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Des diverses espèces de lois, par saint Thomas d’AQUIN

Somme théologique 1a-2ae, La loi, question 91
lundi 11 octobre 2010 par Faoudel Enregistrer au format PDF

À l’opposé des Modernes qui cherchent à soumettre le réel à leur volonté de domination, les Anciens s’appliquent à saisir l’intelligibilité de la création pour se conformer à la volonté de son Auteur. En effet, Dieu gouverne le monde par la loi éternelle qui est Sa volonté. Dans la créature raisonnable, la loi naturelle participe à la loi éternelle car la lumière de notre raison nous fait distinguer le bien et le mal comme une impression de la lumière divine en nous. Pour répondre aux situations particulières, la raison construit les lois humaines à la lumière de la loi naturelle. Enfin la loi éternelle est aussi participée par la loi divine (ou révélée) pour permettre aux créatures raisonnables de s’ordonner vers une fin ultime surnaturelle.

Introduction de VLR

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 91.

Traduction française par M.-J. Laversin, O.P.

Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.

Déjà publié sur VLR :


Plan d’étude [Titre de VLR]

Il faut maintenant procéder à l’étude des espèces diverses de lois ; six questions se posent :

  1. Y a-t-il une loi éternelle ?
  2. Une loi naturelle ?
  3. Une loi humaine ?
  4. Une loi divine ?
  5. La loi est-elle une ou comporte-t-elle diverses espèces ?
  6. Peut-on dire qu’il y a une loi de péché ?

Existe-t-il une loi éternelle ? (Article 1)

Difficultés

1. Il semble qu’il n’y ait pas de loi éternelle.
- Toute loi exige, en effet, des sujets auxquels elle s’impose.
- Or il n’y a pas eu de toute éternité quelque sujet auquel la loi ait pu s’imposer : Dieu seul est éternel.
- Donc aucune loi n’est éternelle.

2. De plus, la promulgation est partie essentielle de la loi.
- Or aucune promulgation n’a pu exister de toute éternité ; parce qu’il n’y avait de toute éternité aucun sujet auquel cette promulgation ait pu être faite.
- Donc aucune loi n’est éternelle.

3. La notion de loi inclut l’idée d’une orientation vers une fin.
- Mais rien n’est éternel dans l’ordre des moyens ordonnés à la fin, puisque seule la fin ultime est éternelle.
- Donc aucune loi n’est éternelle.

Cependant, S. Augustin écrit : «  La Loi qui s’appelle la Raison Suprême, ne peut pas ne pas être considérée, par quiconque en saisit la notion, comme immuable et éternelle ».

Conclusion

On a vu que la loi n’est pas autre chose qu’un jugement de la raison pratique venant du chef qui a la charge d’une communauté parfaite.

Il est évident par ailleurs, — étant établi que le monde est régi par la Divine Providence, — que cette grande communauté qu’est l’univers est gouvernée par la raison divine.

C’est pourquoi la raison, principe du gouvernement de toutes choses, considérée en Dieu comme dans le chef suprême de l’univers, répond à la notion de Loi.

Et puisque la Sagesse Divine n’est nullement soumise au temps dans son acte de penser, mais est déterminée par un concept éternel, comme il est dit au Livre des Proverbes, il s’ensuit que cette loi doit être déclarée éternelle.

Solutions

1. Les choses qui n’ont pas encore leur existence propre, sont déjà dans la pensée divine en tant qu’elles sont connues et ordonnées à l’avance par Dieu, selon ces paroles de l’Épître aux Romains : « Il appelle les choses qui ne sont pas encore de la même manière que celles qui sont déjà  ». C’est ainsi que la pensée éternelle qui constitue la loi divine a valeur de loi éternelle, parce qu’elle est ordonnée par Dieu au gouvernement des choses qu’il connaît d’avance.

2. La promulgation peut se faire par parole ou par écrit. Des deux façons, la loi éternelle reçoit sa promulgation : d’abord de Dieu son promulgateur ; car la parole divine est éternelle, et ce qui est écrit au livre de vie est aussi éternel. Toutefois du côté de la créature qui entend ou constate ce qui est promulgué, la promulgation ne peut pas être éternelle.

