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La légitimité selon Joseph de MAISTRE

Le « mystique de la tradition »
vendredi 26 mai 2017 par La Légitimité Enregistrer au format PDF

Joseph de Maistre (1753-1821) n’est pas français, mais il voit dans la monarchie française le modèle même de la civilisation, aussi la violence du phénomène révolutionnaire le plonge-t-il dans un abîme de détresse. Moins méthodique qu’un Bonald, Maistre développe une pensée inquiète, angoissée — voire désespérée —, qui pose les vraies questions sur la mort des nations, sur l’origine de la légitimité et sur le caractère inédit de la Révolution. Il en explore à tâtons les réponses possibles ; aussi ne s’étonnera-t-on pas de trouver de temps à autre dans ses écrits un trait positiviste, millénariste, providentialiste, ou même progressiste. Cependant, sa pensée s’affine en une mystique de la légitimité ; il dévoile alors les sommets de transcendance qui font la grandeur des monarchies et fondent l’amitié des royalistes de tous les pays : « Tout ce qui demande un roi (pourvu que ce soit le légitime) doit être embrassé comme frère. » (Joseph de Maistre et Blacas, p. 19.)

Le texte qui suit est d’Alain Néry. Il a été publié dans La Légitimité, N°7, avril-mai-juin 1976, p. 11. Les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

Une pensée pas toujours comprise, mais largement instrumentalisée

Maistre positiviste maurrassien, ou Maistre progressiste ?

Peu d’auteurs ont donné lieu à des interprétations politiques aussi équivoques que l’illustre savoisien. Relégué, le plus souvent, au rang de réactionnaire borné, il n’a pas toujours été mieux compris par ses admirateurs que par ses adversaires : certains prétendent l’annexer au positivisme et en faire un maurrassien avant la lettre [1] : un Charles Baussan estime même que J. de Maistre eut contresigné le « nationalisme intégral [2] » et s’imagine le comte des Soirées évoquant, à propos de la guerre, les « longues dents de l’Allemand [3] » !

Cependant que d’autres, à l’instar d’Émile Dermendhem [4], sollicitent sa pensée dans un sens quasi-progressiste.

Reconnaissons aussi que la pensée de celui qui tenait, avec une belle audace, que « ce qu’on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment » [5], n’est pas exempte, en son bouillonnement d’idées, d’ambiguïtés. Celles-ci, tiennent, pour une part, à la richesse d’une perspective multiforme, pour une part encore à quelques outrances formelles qui sont la coquetterie et la nervosité d’une écriture parfaite, telle que le XVIIIe siècle, seul, sut en produire ; Joseph de Maistre est de la race de Voltaire et de Diderot, comme écrivain, mais il possède ce qui leur manque : la profondeur, la vérité, si bien qu’il est unique en son genre. Spirituel dans tous les sens du terme, il s’exprime en des vivacités de lueurs, en des finesses de touches, inaccessibles aux esprits néo-cartésiens.

Pas d’œuvre légitimiste chez Maistre, mais une réflexion continue sur la légitimité

On peut, en isolant des citations, bâtir le Joseph de Maistre de ses rêves ; l’entreprise aurait peu d’intérêt ; mieux vaut tâcher d’aller plus loin, d’entrevoir les intimes correspondances de ce platonicien fort soucieux, justement, d’unité ; l’on s’avisera alors qu’il a placé les problèmes à des hauteurs parfois insoupçonnées. C’est le cas, peut-être, pour la notion de légitimité dynastique ; au-delà des contradictions apparentes ou réelles, Joseph de Maistre nous invite à une méditation approfondie sur les sources mêmes de la souveraineté.

Qui chercherait dans son œuvre une proposition « légitimiste », au sens précis où on l’entend ici, serait déçu. Il a pourtant envisagé, à sa manière, la question de la succession, au cas où la descendance de Charles X viendrait à s’éteindre ; c’est — et nous ne sachons pas qu’il y ait fait allusion ailleurs — dans une lettre à Blacas ; plaisamment, il s’y déclare prêt à se rendre « à pied, trouver au Kamchatka une plante capable de donner un enfant à Madame la Duchesse d’Angoulême », et s’impatiente également que le Duc de Berry « badine avec le temps qui n’aime pas qu’on le plaisante [6]. » Puis, comme s’il prévoyait une objection de Blacas qu’on aimerait connaître, il ajoute vivement : « Il y en a d’autres, me direz-vous ; pas du tout, à ce qui me semble [7]. »
Pour sibylline qu’elle soit, cette petite phrase semble exclure, de la succession au trône de France, tant la postérité de Philippe V que — consolons-nous en ! — celle du frère de Louis XIV.

