des choses ordonnées à une fin, de marcher droit ou non, on trouve dans le gouvernement de la multitude ce qui est droit et ce qui ne l’est point.
Un être, quel qu’il soit, marche droit quand il va vers la fin qui lui convient, et il ne marche pas droit quand il va vers la fin qui ne lui convient pas.
Différente en effet est la fin qui convient à une multitude d’hommes libres et à une multitude d’hommes serfs. Car l’homme libre est sa propre cause, tandis que l’homme serf, dans tout son être, est la chose d’un autre.

Si donc celui qui régit un groupe d’hommes libres les ordonne au bien commun de leur collectivité, son gouvernement est droit et juste, ainsi qu’il convient à des hommes libres.
Si, au contraire, c’est en vue non du bien commun du groupe, mais de son propre bien qu’il l’ordonne, son gouvernement est injuste et déréglé. Aussi le Seigneur lui-même adresse-t-il ses menaces à de pareils chefs lorsqu’il dit par la bouche d’Ézéchiel XXXIV, 2 : Malheur aux pasteurs qui se paissent eux-mêmes (c’est-à-dire qui cherchent leurs propres avantages) : n’est-ce pas les troupeaux que les pasteurs doivent paître ?
Puisque c’est le bien du troupeau que doivent chercher les pasteurs, les chefs doivent de même chercher le bien du groupe qui leur est soumis.

Différentes espèces de mauvais gouvernements.

Si un régime injuste est le fait d’un seul homme qui recherche dans le gouvernement ses propres avantages et non le bien de la multitude qui lui est soumise, on appelle un tel chef tyran ; ce mot exprime l’idée de force parce que le tyran opprime par la puissance, au lieu de gouverner par la justice. Chez les anciens on appelait tyrans tous les détenteurs du pouvoir.

Si au contraire le régime injuste est le fait non d’un seul mais de plusieurs, pourvu qu’ils soient peu nombreux, on l’appelle oligarchie, c’est-à-dire domination du petit nombre ; il en est ainsi lorsque quelques hommes, forts de leurs richesses, oppriment le peuple, se distinguant du tyran par le seul fait qu’ils sont plusieurs.

Mais si le gouvernement inique est exercé par beaucoup, on l’appelle démocratie, c’est-à-dire domination du peuple, quand, forte de sa multitude, la populace opprime les riches. Tout le peuple devient alors un seul tyran.

Différentes espèces de bons gouvernements.

Il faut faire la même distinction entre les différentes espèces de bons gouvernements.
Si le bon gouvernement est exercé par une classe nombreuse de citoyens, on lui donne généralement le nom de république, comme quand l’armée exerce le pouvoir dans la cité ou la province.

S’il est exercé par quelques hommes, d’ailleurs vertueux, le gouvernement s’appelle aristocratie, c’est-à-dire pouvoir du meilleur ou des meilleurs nommés pour cette raison les nobles.

Si le gouvernement appartient à un seul homme, cet homme s’appelle proprement roi ; c’est pourquoi le Seigneur a dit par la bouche d’Ézéchiel, XXXVII, 24 : Mon serviteur David sera roi au-dessus de tous et ils n’auront tous que lui pour seul pasteur.

Analyse du concept de roi.

Cela montre clairement que le concept de roi implique un seul chef et plus exactement un pasteur recherchant le bien commun du peuple et non son avantage personnel.

Il convient à l’homme de vivre en société, puisqu’il ne suffit pas aux besoins de sa vie s’il demeure solitaire ; dès lors la société sera d’autant plus parfaite qu’elle suffira mieux par elle-même aux besoins de la vie.
Une famille seule, confinée dans une maison, ne se suffira à elle-même que dans certains besoins vitaux, par exemple ceux qui se rapportent aux actes naturels de la nutrition, de la génération et des autres fonctions similaires.
Un seul bourg ne se suffira à lui-même que pour les besoins concernant le seul corps de métier qui l’habite.
Quant à la cité, qui est une communauté parfaite, elle se suffira à elle-même dans tous les besoins de la vie. Et plus encore la province, parce qu’elle pourvoit à elle seule au besoin de secours mutuel pour la résistance à l’ennemi.

C’est pourquoi celui qui gouverne la société parfaite, qu’elle soit cité ou province, est appelé par excellence roi. Celui qui gouverne une maison ne s’appelle pas roi, mais père de famille. Il a pourtant quelque ressemblance avec un roi, et c’est pourquoi les rois sont parfois appelés pères de leurs peuples.

Définition de la royauté.

De tout ce que nous avons dit il appert qu’un roi est celui qui gouverne le peuple d’une seule cité ou province, et cela en vue du bien commun. Aussi Salomon dit-il dans l’Ecclésiaste V, 8 : Le roi commande à tout le territoire qui lui est soumis.

Chapitre II

QU’IL EST PLUS UTILE AUX HOMMES VIVANT EN SOCIÉTÉ D’ÊTRE GOUVERNÉS PAR UN SEUL QUE PAR PLUSIEURS

Ces préliminaires posés, il faut rechercher ce qui vaut mieux pour la province ou la cité : être gouvernée par plusieurs ou par un seul.
Pour aborder cette question sous son véritable jour, nous pourrons nous reporter d’abord à ce qui constitue la fin même du gouvernement.

La fin du gouvernement.

C’est en effet à procurer le salut de ce qu’il a pris la charge de gouverner qu’un gouvernement doit porter son effort. Ainsi le rôle du pilote est de préserver son navire des périls de la mer et de le faire parvenir à bon port sans le moindre dommage.