3. La notion de loi comporte une orientation active vers une fin, puisque son rôle est d’ordonner certains moyens en vue d’un but. Mais cela ne comporte pas nécessairement une orientation passive, en ce sens que la loi elle-même serait établie pour une fin extérieure, à moins que par hasard, elle ne soit faite par un gouvernant qui trouve son but en dehors de lui-même. Dans ce cas il ordonnerait nécessairement la loi en vue de ce but. La fin que poursuit le gouvernement divin n’est pas autre que Dieu lui-même et la Loi qu’il institue n’est pas autre chose que Lui-même. Aussi la loi éternelle n’est nullement faite pour une fin autre qu’elle-même.

Existe-t-il en nous une loi naturelle ? (Article 2)

Difficultés

1. Il semble qu’il n’y ait point en nous de loi naturelle.
- L’homme n’est-il pas suffisamment gouverné par la loi éternelle ? S. Augustin écrit, en effet : « La loi éternelle est celle par laquelle il est juste que toutes choses soient parfaitement ordonnées ».
- Mais la nature ne multiplie pas les moyens superflus, pas plus qu’elle ne se montre insuffisante en ce qui est nécessaire.
- Il n’y a donc pas de loi naturelle pour l’homme.

2. C’est par la loi que l’homme est orienté vers sa fin, en ses actions.
- Mais la direction imprimée aux actes humains vers leur fin n’est pas œuvre de nature comme c’est le cas des créatures sans raison qui n’agissent pour une fin qu’en vertu d’un instinct naturel ;
- l’homme agit pour sa fin, par raison et par volonté.
- Donc il n’y a pas pour l’homme de loi naturelle.

3. Plus on est libre, moins on est soumis à une loi.
- Or l’homme n’est-il pas le plus libre de tous les vivants en raison du libre arbitre qu’il possède par privilège sur tous les autres animaux ?
- Par conséquent, si les autres animaux ne sont pas soumis à une loi naturelle, l’homme ne doit pas l’être davantage.

Cependant, nous lisons dans l’épître aux Romains : «  Les gens qui n’ont pas de loi, accomplissent naturellement les dispositions de la loi ». Et la Glose précise en ajoutant : « S’ils n’ont pas de loi écrite, ils ont cependant la loi naturelle selon laquelle chacun comprend et prend conscience de ce qui est bien et de ce qui est mal ».

Conclusion

Il a été dit précédemment que la loi, étant une règle et une mesure, peut se trouver en quelqu’un d’une double manière :
- tout d’abord comme en celui qui établit la règle et la mesure,
- et en second lieu comme en celui qui est soumis à celles-ci, puisque ce dernier est réglé et mesuré pour autant qu’il participe de quelque façon à la règle et à la mesure.

Par conséquent, comme tous les êtres qui sont soumis à la divine Providence, sont réglés et mesurés par la loi éternelle, (selon les explications données), il apparaît avec évidence que ces êtres participent en quelque façon à la loi éternelle par le fait qu’en recevant l’impression de cette loi en eux-mêmes, ils possèdent des inclinations qui les poussent aux actes et aux fins qui leur sont propres.

Or, parmi tous ces êtres, la créature raisonnable est soumise à la divine providence d’une manière plus excellente par le fait qu’elle participe elle-même à cette providence, en pourvoyant à ses propres intérêts en même temps qu’à ceux des autres.

En cette créature, il y a donc une participation à la loi éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d’agir et à la fin qui lui conviennent.

C’est précisément cette participation à la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée la loi naturelle. Aussi, quand le Psalmiste disait : «  Offrez un sacrifice de justice », il ajoutait, comme pour ceux qui demandaient quelles étaient ces œuvres de justice : « Beaucoup disent : qui nous montrera le bien ? » et il leur donnait cette réponse : « Seigneur, nous avons la lumière de votre face imprimée en nous », affirmant par là que la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n’était autre chose qu’une impression en nous de la lumière divine.

Il est donc évident que la loi naturelle n’est pas autre chose qu’une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable.

Solutions

1. L’argument porterait si la loi naturelle était quelque chose de différent de la loi éternelle ; mais elle n’en est qu’une sorte de participation.