En un sens, les Bonaparte ont plus de chance. Joseph de Maistre, très peu suspect d’indulgence envers Napoléon, admet cependant que celui-ci pouvait

donner la paix au monde, se mettre à la tête du système religieux de l’Europe, et gouverner sagement la France augmentée d’un quart ; mais alors il était légitime et il prenait racine pour toujours [8].

Cette légitimité que Napoléon n’a pas su saisir, Guillaume d’Orange, en Angleterre, l’a du moins transmise à ses descendants :

Nul doute […] que Guillaume d’Orange n’ait été un usurpateur digne de l’échafaud ; nul doute que George III ne soit un souverain digne du respect de l’univers ; à quel moment, entre ces deux points extrêmes, la légitimité a-t-elle commencé [9] ?

à propos des successeurs des Stuarts, Joseph de Maistre parlera même de «  violence » rendue « légitime » par «  le succès » [10]. Il risque ailleurs le terme d’ « usurpation légitime [11] ».

D’une manière plus générale, il élabore, notamment dans Du Pape, une thèse empiriste au sujet non seulement des dynasties mais des formes de gouvernement :

Tout gouvernement est bon lorsqu’il est établi depuis longtemps sans contestation [12].
Toutes les formes possibles de gouvernement se sont présentées dans le monde et toutes sont légitimes dès qu’elles sont établies ; sans que jamais il soit permis de raisonner d’après des hypothèses entièrement séparées des faits [13].

Le gouvernement légitime est donc ainsi celui qui dure. Émile Dermenghem, qui s’arrête à cette acception, en tire argument pour avancer que Joseph de Maistre

eût logiquement approuvé la politique de Léon XIII plutôt que celle de M. Daudet, et eût peut-être été lui aussi un « rallié » [14].

La première supposition, qui implique un débat d’idées bien plus profond que Dermenghem ne l’imagine, est permise ; elle n’entraîne pas nécessairement la seconde ; car si le ralliement signifie le plongeon dans le désespoir politique de tant de légitimistes qui n’avaient pu se faire à la fusion, nous doutons qu’il eût tenté Joseph de Maistre, lequel jouissait, même dans le désespoir, d’une personnalité originale et forte.

En fait, l’explication de la position maistrienne nous paraît devoir porter sur deux points :

  • un mysticisme de la tradition,
  • une pensée qui oscille entre millénarisme et catastrophisme.

Maistre, « mystique de la tradition »

D’abord, Joseph de Maistre est traditionaliste. Le terme, on le sait, est complexe, et désigne aussi bien l’attachement respectable à des traditions légitimes, qu’une attitude philosophique diminuant le rôle de la raison ; là-encore, tous les degrés sont possibles, et C.J. Gignoux dissocie à bon droit le cas de Joseph de Maistre de celui de Lamennais ou des traditionalistes condamnés à la fin du XIXe siècle [15]. Il reste que la démarche de Joseph de Maistre est fidéiste, que Barbey d’Aurevilly l’a justement nommé un « mystique de la tradition [16] ».

Nul doute qu’après deux siècles au cours desquels la Révolution a pris force et santé pour devenir le polype que nous admirons, le point de vue de Joseph de Maistre eût tendu à s’ajuster sur ce fait. 89 était récent et le recul manquait. Nous savons aujourd’hui qu’il y a de bonnes et de mauvaises traditions, et que les conflits dynastiques sont toujours l’émergence de débats plus graves qui touchent à la doctrine même ; on l’a vu en France, en Espagne, en Angleterre même et de son temps, Joseph de Maistre eût pu percevoir que, face à la Royauté légitime des Stuarts, les Hanovre et leurs successeurs ne représenteraient jamais mieux qu’une monarchie bâtarde, condamnée au libéralisme et à la démocratie, une « quasi-légitimité » [17].