Or le bien et le salut des hommes agrégés en société est de conserver cette unité [harmonieuse] qu’on appelle paix ; que celle-ci s’éloigne, l’utilité de la vie sociale disparaît ; bien plus, la société désunie devient insupportable à ses membres. Voilà donc à quoi doit par dessus tout s’appliquer le chef de la société : à procurer l’unité qui fait la paix. Ce serait de sa part une erreur de délibérer s’il fera la paix dans la société qui lui est soumise ; erreur toute semblable à celle d’un médecin qui se demanderait s’il doit guérir le malade confié à ses soins. Car personne ne doit délibérer de la fin qu’il doit poursuivre, mais des moyens qui mènent à cette fin. C’est pourquoi l’Apôtre exhorte ainsi le peuple fidèle à l’unité (Épître aux Éphésiens, IV, 3) : Souciez-vous de maintenir l’union spirituelle dans le lien de ta paix.

Utilité du gouvernement d’un seul.

Aussi, dans la mesure où un gouvernement réussira mieux à maintenir cette paix qui résulte de l’unité, il sera plus utile. Car nous appelons plus utile ce qui conduit plus sûrement à la fin.
Mais il est clair que ce qui est un par soi peut mieux réaliser l’unité que ce qui est composé d’unités. De même, ce qui est chaud par soi est la cause la plus efficace de la chaleur. Le gouvernement d’un seul est donc plus utile que le gouvernement de plusieurs.

De plus, il est très clair que plusieurs individus ne protègent nullement la société s’ils ne s’accordent sur rien. A toute assemblée de chefs en effet on demande d’abord un minimum d’entente qui la mette en état de gouverner si peu que ce soit ; car plusieurs matelots ne remorquent un navire dans une direction donnée que s’ils conjuguent leurs efforts d’une certaine façon.
On ne parle d’union, quand il s’agit de plusieurs choses, que si elles approchent de l’unité. En conséquence, un individu gouverne mieux que plusieurs, qui s’approchent seulement de l’unité.

Confirmation de la nature.

En outre, les choses naturelles sont les mieux disposées ; car en chaque chose la nature réalise l’œuvre la meilleure. Or communément, le gouvernement naturel est celui d’un seul. Ainsi, dans les parties du corps, il n’y en a qu’une qui meuve toutes les autres, c’est le cœur. Pareillement il n’y a qu’une seule force pour exercer le commandement sur les parties de l’âme, c’est la raison. Les abeilles n’ont qu’une seule reine et tout l’univers n’a qu’un seul Dieu, créateur et gouverneur de toutes choses.

Argument de raison.

Et rien que de raisonnable en cela, car toute multiplicité dérive de l’unité. C’est pourquoi, si l’art imite la nature et si l’œuvre d’art est d’autant meilleure qu’elle saisit mieux la ressemblance de la nature, il s’ensuit nécessairement ; que le meilleur pour la société humaine, c’est d’être gouvernée par un seul.

Confirmation de l’expérience.

Cela ressort encore plus clairement des faits.
Car les provinces ou les cités qui n’ont pas de monarque, souffrent des dissensions et vont à la dérive en s’écartant de plus en plus de la paix ; ainsi se trouve réalisée la plainte que le Seigneur met dans la bouche du prophète Jérémie, XII, 10 : Les pasteurs [parce que] nombreux ont dévasté ma vigne.

Tout au contraire les provinces et les cités qu’un seul roi gouverne se réjouissent dans la paix, s’épanouissent dans la justice et se délectent dans l’abondance. Aussi le Seigneur, par la bouche des prophètes, promet-il à son peuple comme une grande faveur qu’il ne mettra qu’un seul chef à sa tête, qu’il n’y aura qu’un seul prince au milieu d’eux.

Chapitre III

DANS LEQUEL, AVEC FORCE RAISONS ET ARGUMENTS, IL EST PROUVÉ QUE, COMME LE POUVOIR D’UN SEUL, QUAND IL EST JUSTE, EST CE QU’IL Y A DE MEILLEUR, DE MÊME, DANS LE CAS CONTRAIRE, IL EST CE QU’IL Y A DE PIRE

Position de la thèse.

De même que le gouvernement d’un roi est excellent, le gouvernement d’un tyran est le pire de tous.
A la république s’oppose la démocratie, l’une et l’autre, comme il appert de ce que nous avons dit, étant le fait d’une collectivité ; à l’aristocratie, à son tour, l’oligarchie, l’une et l’autre étant le fait du petit nombre ; la monarchie, enfin s’oppose à la tyrannie, l’une et l’autre étant le fait d’un seul homme. Que la monarchie soit le meilleur régime, nous l’avons montré ci-dessus. Si donc au meilleur s’oppose le pire, il s’ensuit nécessairement que la tyrannie est ce qu’il y a de pire.

L’union fait la force.

En outre, la force qui réside dans l’union de plusieurs éléments est plus efficace pour obtenir son effet, que celle dont les éléments sont dispersés ou divisés. Beaucoup d’hommes réunis tirent une charge qu’ils ne pourraient tirer séparément, même en en prenant chacun une partie.

Le gouvernement qui a le plus d’unité est donc ou le meilleur ou le pire.

En conséquence, de même qu’il est plus utile qu’une force opérant en vue du bien ait plus d’unité, pour être plus puissante à faire le bien, de même une force opérant le mal est plus nuisible si elle est une que si elle est divisée. Or un chef injuste emploie sa force au mal de la multitude, dès qu’il ramène le bien commun de celle-ci à son seul bien à lui.

Donc, là où le gouvernement est juste, ce gouvernement est d’autant plus utile que sa direction a plus d’unité : ainsi la monarchie est meilleure que l’aristocratie et l’aristocratie que la république. Inversement, là où le gouvernement est injuste, ce gouvernement est d’autant plus nuisible que sa direction a plus d’unité. Ainsi donc, la tyrannie est plus nuisible que l’oligarchie, et l’oligarchie que la démocratie.

Le gouvernement est plus injuste, qui recherche moins le bien commun.