2. En nous, ce qui procède de la raison et de la volonté prend son origine de ce qui dérive de notre nature elle-même, comme il a été exposé plus haut ; en effet, tout raisonnement se fonde sur des principes connus naturellement, et tout vouloir portant sur les moyens qui concourent à une fin, se fonde sur l’attrait naturel de la fin. C’est pourquoi l’orientation première de nos actes vers leur fin doit être assurée par la loi naturelle.

3. Les animaux sans raison, participent eux-mêmes, tout comme la créature raisonnable, à la pensée éternelle, mais à leur façon. Et parce que la créature raisonnable, possède cette participation sous un mode intelligent et rationnel, il s’ensuit que la participation à la loi éternelle en la créature raisonnable mérite proprement le nom de loi : la loi est, en effet, quelque chose qui relève de la raison, comme il a été dit précédemment. Dans la créature privée de raison, la participation n’existe pas sous un mode rationnel ; aussi ne peut-elle être appelée loi que par analogie.

Existe-t-il une loi humaine ? (Article 3)

Difficultés

1. Il semble qu’il n’y ait pas de loi humaine. La loi naturelle, en effet, est une participation à la loi éternelle, comme on l’a démontré.
- Mais, en vertu de la loi éternelle, toutes choses sont parfaitement ordonnées, comme S. Augustin l’affirme.
- La loi naturelle suffit donc à ordonner toutes les choses humaines, et, partant, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une loi humaine.

2. La notion de loi inclut celle de mesure.
- Mais la raison humaine n’est nullement la mesure des choses ; c’est plutôt le contraire qui est vrai, comme il est dit au 10e Livre des Métaphysiques.
- Donc aucune loi ne peut procéder de la raison humaine.

3. Une mesure doit être aussi sûre que possible, comme on l’a démontré dans le même ouvrage.
- Or le jugement de la raison humaine relatif à ce qu’il faut faire est incertain, selon cette parole de la Sagesse : «  Les pensées des mortels sont hésitantes, et nos façons de pourvoir incertaines  ».
- Donc aucune loi ne peut émaner de la raison humaine.

Cependant, S. Augustin distingue deux lois : l’une qui est éternelle et l’autre temporelle, et c’est cette dernière qu’il appelle loi humaine.

Conclusion

Nous savons, par ce qui a été exposé, que la loi est une déclaration de la raison pratique.

Or, on peut trouver une manière de procéder semblable dans la raison pratique et dans la raison spéculative. Toutes deux, en effet, procèdent à partir de quelques principes pour aboutir à certaines conclusions, comme nous l’avons déjà établi.

Selon cette constatation, il y a lieu de reconnaître ceci :
- de même que dans la raison spéculative les conclusions des diverses sciences sont les conséquences de principes indémontrables, la connaissance de ces conclusions n’étant pas innée en nous, mais étant le fruit de l’activité de notre esprit,
- de même il est nécessaire que la raison humaine, partant des préceptes de la loi naturelle qui sont comme des principes généraux et indémontrables, aboutisse à certaines dispositions plus particulières.

Ces dispositions particulières découvertes par la raison humaine sont appelées lois humaines , quitte à retrouver en elles les autres conditions qui intègrent la notion de loi, selon les explications déjà données.

C’est pourquoi Cicéron pouvait dire : «  L’origine première du droit est œuvre de nature ; puis certaines dispositions passent en coutumes, la raison les jugeant utiles ; enfin ce que la nature avait établi et que la coutume avait confirmé, la crainte et la sainteté des lois l’ont sanctionné  ».

Solutions

1. La raison humaine ne peut participer aux sentences de la raison divine selon toute leur plénitude, mais à sa manière et selon un mode imparfait. C’est pourquoi
- d’une part, dans le domaine de la raison spéculative, il se trouve en nous par une certaine participation de la Sagesse de Dieu, la connaissance de certains principes généraux ;
- et d’autre part, dans le domaine de la raison pratique, l’homme participe naturellement à la loi éternelle par la possession innée de certains principes généraux, non toutefois par une science détaillée des directives particulières visant les cas concrets, encore que ces directives soient contenues dans la loi éternelle.

Aussi est-il nécessaire que la raison humaine en vienne à l’établissement de certaines dispositions légales visant les cas particuliers.