Il l’a pressenti, peut-être, dans un passage de l’Étude sur la souveraineté, où il pose par là-même le problème de la durée, juge dernier des traditions, et dont la notion est ici plutôt élastique, il estime, en effet, à propos de la Constitution anglaise, que

si jamais cette belle constitution devait se dissoudre ; si cette dissolution n’était éloignée que d’un siècle ou deux, et si la destruction de cette superbe machine devait soumettre l’empire à tous les déchirements qui ont précédé l’expulsion des Stuarts, il serait prouvé que cette constitution si vantée, et si digne de l’être dans ses beaux jours, était cependant mauvaise, parce qu’elle n’était pas durable [18].

Joseph de Maistre écrira, en 1815, que « tout changement forcé de dynastie est non seulement un crime mais une bêtise [19]. »
Mieux, il affirme la même année que « le véritable danger est dans les fausses dynasties », dans une lettre où il évoque les intrigues qui se nouent autour d’Orléans, pour ajouter qu’il craint « davantage une autre chose » [20], sans préciser.

Face au fait Napoléon, son attitude s’est marquée par des variations et des hésitations : tantôt (au début) il voudrait voir en lui un nouveau Monk [21], tantôt il affirme l’impossibilité pour les Bonaparte de faire souche, ce dont il envisage cependant l’éventualité en tremblant [22] :

Ouvrez l’histoire et trouvez-moi un simple particulier qui soit monté subitement au rang suprême, et qui ait commencé une dynastie royale : cela ne s’est jamais vu ; donc, je suis fondé à croire que la chose est impossible.

Ces craintes, et là réside peut-être l’explication la plus profonde d’un certain empirisme dynastique apparent chez de Maistre, s’inscrivent dans une réflexion angoissée sur l’avenir de la France et des Bourbons, et, de manière plus large encore, sur l’avenir même de la civilisation chrétienne.

Du millénarisme au catastrophisme

Le millénarisme : la Révolution est moins un événement qu’une époque, un âge

La pensée de Joseph de Maistre oscille entre une sorte de millénarisme, guettant une « troisième explosion de la toute puissance divine en faveur du genre humain [23] » et des tendances catastrophistes ; le mysticisme et l’inquiétude politique chez de Maistre sont connexes.

La Révolution, dont il a loué ironiquement les « bienfaits [24] » lui paraît au demeurant n’être pas « un événement, mais une époque [25] », après laquelle on ne pourra rétablir entièrement les anciennes idées [26], ni les anciennes constitutions : il n’est pas même possible de mesurer le degré atteint par la destruction [27].

La Maison de Bourbon est-elle frappée d’interdit ? Sans se résoudre à l’admettre quand les partisans de Bonaparte l’assurent, Maistre n’exclut pourtant pas qu’elle soit « usée et condamnée par un des jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison », et trouve bon qu’alors «  une nouvelle race commence une succession légitime, celle-ci ou celle-là qu’importe à l’univers [28] ».

Le catastrophisme : la Révolution a corrompu irréversiblement l’ancien ordre

Il esquisse dans les Considérations un autre thème, celui de la désacralisation, de la souillure au contact de la Révolution :

Le bonnet rouge, en touchant le front royal, a fait disparaître les traces de l’huile sainte : le charme est rompu, de longues profanations ont détruit l’empire divin des préjugés nationaux ; et longtemps encore, pendant que la froide raison courbera les corps, les esprits resteront debout [29].

La part mystique de cette interprétation trouve sa contrepartie dans un autre thème, celui du caractère sacrificiel et rédempteur du meurtre de Louis XVI :

Qu’est-ce donc qui se passait dans ce cœur si pur, si soumis, si préparé ? L’auguste martyr semble craindre d’échapper au sacrifice, ou de rendre la victime moins parfaite : quelle acceptation ! et que n’aura-t-elle pas mérité [30] !