De plus, le gouvernement devient injuste du fait que son chef dédaigne le bien commun de la multitude pour ne plus chercher que son bien particulier. Dès lors, plus il s’éloigne du bien commun et plus il est injuste. Or il s’éloigne davantage du bien commun dans l’oligarchie, où l’on recherche le bien d’un petit nombre, que dans la démocratie où l’on cherche le bien d’un grand nombre. Et il s’en éloigne encore davantage dans la tyrannie où l’on ne recherche que le bien d’un seul homme. Car le grand nombre est plus proche de la totalité que le petit nombre, et le petit nombre qu’un seul individu. Le gouvernement tyrannique est donc le plus injuste.

Preuve par l’origine du beau et du bien.

On parviendra à la même évidence si l’on considère l’ordre de la divine providence qui dispose tout pour le mieux. Car dans le monde, le bien provient d’une seule cause parfaite, toutes les conditions qui peuvent favoriser le bien se trouvant réunies et agencées dans la mesure convenable, tandis que le mal dans son détail provient de défauts particuliers. Il n’y a pas de beauté corporelle, en effet, si tous les membres n’ont été disposés régulièrement ; c’est la laideur au contraire qui survient si un membre se présente de façon à détruire cette harmonie. Et ainsi la difformité résulte diversement de diverses causes tandis que la beauté provient par une seule voie d’une seule cause parfaite. Et il en est ainsi de tous les biens et de tous les maux, comme si Dieu pourvoyait à ce que le bien, découlant d’une seule cause, soit plus fort, et le mal, découlant de causes multiples, plus débile.

Il est donc préférable que le gouvernement juste appartienne à un seul pour être plus fort. Que s’il tombe dans l’injustice, il est préférable qu’il appartienne à beaucoup qui, neutralisant leurs efforts réciproques, le rendent plus faible. Donc, entre les gouvernements injustes, la démocratie est le plus tolérable, le pire la tyrannie.

Méfaits de la tyrannie.

C’est ce qu’on voit encore très clairement si l’on considère les maux qu’engendre la tyrannie : le tyran recherche son bien privé au mépris du bien commun. Par suite, il accable de diverses façons ses sujets, selon qu’il est en proie à diverses passions qui lui font convoiter certains biens.

Méfaits dans l’ordre temporel.

Car celui que la cupidité possède ravit les biens de ses sujets. De là cette parole de Salomon, Proverbes XXIX,4 : Un roi juste fait la grandeur de son pays tandis qu’un homme cupide en fait la ruine.

D’autre part, s’il est sujet à s’irriter, il verse le sang pour des motifs qui n’en sont pas, ce qui fait dire à Ézéchiel, XXII, 27 : Ses princes sont au milieu d’[Israël] comme des loups qui ravissent une proie pour en répandre le sang.

C’est donc de fuir un tel gouvernement que nous conseille le Sage lorsqu’il dit, Ecclésiastique IX, 18 : Tiens-toi loin de l’homme qui peut te faire mourir, parce qu’il emploie sa puissance à tuer, non dans l’intérêt de la justice, mais par frénésie d’autorité. Dans ce cas il n’y a nulle sécurité ; tout est incertain lorsqu’on s’éloigne du droit ; on ne peut s’appuyer sur ce qui dépend d’une volonté étrangère, — je dis « volonté » pour ne pas répéter le mot « frénésie ».

Méfaits dans l’ordre spirituel.

Et le tyran ne se borne pas à accabler ses sujets dans les choses corporelles : il empêche jusqu’à leurs biens spirituels. Car ceux qui ambitionnent davantage de commander que de contribuer à l’intérêt général, paralysent tout essor chez leurs sujets ; toute supériorité chez ceux-ci leur donne le soupçon d’un préjudice causé à leur domination inique. Les tyrans suspectent les bons plus que les méchants ; et toujours la vertu d’autrui leur paraît redoutable.

En conséquence, voici à quoi s’appliquent les efforts de tels tyrans : à étouffer chez leurs sujets l’éveil de cette grandeur d’âme, fruit de la vertu, qui les empêche de supporter leur domination inique ; puis à empêcher entre ces sujets l’affermissement de tout lien d’amitié et la naissance de cette joie qu’engendrent les avantages réciproques de la concorde ; afin que, de la sorte, toute confiance mutuelle étant détruite, disparaisse la possibilité de tramer aucun complot contre leur oppression.

Dans ce but, les tyrans sèment les dissensions et les alimentent lorsqu’elles naissent ; ils empêchent les manifestations qui peuvent unir les hommes : tels les noces et les festins et tout ce qui, de la même façon, engendre habituellement parmi les hommes l’amitié et la confiance.

Les tyrans font encore effort pour que leurs sujets ne deviennent pas riches ou puissants. Car, soupçonnant chez leurs sujets la même malice qu’ils sentent en eux-mêmes, comme eux-mêmes se servent de leur puissance et de leur richesse, pour nuire, ils craignent pareillement de voir la puissance et les richesses de leurs sujets tourner à leur propre détriment. Aussi est-il dit du tyran dans Job, XV, 21 : Un bourdonnement de terreur ne quitte pas ses oreilles et lorsque la paix règne autour de lui (c’est-à-dire lorsque personne ne cherche à lui faire du mal), il soupçonne toujours des pièges.

Il en résulte que, les chefs qui devraient conduire leurs sujets à la vertu étant assez iniques pour haïr au contraire la vertu chez leurs sujets et empêcher ceux-ci de l’acquérir, on trouve peu d’hommes vertueux sous la domination des tyrans. Car, selon la sentence du Philosophe, on rencontre les hommes de valeur auprès de ceux qui honorent toute valeur éminente ; et, comme dit Cicéron, les vertus que tout le monde condamne sont rabaissées et perdent la meilleure part de leur vigueur.