2. La raison humaine n’est point, par elle-même, la règle des choses : mais les principes, innés en elle, sont les règles et les mesures universelles de tout ce que l’homme doit réaliser. De cette action humaine, la raison naturelle est règle et mesure ; elle ne l’est point vis-à-vis de ce qui est œuvre de nature.

3. La raison pratique a pour objet ce sur quoi s’exerce l’action humaine, des réalités particulières et contingentes, non les réalités nécessaires dont s’occupe la raison spéculative. En conséquence, les lois humaines ne peuvent pas posséder l’infaillibilité dont jouissent les conclusions démonstratives des sciences. Il n’est pas requis, du reste, que toute mesure soit absolument infaillible et certaine ; il suffit qu’elle le soit autant que son genre le comporte.

Une loi divine était-elle nécessaire ? (Article 4)

Difficultés

1. Il semble qu’une loi divine ne soit pas nécessaire.
- La loi naturelle, nous le savons, est une sorte de participation de la loi éternelle.
- Or la loi éternelle n’est autre que la loi divine.
- Donc il n’est pas requis, qu’en outre de la loi naturelle et des lois humaines qui en dérivent, il y ait quelque loi divine.

2. Il est écrit, dans l’Ecclésiastique, que «  Dieu abandonna l’homme à son propre conseil ».
- Or le conseil est un acte de raison.
- Donc l’homme a été remis au gouvernement de sa propre raison.
- Mais la sentence de la raison humaine est la loi humaine.
- Il ne faut donc pas que l’homme soit gouverné par une autre loi qui serait divine.

3. La nature humaine se suffit à elle-même de façon plus parfaite que celle des créatures sans raison.
- Or les créatures sans raison n’ont d’autre loi divine que l’inclination naturelle innée en elles.
- Donc la créature raisonnable doit moins encore avoir une loi divine en outre de sa loi naturelle.

Cependant, David sollicite de Dieu qu’il lui enjoigne sa loi, en disant : « Établissez pour moi votre loi, Seigneur, dans la voie de votre justice  ».

Conclusion

Il était nécessaire à la direction de la vie humaine, qu’il y eût une loi divine en sus de la loi naturelle et de la loi humaine. Il y a quatre raisons à cela :

1. Tout d’abord, c’est par la loi que l’homme est dirigé, dans ses actes propres, vers sa fin ultime.
- Si donc l’homme n’était appelé qu’à une destinée proportionnée à ses facultés naturelles, il ne serait point nécessaire qu’il reçût, en ce qui regarde sa raison, un principe de direction supérieur à la loi naturelle et à la loi humaine qui en dérive.
- Mais la fin de l’homme est la béatitude éternelle qui est disproportionnée avec les ressources naturelles des facultés humaines, comme il a été dit.
- Il fut donc nécessaire qu’au-dessus de la loi naturelle et de la loi humaine il y eût une loi donnée par Dieu pour diriger l’homme vers sa fin.

2. En second lieu, le jugement humain est incertain, principalement quand il s’agit des choses contingentes et particulières ;
- c’est pourquoi il arrive que les jugements portés sur les actes humains soient divers selon ceux qui les donnent, et que, par conséquent, de ces jugements procèdent des lois variées et contraires.
- Pour que l’homme puisse connaître sans aucun doute ce qu’il devait faire et éviter, il fut donc nécessaire qu’il reçût, en ses actes propres, une direction par le moyen d’une loi donnée par Dieu ; car il est évident qu’une telle loi ne peut contenir aucune erreur.

3. Troisièmement, l’homme ne peut porter de loi que sur ce qu’il peut juger.
- Or le jugement humain ne peut porter sur les mouvements intérieurs qui demeurent cachés, mais seulement sur les actes extérieurs qui se manifestent.
- Pourtant il est requis, pour que la vertu soit parfaite, que l’homme soit rectifié dans ses actes aussi bien intérieurs qu’extérieurs.
- C’est pourquoi la loi humaine ne pouvait contraindre et régler efficacement les actes intérieurs ; et c’est ce qui rend nécessaire l’intervention d’une loi divine.