Mort des nations et réflexion sur la légitimité

Le sort des Bourbons est lié à celui de la civilisation

Reste l’interrogation positive sur l’ampleur du mal révolutionnaire. Si les familles, les empires, les nations mêmes ont pour loi de mourir, et si rien ne prouve que tel ne soit pas le cas de la France [31], il faut en accepter l’éventualité, mais le phénomène serait alors d’une portée inestimable :

Jusqu’à présent les nations ont été tuées par la conquête, c’est-à-dire par voie de pénétration ; mais il se présente ici une grande question ; — Une nation peut-elle mourir sur son propre sol, sans transplantation ni pénétration, uniquement par voie de putréfaction, en laissant parvenir la corruption jusqu’au point central, et jusqu’aux principes originaux et constitutifs qui la font ce qu’elle est ? C’est un grand et redoutable problème. Si vous en êtes là, il n’y a plus de Français, même en France ; Rome n’est plus dans Rome, et tout est perdu. Mais je ne puis me résoudre à faire cette supposition [32].

Joseph de Maistre, en posant cette question redoutable, reconnaît implicitement que le sort de la Maison de Bourbon est solidaire de celui d’un ensemble de valeurs tel que son effacement serait sans commune mesure avec un changement de dynastie ordinaire ; il l’exprime nettement dans une lettre à Blacas :

La famille de Bourbon est-elle proscrite ou non ? Il y a pour l’affirmation des indices que vous voyez, des indices que vous ne voyez pas, et des indices que vous voyez sans les voir. Dans ce cas, tout honnête homme doit prendre le deuil ; tout est perdu pour nous ; l’édifice européen que nous avons vu est renversé sans retour ; il n’y a plus moyen de le relever ; c’en est fait de presque toutes les familles régnantes et l’Europe est livrée à une agonie de quatre ou cinq siècles, semblable à celle du Moyen âge [33].

Ailleurs :

La monarchie européenne m’a toujours paru, en fait de gouvernement, le plus haut point de perfection que notre pauvre nature puisse atteindre ; elle est morte, et me paraît encore plus belle, mon cher comte, comme le corps humain est bien plus admirable étendu et dépecé sur la table anatomique que dans les belles attitudes de la vie [34].

Les amateurs feront là-dessus, s’ils le désirent, de la psychanalyse.

Les deux réflexions qui précédent sont de 1814 et de 1812. Elles laissent en retrait des méditations antérieures sur l’éventuelle caducité des Bourbons, lesquels seraient arrivés « au point de répéter la chute inévitable des Carlovingiens [35]. »
Du moins posait-il alors la question, sur laquelle il est revenu, de la légitimité des Capétiens eux-mêmes.

La question de la légitimité des Capétiens

Celle-ci ne saurait nous laisser indifférents. C’est celle, après tout, qui pourrait poser au légitimisme le seul problème délicat. Joseph de Maistre prend un plaisir mérité aux dépens de Voltaire qui, comme Rousseau, lui procura bien des joies, et ne craignit pas d’affirmer, en vers encore, que Hugues Capet fut hissé « au rang de Charlemagne » par « les états assemblés »(33). Maistre sait, en avance sur les manuels d’histoire et rejoignant les études les plus récentes de nos jours, qu’Hugues Capet n’est pas sorti du néant, qu’il «  touchait au trône  » et que « son origine se perdait dans les siècles » [36]. Il n’en reste pas moins qu’à son avènement le sang de Charlemagne n’était point tari :

Il était au contraire en pleine circulation lorsqu’il fut exclu par un grand homme évidemment mûri à côté du trône pour y monter [37].

L’on objectera qu’en ce qui concerne les Capétiens, plusieurs éléments sont de nature à infirmer la thèse de l’usurpation originelle : ils succèdent à une race qui, selon le schéma classique, n’est que la seconde ; les trois races sont étroitement mêlées ; les Capétiens, ou plus exactement les Robertiens, permettent, en effet, au sujet de leur origine, énigmatique mais assurément illustre, des suppositions séduisantes, à une époque où les races royales ne s’improvisaient sans doute pas plus qu’elles ne naissaient des suffrages populaires ; les lois de succession se sont élaborées, précisées en tout cas, tandis qu’ils régnaient et que les descendants des familles précédentes retournaient dans l’obscurité.

Sommes-nous devant un cas de perfection en la matière ? Nous n’oserions tout de même l’affirmer ; et nous ne prétendrons pas davantage voir dans l’ensemble des circonstances liées à l’avènement des Capétiens le talion nécessaire de toute légitimité. Le problème reste posé de la part d’arbitraire présidant à l’origine des dynasties.