Il est naturel en outre que les hommes nourris dans la crainte abaissent leur âme jusqu’à la servilité et deviennent lâches à l’égard de toute action virile et exigeant tant soit peu de hardiesse. L’expérience le constate aisément dans les pays longtemps soumis à des tyrans. C’est ce qui fait dire à l’Apôtre, Épître aux Colossiens, III, 21 : Pères, ne provoquez pas d’irritation chez vos enfants, de peur qu’ils ne perdent courage.

La considération de ces méfaits du tyran fait dire au roi Salomon, Prov. XXVIII, 12 : Le règne des impies est une ruine pour les hommes, c’est-à-dire que la méchanceté des tyrans éloigne les hommes de la pratique progressive des vertus.
Il dit encore, XXIX, 2 : Lorsque les impies ont saisi l’autorité, le peuple gémit, comme s’il était emmené en servitude ; et encore, XXVIII, 28 : Que les impies lèvent la tête, les hommes se cachent, pour échapper à la cruauté des tyrans.

Cela n’est pas étonnant, d’ailleurs, car l’homme qui commande sans obéir à la raison mais en se laissant entraîner par sa passion ne diffère en rien de la bête, ce qui fait dire à Salomon : Un lion rugissant et un ours affamé, tel est le prince impie dominant sur le peuple appauvri (Ibid. , XXVIII, 15).

C’est pourquoi les hommes se cachent des tyrans comme de bêtes cruelles et cela revient au même, semble-t-il, d’être soumis à un tyran et exposé à une bête furieuse.

Chapitre IV

OU L’ON MONTRE COMMENT L’AUTORITÉ A VARIÉ CHEZ LES ROMAINS ET QUE CHEZ EUX LA CHOSE PUBLIQUE A CEPENDANT PRIS DE L’EXTENSION AVEC LE GOUVERNEMENT D’UNE COLLECTIVITÉ

Dans la monarchie, ou gouvernement d’un seul, résident le meilleur et le pire ; aussi la malice des tyrans rend-elle la dignité royale odieuse à bien des gens. Il est vrai que certains, dans leur appétit de gouvernement monarchique, en arrivent à la violence des tyrans et que beaucoup trop de chefs exercent la tyrannie sous prétexte de dignité royale. L’exemple de l’État romain le prouve clairement.

Évolution de l’État romain vers l’oligarchie.

En effet, le peuple romain, après avoir chassé ses rois dont il ne pouvait supporter la morgue royale, ou plutôt tyrannique, s’était donné des consuls et d’autres magistrats investis de la double mission de gouverner et de diriger ; il voulait en effet transformer la monarchie en aristocratie ; et, comme le rapporte Salluste : « On ne peut croire ceux qui rappellent combien peu de temps il a fallu à l’État romain, une fois sa liberté conquise, pour atteindre un haut degré de puissance ».

La royauté engendre souvent la paresse des sujets.

Car il arrive très souvent que les hommes vivant sous un roi travaillent assez mollement au bien commun, comme s’ils estimaient que la charge n’en est pas confiée à eux-mêmes, mais à un autre, sous l’autorité duquel leur semblent se confondre les biens de la collectivité.

Au contraire, lorsqu’ils ne voient pas que le bien commun est au pouvoir d’un seul, ils ne s’y appliquent pas comme à ce qui appartient à autrui, mais chacun s’en occupe comme de sa propriété. Aussi l’expérience nous montre qu’une seule cité, administrée par des magistrats annuels, est parfois plus puissante qu’un roi, possédât-il trois et quatre cités.

Et les petits services exigés par les rois sont plus lourds à porter que de grandes charges imposées par l’ensemble des citoyens.
Chose qui s’observe dans toutes les phases du développement de l’État romain. Ainsi, la plèbe était enrôlée dans l’armée et on payait des soldes aux combattants ; comme le trésor public n’y suffisait pas, les richesses privées furent abandonnées aux besoins de l’État, à tel point que, sauf l’anneau et la bulle, insignes de la dignité de chacun de ses membres, le Sénat lui-même n’avait gardé aucun or.

Le pouvoir devient bientôt tyrannique.

Mais les Romains se trouvant épuisés par des dissensions continuelles qui se développèrent jusqu’à devenir des guerres civiles, se virent arracher au cours de ces guerres cette même liberté qu’ils avaient si ardemment recherchée. Ils tombèrent alors au pouvoir des grands chefs militaires, qui dès le début ne voulurent point se faire appeler rois à cause de la haine que ce titre inspirait aux Romains. Certains de ces princes prirent un soin attentif du bien commun, à la manière des rois, et par leur zèle l’État romain s’accrut encore et maintint ce nouvel accroissement. Mais la plupart, se montrant tyranniques à l’égard de leurs sujets, mous et incapables, au contraire, vis-à-vis des nations ennemies, ils réduisirent à rien l’État romain.

Destinée semblable des hébreux.

Toute semblable d’ailleurs fut l’évolution du peuple hébreu. Au début, sous le gouvernement des juges, ils étaient la proie de toutes les nations voisines, car chacun faisait ce qui lui paraissait bon. Ensuite, ayant réclamé des rois, et les ayant obtenus de Dieu, ils s’écartèrent, à cause de la méchanceté de ces mêmes rois, du culte du Dieu unique, et finalement furent emmenés en captivité.

Il y a donc deux périls menaçants : soit que, par crainte du tyran, on évite le meilleur gouvernement : la monarchie ; soit que, considérant ce danger, le pouvoir royal dégénère en tyrannie funeste.

Chapitre V

QUE LA DOMINATION DE PLUSIEURS DEVIENT PLUS SOUVENT TYRANNIQUE QUE LA DOMINATION D’UN SEUL ; ET QUE, POUR CETTE RAISON, LE GOUVERNEMENT D’UN SEUL EST MEILLEUR

Lorsqu’il faut choisir entre deux situations dont chacune porte la menace d’un danger, il faut absolument choisir celle d’où sort un moindre mal.