4. Quatrièmement, S. Augustin déclare que la loi humaine ne peut punir ni proscrire tout ce qui se fait de mal ; car, en voulant extirper tout le mal, elle ferait disparaître, en même temps, beaucoup de bien, et mettrait obstacle à l’utilité du bien commun, précisément nécessaire à la vie humaine en commun.
- Aussi, pour qu’il n’y eût aucun mal qui demeurât impuni et non proscrit, il fut nécessaire qu’une loi divine fût surajoutée en vue d’interdire tous les péchés.

Il est fait allusion à ces quatre motifs dans le Psaume 18, où il est écrit : « La loi du Seigneur est immaculée  », c’est-à-dire ne tolérant aucune turpitude de péché ; «  convertissant les âmes » parce qu’elle rectifie non seulement les actes extérieurs mais encore les actions intérieures, « portant le fidèle témoignage du Seigneur », à raison de la certitude de sa vérité et de sa rectitude ; « apportant la sagesse aux petits », pour autant qu’elle ordonne l’homme à sa fin surnaturelle et divine .

Solutions

1. Par la loi naturelle, la loi éternelle est participée selon la capacité de la nature humaine. Mais il faut que l’homme soit dirigé vers sa fin ultime surnaturelle selon un mode supérieur. C’est pourquoi la loi divine a été surajoutée, et par elle la loi éternelle est participée selon ce mode supérieur.

2. Le conseil est une sorte de recherche : il faut donc qu’il procède à partir de quelques principes. Il ne suffit pas qu’il parte de principes naturellement innés, tels que les préceptes de la loi naturelle. Il faut encore que d’autres principes soient surajoutés, à savoir les préceptes de la loi divine.

3. Les créatures privées de raison ne sont pas ordonnées à une fin plus haute que celle qui est proportionnée à leurs ressources naturelles. Aussi le motif n’est-il pas identique.

N’y a-t-il qu’une seule loi divine ? (Article 5)

Difficultés

1. Il semble que la loi divine soit unique.
- Dans un royaume, en effet, et pour un seul roi il n’y a qu’une loi.
- Mais le genre humain tout entier peut être considéré dans ses rapports avec Dieu comme si celui-ci en était le seul roi, selon le Psaume : « Dieu est le roi de toute la terre ».
- Donc il n’y a qu’une seule loi divine.

2. Toute loi est établie en vue de la fin que le législateur se propose, pour ceux auquel il impose la loi.
- Mais c’est un seul et même but que Dieu se propose pour tous les hommes, selon cette parole de S. Paul : «  Il veut que tous les hommes soient sauvés et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité ».
- Il n’y a donc qu’une seule loi divine.

3. La loi divine semble se rapprocher davantage de la loi éternelle qui est une, que la loi naturelle, et cela dans la proportion où la révélation de grâce est supérieure à la connaissance de nature. Or la loi naturelle est unique pour tous les hommes : donc à plus forte raison la loi divine.

Cependant, l’apôtre S. Paul écrit : « Le sacerdoce ayant été transféré, il est nécessaire que la loi le soit aussi ». Mais le sacerdoce est double, comme il est dit au même endroit. Donc la loi divine est également double : loi ancienne et loi nouvelle.

Conclusion

Il a été dit plus haut que la distinction est cause du nombre. Or, on trouve deux manières dont les choses peuvent être distinctes :
- La première est celle qui porte sur les choses totalement diversifiées par leur espèce, telles que le cheval et le bœuf.
- La seconde peut se rencontrer entre ce qui est parfait et ce qui est imparfait dans la même espèce.

C’est ainsi que la loi divine se divise en loi ancienne et loi nouvelle. Voilà pourquoi dans l’Épître aux Galates, saint Paul compare l’état de la loi ancienne à celui d’un enfant qui se trouve encore soumis à un maître ; tandis qu’il assimile l’état de la loi nouvelle à celui d’un homme parfait qui n’est plus sous la tutelle du pédagogue.

Or on peut noter un triple chef de perfection ou d’imperfection en chacune de ces lois, selon trois éléments reconnus précédemment comme essentiels à la loi.