L’impératif de la transcendance en matière de souveraineté

À cet égard, l’approche maistrienne est double : elle justifie et intègre l’arbitraire qu’elle veut providentiel ; elle le limite encore en mettant l’accent sur l’importance du mystère, voire du mythe. L’essentiel étant que la souveraineté échappe au maximum aux densités humaines, pour dominer les hommes de plus haut, ainsi qu’il s’en explique dans le Principe générateur :

Je crois avoir lu quelque part qu’il y a bien peu de souverainetés en état de justifier la légitimité de leur origine. Admettons la justesse de l’assertion, il n’en résultera pas la moindre tache sur les successeurs d’un chef dont les actes pourraient souffrir quelques objections : le nuage qui envelopperait plus ou moins l’origine de son autorité ne serait qu’un inconvénient, suite nécessaire d’une loi du monde moral. S’il en était autrement, il s’ensuivrait que le souverain ne peut régner légitimement qu’en vertu d’une délibération de tout le peuple. Il faut toujours que l’origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain, de manière que les hommes mêmes qui paraissent s’en mêler ne soient néanmoins que des circonstances. Quant à la légitimité, si dans son principe elle a pu sembler ambiguë, Dieu s’explique par son premier ministre au département de ce monde, le temps [38].

Aucune institution humaine n’étant, en tant que telle, parfaite, il s’agit que la souveraineté se dégage de sa gangue humaine, pour préserver, en s’opposant à la souveraineté populaire, le caractère absolu, divin, du pouvoir. Naturellement, ce caractère sera d’autant mieux sauvegardé que l’origine de la souveraineté sera lointaine, voilée d’une nuée protectrice fondant la réalité dans la légende. Joseph de Maistre ne craint pas d’employer à ce sujet le terme de mythologie [39]. Le mythe établit le lien avec le sacré :

(Toutes les nations) nous montrent le berceau de la souveraineté environné de miracles ; toujours la divinité intervient dans la fondation des empires ; toujours le premier souverain, au moins, est un favori du ciel : il reçoit le sceptre des mains de la divinité ; elle se communique à lui, elle l’inspire, elle grave sur son front le signe de sa puissance ; et les lois qu’il dicte à ses semblables ne sont que le fruit de ses communications célestes.

Ce sont des fables, dira-t-on. Je n’en sais rien en vérité ; mais les fables de tous les peuples, même les peuples modernes, couvrent beaucoup de réalités. La sainte ampoule, par exemple, n’est qu’un hiéroglyphe ; il suffit de savoir lire. La puissance de guérir attribuée à certains princes ou à certaines dynasties de princes tient aussi à ce dogme universel de l’origine divine de la souveraineté. Ne soyons donc pas surpris que les anciens instituteurs des peuples aient tant parlé de la part de Dieu. Ils sentaient qu’ils n’avaient pas le droit de parler en leur nom [40].

Du caractère sacré de la royauté des lois fondamentales du Royaume

La royauté est sacrale car elle est consacrée. À propos de la cérémonie du sacre des rois, il déclare :

Jamais il n’y eut de cérémonie, ou, pour mieux dire, de profession de foi plus significative et plus respectable. Toujours le doigt du pontife a touché le front de la souveraineté naissante [41].

La royauté assume la liaison qui « ne doit jamais être perdue de vue » entre la souveraineté et la religion [42]. L’hérédité des familles royales apporte en conséquence un élément décisif :

ce caractère sacré qui est l’ouvrage du temps ; car l’homme ne respecte réellement rien de ce qu’il a fait lui-même [43].

Ainsi des lois fondamentales :

Le bon sens primordial, heureusement antérieur aux sophismes, a cherché de tous côtés la sanction des lois dans une puissance au-dessus de l’homme, soit en reconnaissant que la souveraineté vient de Dieu, soit en révérant certaines lois non écrites comme venant de lui [44].