Même en voie de corruption, le gouvernement d’un seul est préférable.

De la monarchie, quand elle se tourne en tyrannie, il sort un moindre mal que du gouvernement de plusieurs nobles, lorsqu’il se corrompt. En effet, la discorde, qui sort principalement du gouvernement de plusieurs, est contraire au bien de la paix, c’est-à-dire au bien capital de la société.

Mais la tyrannie ne supprime pas ce bienfait, elle se borne à empêcher le bien d’un plus ou moins grand nombre de particuliers, à moins qu’elle ne pousse l’excès jusqu’à s’acharner sans mesure aucune contre la collectivité tout entière. On doit donc souhaiter le gouvernement d’un seul de préférence à celui de plusieurs, bien que chacun d’eux puisse devenir source de périls.

Le gouvernement collectif offre plus souvent des occasions de discorde.

Et même, on devra fuir davantage, semble-t-il, celui d’où pourrait découler un plus grand nombre de dangers. Or les périls extrêmes sortent plus fréquemment du gouvernement de la multitude que de celui d’un seul. C’est chose habituelle en effet de voir un des membres du gouvernement collectif manquer à la recherche du bien commun plus souvent que l’unique gouvernant. Or, celui des membres du gouvernement qui cesse de rechercher le bien commun fait courir à la multitude des sujets le péril de désunion. Car la discorde des chefs est naturellement suivie de celle de la multitude.

S’il n’y a qu’un seul chef, la plupart du temps au moins, il vise au bien commun ; ou, s’il se détourne de la recherche de ce bien, il ne s’ensuit pas immédiatement qu’il vise à l’écrasement de ses sujets, ce qui serait un excès de tyrannie et le dernier degré dans la dépravation d’un gouvernement, comme on l’a montré plus haut.

Le gouvernement collectif tourne plus souvent à la tyrannie.

On doit donc fuir les périls qui proviennent du gouvernement de plusieurs, beaucoup plus que ceux qui proviennent du gouvernement d’un seul.

En outre, on ne voit pas le gouvernement de plusieurs tourner à la tyrannie moins souvent que le gouvernement d’un seul, mais peut-être plus fréquemment.
Car lorsque la discorde s’est élevée au cœur du gouvernement collectif, il arrive souvent que l’un des gouvernants, s’imposant à ses collègues, s’approprie le pouvoir sur la multitude ; conjoncture qu’on retrouvera facilement parmi les événements du passé. La plupart des gouvernements collectifs se sont terminés par la tyrannie ; c’est ce qui apparaît clairement dans l’exemple de l’État romain qui, ayant été longtemps administré par plusieurs magistrats, vit de ce fait naître en son sein des rivalités et des dissensions, puis des guerres civiles, et finit par tomber sous le joug des plus cruels tyrans.

D’une façon générale, l’observateur attentif de l’histoire d’hier et de celle d’aujourd’hui reconnaîtra que les tyrans ont sévi plus nombreux dans les pays gouvernés par une collectivité que dans ceux où le pouvoir n’appartenait qu’à un seul.

Si donc la royauté, qui est le meilleur gouvernement, semble devoir être évitée surtout à cause de la tyrannie, celle-ci en revanche se rencontre non pas moins, mais plus facilement dans le gouvernement de plusieurs que dans le gouvernement d’un seul ; il en résulte tout simplement qu’il est plus avantageux de vivre sous un seul roi que sous un gouvernement collectif.

Chapitre VI

CONCLUSION : LE GOUVERNEMENT D’UN SEUL EST ABSOLUMENT LE MEILLEUR. L’AUTEUR MONTRE COMMENT LA MULTITUDE DOIT SE COMPORTER A SON ÉGARD, CAR IL FAUT LUI ENLEVER L’OCCASION DE TYRANNISER. MAIS, MÊME EN CE CAS, ON DOIT LE TOLÉRER, AFIN D’ÉVITER UN PLUS GRAND MAL

Il faut régler la royauté de façon à éviter la tyrannie.

Puisque le gouvernement unique doit être préféré, étant le meilleur, et puisqu’il arrive souvent qu’il tourne à la tyrannie, c’est-à-dire à la pire forme de gouvernement, comme les chapitres précédents l’ont montré, on doit travailler avec un zèle empressé à pourvoir la multitude d’une royauté de telle sorte qu’on lui évite de tomber sous le joug de la tyrannie.

En premier lieu, il est nécessaire que ceux à qui revient cet office élèvent à la royauté un homme de telle condition qu’il ait peu de chances de tomber dans la tyrannie. Aussi Samuel se confiant en la Providence divine pour l’établissement d’un roi, dit-il au premier livre des Rois, XIII, 14 : le Seigneur s’est cherché un homme selon son cœur.

Ensuite le gouvernement royal doit être réglé de telle sorte qu’une fois le roi établi, toute occasion de tyrannie soit supprimée. En même temps, son pouvoir doit être encore assez tempéré pour ne pouvoir dégénérer facilement en tyrannie. Nous dirons plus loin comment cela peut se faire.
Et enfin on doit s’occuper, au cas où le roi tomberait dans la tyrannie, de la manière d’y remédier.

En cas de tyrannie il faut d’abord la supporter dans l’intérêt de la paix.

Et d’abord, s’il n’y a pas d’excès insupportable il vaut mieux tolérer pour un temps une tyrannie modérée que faire opposition au tyran et s’engager dans des dangers multiples, plus graves que la tyrannie elle-même.