1. Tout d’abord la loi doit être ordonnée au bien commun comme à sa fin : ce qui peut être entendu de deux façons.
- On peut envisager ce bien comme sensible et terrestre : c’est celui que la loi ancienne visait directement ; aussi voit-on dès le début de la Loi mosaïque le peuple invité tout d’abord à s’emparer du royaume terrestre des Cananéens.
- On peut aussi concevoir le bien commun comme spirituel et céleste et c’est celui qui fait l’objet de la loi nouvelle. C’est pourquoi, dès le début de sa prédication, le Christ a invité les hommes au royaume des cieux, quand il disait : «  Faites pénitence, le royaume des cieux approche ». S. Augustin ajoute : que les promesses des choses temporelles sont contenues dans l’Ancien Testament, qui est appelé ancien pour cette raison ; mais la promesse de la vie éternelle appartient au Nouveau Testament.

2. En second lieu, c’est à la loi qu’il revient de régir les actes humains, selon l’ordre de la justice.
- À ce point de vue, la loi nouvelle l’emporte sur l’ancienne, parce qu’elle rectifie même les actes internes du cœur, selon ces paroles de S. Matthieu : « Si votre justice n’est pas supérieure à celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ».
- Aussi dit-on que la loi ancienne commande la main, la loi nouvelle commande l’esprit.

3. En troisième lieu, c’est à la loi qu’il appartient de conduire les hommes à l’observation des commandements.
- La loi ancienne atteignait ce but par la crainte des châtiments : la loi nouvelle fait plutôt appel à l’amour qui est infusé en nos cœurs par la grâce du Christ : celle-ci, en effet, est donnée par la loi nouvelle, elle n’était que figurée par la loi ancienne.
- C’est pourquoi S. Augustin dit encore : «  La différence entre la loi ancienne et la loi nouvelle tient dans une légère syllabe, c’est celle qui distingue la crainte (timor) et l’amour (amor) ».

Solutions

1. De même que le père de famille, en sa maison, porte des commandements différents pour les enfants et pour les adultes ; de même Dieu, seul roi de son unique royaume, a donné une loi pour les hommes encore imparfaits, et une autre loi plus parfaite pour ceux qui avaient déjà été conduits par la première loi à une plus grande aptitude aux choses divines.

2. Le salut des hommes ne pouvait être assuré que par le Christ : selon ces mots des Actes des Apôtres : « Il n’a pas été donné aux hommes d’autre nom en lequel il convenait que nous fussions sauvés  ».
- C’est pourquoi la loi qui conduit tout le monde de façon parfaite au salut, ne peut être donnée qu’après la venue du Christ.
- Auparavant, il fallut donner au peuple dont le Christ devait naître, une loi préparatoire à la réception du Christ, et cette loi devait comprendre certains éléments rudimentaires de la justice qui les sauverait.

3. La loi naturelle conduit les hommes selon certains préceptes communs vis-à-vis desquels parfaits et imparfaits sont semblables : aussi cette loi est-elle une pour tous.
- Mais la loi divine dirige l’homme également selon certaines dispositions particulières vis-à-vis desquels parfaits et imparfaits ne se comportent plus de la même façon.
- C’est pourquoi il fallait que la loi divine fût double, comme nous l’avons expliqué.

Y a-t-il une loi de concupiscence ? (Article 6)

Difficultés

1. Il semble qu’il n’y ait point de loi de concupiscence. S. Isidore écrit, en effet, que « la loi est œuvre de raison ».
- Mais la concupiscence, au contraire, n’est point œuvre de raison, elle est plutôt une déviation de la raison.
- Donc la concupiscence n’a point valeur de loi.

2. De plus, toute loi est obligatoire, de telle sorte que ceux qui ne l’observent pas, sont appelés transgresseurs.
- Mais la concupiscence ne rend pas quelqu’un transgresseur du fait qu’il ne la suit pas ; il le deviendrait plutôt en la suivant.
- La concupiscence n’a donc pas valeur de loi.

3. Enfin la loi est ordonnée au bien commun, ainsi qu’on l’a démontré. Or la concupiscence n’incline pas au bien commun ; elle porterait plutôt à un bien particulier. Elle n’a donc pas valeur de loi.

Cependant, S. Paul constate : « Je vois en mes membres une autre loi qui s’oppose à la loi de ma raison ».

Conclusion

Il a été dit précédemment que la loi se trouvait essentiellement en celui qui établit la règle ou la mesure ; elle ne se trouve que par participation en celui auquel s’applique cette règle ou cette mesure.