En effet, il peut arriver que les opposants ne puissent prendre le dessus et que, par suite de cette provocation, le tyran sévisse avec plus de violence qu’auparavant. Si au contraire quelqu’un réussit à l’emporter sur le tyran, il s’ensuit le plus souvent de très graves dissensions parmi le peuple. Soit pendant l’insurrection, soit après l’expulsion du tyran, la multitude se divise en partis à propos de rétablissement du nouveau régime.

Il peut arriver aussi que la multitude ayant chassé le tyran grâce à un meneur quelconque, celui-ci reçoive le pouvoir, s’empare de la tyrannie, et, craignant de souffrir ce que lui-même vient de faire à autrui, écrase ses sujets sous une servitude encore plus lourde que la première. C’est en effet ce qui arrive habituellement dans la tyrannie, que la nouvelle soit plus accablante que l’ancienne, puisqu’elle n’abolit pas les charges anciennes et qu’elle-même, dans la malice de son cœur, s’ingénie à en trouver de nouvelles.

C’est pourquoi, tandis que tout le monde à Syracuse désirait la mort de Denys, une vieille femme priait sans cesse pour qu’il demeurât sain et sauf et survécût à elle-même. Lorsque le tyran en eût connaissance il lui demanda la raison d’une telle attitude. « Lorsque j’étais jeune fille répondit-elle, nous avions un cruel tyran ; je désirais sa mort. Mais lorsqu’il fut tué, il en arriva un autre, un peu plus dur. Je songeais aussi à la fin de sa domination et, ce faisant, j’espérais beaucoup. Alors nous eûmes un troisième maître, — c’était toi, — beaucoup plus insupportable. J’en conclus que si tu étais renversé, celui qui te remplacerai serait encore pire ! »

Est-il permis de tuer le tyran ?

Mais si la tyrannie, dans son excès, devenait intolérable, suivant l’opinion de quelques-uns, il appartiendrait aux hommes courageux de tuer le tyran et de s’exposer à des périls mortels pour la libération du peuple : nous trouvons un exemple du fait dans l’Ancien Testament [Juges IV, I5 et ss.]. Car un certain Aioth tua d’un coup de poignard dans la cuisse, Eglon, roi de Moab qui tenait le peuple de Dieu dans un pénible esclavage, et il devint juge d’Israël.

Mais cette conduite n’est pas conforme à la doctrine des Apôtres. Saint Pierre, en effet, nous enseigne à être respectueusement soumis à nos maîtres, non seulement lorsqu’ils sont bons et modérés, mais même lorsqu’il est pénible de vivre avec eux. (I Petr. II, 18).

Mérites et avantages de la soumission.

C’est en effet une faveur céleste, si, pour rendre témoignage à Dieu [on est appelé] à supporter des afflictions imméritées. On le vit bien lorsque beaucoup d’empereurs romains persécutèrent tyranniquement la foi chrétienne et qu’une grande multitude de personnes, appartenant aussi bien à la noblesse qu’au peuple, se convertit à cette même foi : ceux qui ont mérité d’être loués, l’ont été, non pour avoir résisté, mais pour avoir soutenu pour le Christ avec patience et résolution la [perspective de la] mort.

C’est ce qui apparaît d’une manière éclatante dans l’exemple de la sainte légion Thébéenne. Aussi doit-on juger qu’Aioth a tué plutôt un ennemi qu’un tyran, chef de son peuple. De même encore, on lit dans l’Ancien Testament que les assassins de Joas, roi de Juda furent mis à mort, bien que ce roi se fût écarté du culte de Dieu, et que leurs enfants furent épargnés, selon le précepte de la loi.

Ce serait dangereux en effet pour le peuple et ses chefs si des hommes de leur propre autorité, entreprenaient de tuer les gouvernants, fussent-ils des tyrans. Car, généralement, ce sont des méchants plus souvent que des bons qui se risquent à des entreprises de cette sorte. Habituellement l’autorité des rois ne pèse pas moins lourdement aux méchants que celle des tyrans ; Salomon le dit au livre des Proverbes XX, 26 : Le roi sage met en fuite les impies. Une telle audace en effet servirait bien plutôt à faire courir à la multitude le risque de perdre son roi qu’à lui procurer le remède capable d’ôter son tyran.

C’est l’autorité publique qui doit destituer le tyran.

Ce n’est donc pas, du moins semble-t-il préférable [de l’admettre], l’initiative privée de quelques particuliers, mais l’autorité publique qui doit s’attaquer à la cruauté des tyrans.

Tout d’abord, puisque tout peuple a le droit de se pourvoir d’un roi, il peut sans injustice renverser ce roi [établi par lui], ou réduire ses pouvoirs, si celui-ci abuse en tyran de, la puissance royale. On ne doit pas penser qu’un tel peuple commet une infidélité en destituant son tyran, même si jusque-là il lui est toujours resté soumis, car ce tyran a bien mérité en ne se comportant pas fidèlement dans le gouvernement du peuple, comme l’exige le devoir royal, que ses sujets ne gardent pas leurs engagements envers lui.

Ainsi les Romains avaient pris pour roi Tarquin le Superbe, mais à cause de sa tyrannie et de celle de ses fils ils rejetèrent la royauté, établissant à la place de celle-ci un pouvoir moindre, qui fut le consulaire. Ainsi encore Domitien, qui avait succédé à des empereurs très modérés, Vespasien son père et Titus son frère, exerçait la tyrannie ; il fut mis à mort par ordre du Sénat et toutes les lois perverses qu’il avait imposées aux Romains furent justement et avantageusement annulées par sénatus-consulte. En conséquence, le Bienheureux Jean l’Évangéliste, le disciple bien-aimé du Seigneur, que Domitien, précisément, avait exilé dans l’île de Pathmos, fut rappelé à Éphèse par sénatus-consulte.

Ou bien on doit recourir au supérieur chargé de choisir un chef à la multitude.

Mais si le droit de pourvoir le peuple d’un roi appartient à une autorité supérieure c’est d’elle aussi qu’on doit attendre un remède contre la scélératesse du tyran. Ainsi en advint-il d’Archélaüs, qui, ayant commencé à régner sur la Judée à la place d’Hérode, son père, imitait sa cruauté. Les Juifs ayant porté plainte auprès de César-Auguste, il se vit tout d’abord diminuer son pouvoir, par la perte du titre royal et par le partage d’une moitié de son royaume entre ses deux frères ; puis comme ce châtiment ne l’avait pas corrigé de sa tyrannie, Tibère César le relégua en exil à Lyon en Gaule.

Sinon recourir a Dieu, tout puissant sur les rois.

Si cependant on ne peut trouver aucun secours humain contre le tyran il faut recourir au roi de tous, à Dieu qui secourt à propos dans les tribulations. Il dépend de sa puissance, en effet, que le cœur cruel du tyran se tourne en mansuétude selon la maxime de Salomon, Proverbes, XXI, I : Le cœur du roi est dans la main de Dieu qui l’infléchira dans le sens qu’il voudra. Car Dieu lui-même a changé en mansuétude la cruauté du roi Àssuérus alors que celui-ci était prêt à faire périr les Juifs. C’est Lui-même qui a changé le cruel roi Nabuchodonosor au point d’en faire un héraut de la puissance divine. Maintenant donc, dit-il, moi, Nabuchodonosor, je loue, j’exalte et je glorifie le roi du ciel, car ses œuvres sont vraies, et ses voies sont justes, et ceux qui s’avancent dans la superbe, il peut les abaisser. (Daniel, IV, 34).

Quant aux tyrans qu’il juge indignes de se convertir, il peut les supprimer, ou les réduire à un état misérable, selon cette parole du Sage, Ecclésiastique, X, 17 : Dieu a renversé les trônes des chefs superbes et a fait asseoir à leur place des hommes doux. C’est lui qui, voyant l’affliction de son peuple en Égypte et entendant les cris jetés par les Hébreux, précipita dans la mer le tyran Pharaon avec toute son armée. C’est lui aussi qui [châtia] le susdit Nabuchodonosor, autrefois si superbe, non seulement en le chassant du trône de sa royauté, mais encore en le retirant de la société des hommes pour le réduire à la ressemblance d’une bête.

Son bras ne s’est pas raccourci ; il peut toujours délivrer son peuple des tyrans.
Il promet en effet par la bouche d’Isaïe qu’il donnera le repos à son peuple, en le soustrayant à la peine et au désordre, ainsi qu’à cette rude servitude à laquelle il avait été astreint auparavant. Et il dit par la bouche d’Ezéchiel (XXXIV, 10) : Je délivrerai mon troupeau de la gueule de ceux-ci, [faisant allusion à l’avidité de ces bêles sauvages que deviennent] les pasteurs qui se paissent eux-mêmes.

Mais, pour que le peuple mérite de Dieu ce bienfait, il doit s’affranchir du péché , car en punition de l’offense [qui Lui est faite] Dieu permet aux impies de s’emparer du pouvoir. Le Seigneur dit en effet par la bouche d’Osés XIII, 11 : Je te donnerai un roi dans ma fureur, et dans Job XXXIV, 30, il est écrit que [Dieu] fait régner l’homme hypocrite à cause des péchés du peuple. Il faut donc ôter le péché, si l’on veut que cesse la plaie de la tyrannie.

Chapitre XV

COMMENT LE ROI QUI VEUT FAIRE PARVENIR SES SUJETS A LA FIN DERNIÈRE DOIT LES DISPOSER A VIVRE SELON LA VERTU ; ET QU’IL EN EST DE MEME A L’ÉGARD DES FINS INTERMÉDIAIRES ; — PUIS OU L’ON EXPOSE LES CONDITIONS APTES A FAVORISER L’ORDINATION A LA VIE HONNÊTE, ET CELLES QUI LUI FONT OBSTACLE ; — ENFIN QUELS REMÈDES LE ROI DOIT APPORTER POUR SUR-MONTER CES OBSTACLES

Subordination parallèle des fins et de ceux a qui elles sont commises.

C’est à la vie que nous espérons devoir être bienheureuse dans le ciel, qu’il faut ordonner comme à sa fin la vie menée ici-bas par les hommes selon l’honnêteté naturelle ; pareillement, c’est au bien de la multitude que sont ordonnés, comme à leur fin, tous les biens particuliers sollicités par l’homme : fortune, bénéfices, santé, éloquence ou science.

Si donc, comme nous l’avons dit, celui à qui incombe le soin de veiller à la fin dernière doit commander à ceux qui ont le soin des moyens ordonnés à cette fin, et les diriger par ses ordres, il ressort avec évidence de nos précédentes explications que le roi, déjà soumis à la suprématie et au gouvernement commis à la charge des prêtres, doit pareillement être à la tête de tous ceux qui s’occupent d’affaires humaines et les diriger par l’autorité de son gouvernement.

Or tout homme à qui il incombe de parfaire une chose en l’ordonnant à une autre comme à sa fin, doit tendre à ce que son ouvrage soit conforme à cette fin. Ainsi, un artisan doit faire une épée qui con-vienne au combat, et un architecte disposer une maison qui soit habitable.

Le roi doit travailler à ce que son peuple atteigne sa fin, qui est de mener une vie honnête.

Si donc la vie présente, le bien-être et la rectitude morale qu’elle comporte ont pour fin la béatitude céleste, il appartient en conséquence à la fonction royale de procurer le bien commun de la multitude, suivant une méthode capable de lui faire obtenir la béatitude céleste ; c’est-à-dire qu’il doit prescrire ce qui y conduit et, dans la mesure du possible, interdire ce qui y est contraire.