C’est pourquoi toute inclination ou orientation qui se rencontre dans les êtres qui sont soumis à une loi, est appelée loi par participation.

Mais dans les êtres qui sont soumis à une loi, il peut y avoir une inclination provenant du législateur, d’une double manière :
- tout d’abord ce législateur peut porter directement ses sujets à un but ; et il arrive qu’il impose des actes divers à des sujets divers : ainsi peut-on dire que la loi est autre pour les soldats et autre pour les marchands.
- Il y a une seconde manière indirecte d’imposer une orientation, c’est celle qui résulte de ce que le législateur destitue un de ses sujets d’une dignité ; il s’ensuit que ce dernier est transféré à un ordre nouveau et par conséquent subit une nouvelle loi ; par exemple si un soldat est dégradé de son état, il tombe sous la loi des paysans ou des marchands.

Ainsi, sous le gouvernement de Dieu législateur, les diverses créatures sont dotées d’inclinations naturelles diverses, en sorte que ce qui, pour l’une joue en quelque sorte le rôle de la loi, est pour une autre contraire à sa loi : comme si je disais que devenir furieux est de quelque manière la loi du chien, tandis que c’est contraire à la loi de la brebis ou d’un autre animal plus doux.

Donc, d’après ces notions, la loi de l’homme telle qu’elle résulte de l’ordonnance divine, adaptée à la condition qui lui est propre, est qu’il agisse en conformité avec sa raison.

Cette loi fut si puissante dans l’état primitif que rien ne pouvait se glisser en l’homme, qui échappât à sa raison ou qui lui fût contraire.

Mais quand l’homme s’est éloigné de Dieu, il est tombé en cet état où il est emporté par la fougue de sa sensualité : et cela arrive à chacun d’entre nous, en particulier dans la mesure où l’on ne suit plus la raison, et que l’on est en quelque sorte assimilé aux animaux qui sont emportés par l’ardeur de la sensualité, ainsi que s’exprime le Psaume : «  L’homme, alors qu’il était en dignité, n’a pas eu d’intelligence : il a été mis au rang des bêtes sans raison et il est devenu semblable à elles ».

En résumé, l’inclination de la sensualité, que l’on appelle concupiscence, a chez les autres animaux valeur de loi, dans toute l’acception du terme, au sens pourtant où en eux l’on peut appeler loi ce qui est conforme à leur inclination directe.

Mais, en cette acception, l’inclination de la sensualité n’a pas valeur de loi chez les hommes ; ce serait plutôt une déviation de la loi de la raison.

Cependant comme, au regard de la justice divine, l’homme est destitué de la justice originelle et de la maîtrise de sa raison, cette ardeur de la sensualité qui le mène, prend valeur de loi, en ce sens qu’elle est une loi pénale, et consécutive à la loi divine qui a destitué l’homme de sa propre dignité.

Solutions

1. L’argument procède de la notion de concupiscence, considérée en elle-même, en tant qu’elle nous porte au mal. Ainsi entendue, la concupiscence n’a pas, comme nous l’avons dit, valeur de loi. Mais si l’on considère cette même concupiscence comme un effet de la justice divine c’est autre chose ; comme si l’on disait que c’est une loi qu’un noble, à raison de sa faute, puisse être désormais astreint aux œuvres serviles.

2. Cette objection procède de la notion de loi considérée comme règle et mesure. Ceux qui s’écartent de la loi prise en ce sens deviennent des transgresseurs. Mais précisément la concupiscence n’est pas une loi entendue de cette manière ; elle ne mérite ce nom que par une certaine dérivation.

3. Cet argument procède de la notion de concupiscence considérée quant à son inclination propre, et non dans son origine. Toutefois si l’on envisage l’attrait sensuel tel qu’il se rencontre chez les animaux autres que l’homme, il est certes ordonné au bien commun, c’est-à-dire à la conservation de la nature de chaque être tant dans l’ordre de l’espèce que dans celui de l’individu. Et cela même se retrouve en l’homme, en tant que ses sens sont soumis à sa raison. Mais précisément la concupiscence est ainsi appelée du fait qu’elle échappe à l’ordre de la raison.


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