Quel est le chemin qui mène à la vraie béatitude et quels obstacles s’y rencontrent, la loi divine, dont l’enseignement relève de l’office du prêtre, nous le fait connaître, selon cette parole de Malachie, II, 7 : Les lèvres du prêtre garderont la science et c’est sur ses lèvres que l’on recherchera l’expression de la Loi.

Aussi le Seigneur donne-t-il ce commandement dans le Deutéronome XVII, 18, 19 : Dès que le roi sera sur le trône de sa royauté, il écrira sur un livre pour son usage personnel la partie Deutéronomique de cette loi d’après l’exemplaire conservé par les prêtres de la tribu de Lévi et il l’aura avec lui, et il le lira tous les jours de sa vie, afin d’apprendre à craindre le Seigneur son Dieu et à garder ses paroles et ses cérémonies, telles qu’elles sont prescrites dans cette loi.

Le roi, instruit dans la loi divine, doit donc porter son principal effort sur la manière dont la multitude de ses sujets pourra observer une vie conforme au bien honnête.

Cet effort consiste en trois points :

  • premièrement, instaurer l’honnêteté de vie dans la multitude qui lui est soumise ;
  • deuxièmement, conserver cet état de choses une fois établi ;
  • troisièmement, travailler assidûment non seulement à la maintenir, mais à l’améliorer.

Conditions d’une vie honnête.

Or pour qu’un homme vive conformément à l’honnêteté naturelle, deux conditions sont requises :

  • l’une, et la principale, c’est d’agir selon la vertu (la vertu étant ce par quoi l’on vit bien, c’est-à-dire honnêtement) ;
  • l’autre est secondaire et comme instrumentale : c’est la suffisance des biens corporels dont l’usage est nécessaire à la pratique de la vertu.

Toutefois, si l’unité même de l’homme est l’effet de la nature, l’unité de la multitude, que l’on nomme paix, doit être procurée par les soins du souverain.

Ainsi, trois conditions seront requises pour que la multitude s’établisse dans une vie conforme à l’honnêteté naturelle.

  • La première sera qu’elle se fonde sur l’unité de la paix.
  • La seconde, qu’étant unie par le lien de la paix, elle soit dirigée à bien agir. Car, s’il est impossible à l’homme de bien agir lorsque l’unité de ses parties, ne se trouve préalablement réalisée, de même il sera impossible [de bien agir] à une société humaine à qui manque l’unité de la paix, en raison de ses luttes intestines.
  • La troisième condition requise est que la prudence du souverain prévoie tout ce qui suffit à [assurer] le plein développement d’une vie conforme au bien honnête.

Tels sont les moyens par lesquels le roi pourra fixer la multitude dans un genre de vie conforme à l’honnêteté naturelle.

Empêchements au maintien du bien public

Mais il y a trois obstacles qui s’opposent au maintien du bonheur public, et il se trouve que l’un d’entre eux a sa source dans la nature.

  • En effet, [lorsqu’on veut] procurer le bien de la multitude on ne doit pas le faire pour un temps, mais, d’une certaine manière, pour toujours. Les hommes, étant mortels, ne peuvent durer toujours, et pendant leur vie, ils ne jouissent pas d’une façon constante de la même vigueur, car la vie humaine est sujette à bien des vicissitudes, et par conséquent ils ne sont pas capables de remplir leurs offices avec la même perfection pendant toute leur vie.
  • Un second empêchement au maintien du bonheur public, et qui est intrinsèque celui-là, réside dans la perversité des volontés, soit qu’on mette de la nonchalance dans l’accomplissement des devoirs réclamés par l’intérêt de la chose publique, soit surtout qu’on nuise à la paix générale, lorsqu’en violant la justice on trouble la tranquillité d’autrui.
  • Quant au troisième empêchement, il s’oppose à la conservation même de l’État et provient d’une cause extérieure : ce qui arrive lorsque l’invasion de l’ennemi détruit la paix et qu’alors le royaume ou la cité sont bouleversés de fond en comble.

Moyens de parer à ces difficultés

Une triple tâche s’impose donc au roi [qui veut] obvier à ce triple embarras.

  • La première est relative à la succession des hommes et au remplacement de ceux auxquels incombent divers offices. Or le gouvernement divin, dans les êtres corruptibles qui ne peuvent rester toujours les mêmes, a providentiellement disposé toutes choses de manière à ce que, par la génération, ces êtres se succèdent en prenant la place les uns des autres : et ainsi persiste l’intégrité de l’ordre universel. De même, un roi veillera plus particulièrement au bien de ses sujets par la sollicitude qu’il apportera à ce que les absents ou les disparus soient remplacés par d’autres.
  • Deuxièmement, il faut que, par ses lois et ses décrets, par les châtiments et les récompenses qu’il établit, il détourne ses sujets de l’iniquité et les pousse à des œuvres conformes à la vertu ; prenant modèle sur Dieu qui a donné une loi aux hommes et récompense ceux qui l’observent alors qu’il châtie ceux qui la transgressent.
  • En troisième lieu, le roi aura cet autre devoir particulier de protéger contre toute agression du dehors l’ensemble de ses sujets. A quoi lui servirait-il en effet d’éviter les périls intérieurs, s’il n’avait le moyen de conjurer les périls extérieurs ?

Ainsi donc, pour assurer l’organisation d’un peuple vertueux, reste une troisième qualité, qui, elle aussi, appartient en propre à la fonction du roi ; il doit veiller au progrès de son peuple, et cela sur tous les points dont nous avons parlé, en s’appliquant à corriger ce qui peut être contraire à l’ordre établi, à suppléer à ce qui peut faire défaut et à perfectionner ce qui est susceptible de perfectionnement.

Aussi l’Apôtre (Ire aux Corinthiens, XII, 3I) conseille-t-il aux fidèles d’aspirer toujours aux dons supérieurs.


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