Une institution sera d’autant plus parfaite que ses lois seront moins écrites, moins susceptibles d’être effacées, revêtues ainsi de « ce caractère de sainteté et d’immobilité qui distingue les lois vraiment constitutionnelles [45] », lois défendues du caprice des hommes, peuples et rois en l’occurrence.
Or l’on touche ici à un point essentiel de la notion de légitimité que Joseph de Maistre a parfaitement éclairé, nous semble-t-il :

L’essence d’une loi fondamentale est que personne n’ait le droit de l’abolir [46].

Joseph de Maistre a très bien perçu le sens intime des lois fondamentales. À cet esprit net, rien ne paraît dès lors plus clair que la loi de succession au trône de France :

Prenez la loi constitutionnelle la plus simple ; par exemple, celle de la succession à la Couronne ; je vous le demande : qui l’avait établie en France et parmi nous ? Ce n’est pas le peuple : il n’y en a pas la moindre trace ; ce n’est pas non plus le roi : il n’a cessé de la reconnaître et de lui rendre hommage, mais ce n’est pas lui qui l’a fondée ; car s’il en était l’auteur, il aurait par là-même le droit de l’abroger [47].

Il rappelle à qui veut l’entendre le vieil adage sur «  l’heureuse impuissance  » du roi de violer les lois du Royaume [48], et précise :

Le prince ne peut déroger à ces lois, et, s’il ose y toucher, tout ce qu’il a fait peut être cassé par son successeur [49].

Maistre définit ailleurs cette loi : « Une primogéniture masculine, de forme rigide [50] », formule qui ne peut que rencontrer son assentiment, tant il est vrai que la

succession héréditaire dans une monarchie est quelque chose de si précieux que toute autre considération doit plier devant celle-là [51].

Il parle aussi des « droits irrévocables de la légitimité et le droit sacré de la succession [52]. », et il rappelle :

Vos Français (...) ont deux belles maximes plus vraies peut-être qu’ils ne pensent : l’une de droit civil, Le mort saisit le vif ; et l’autre de droit public, Le Roi ne meurt pas [53].

Aussi bien, s’il se plaît à constater que la famille qui règne sur la France est la seule indigène [54], Joseph de Maistre n’est certainement pas de ceux qui proposeraient l’amendement des vieilles lois au nom de préjugés faussement nationaux ; il se réjouit, au contraire, de l’ « unité politique » réalisée par la Maison de Bourbon entre la France et l’Espagne [55] :

Ce qu’il y a de plus probable, c’est (...) que les Français rétabliront les Bourbons en France et en Espagne et le Pape à Rome [56].

Retenons cet autre aspect de son ultramontanisme, et rappelons pour mémoire que lui-même n’était pas Français !

Note sur une tendance internationaliste du jeune Maistre

On hésite à citer ici le Mémoire au duc de Brunswick sur la franc-maçonnerie (Paris, Rieder, 1925), parce que c’est une œuvre de jeunesse, et que de Maistre est revenu de ses idées initiales à ce sujet ; ce texte n’en est pas moins révélateur de préoccupations spirituelles et politiques à tendance internationaliste ; dans le Mémoire, où Maistre s’attendait que ses projets eussent à combattre l’ « orgueil national », il rappelait la position particulière des Savoisiens qui, entre la France et l’Italie, n’étaient « pour ainsi dire d’aucune nation  » (p. 115). Bien sûr, Maistre n’est pas un négateur abstrait des réalités nationales, lui qui se flattait de n’avoir jamais rencontré l’Homme mais des hommes incarnés. Mais il ne faudrait pas faire dire à ce mot, trop facilement cité, davantage que ce qu’il énonce !

Maistre modèle de fidélité

La légitimité maistrienne est en fait aussi peu contingente qu’il est possible. Maistre ne croyait pas, contrairement à Voltaire encore, que le premier qui fut roi fut un soldat heureux ; il tenait que plutôt le premier soldat fut soldé par un roi [57]. La souveraineté prime tout et les familles ne sont pas royales parce qu’elles règnent : elles règnent parce qu’elles sont royales [58]. Elles différent des autres [59]. Elles sont marquées du doigt de Dieu, et plus que toutes «  l’auguste Maison qui gouverne la France » [60], à laquelle, bien qu’il ne la serve pas directement, il prodigue les manifestations de son respect et de sa tendresse :

C’est la maison à laquelle je suis le plus attaché après celle à laquelle je dois tout [61].

Il s’emporte après les révolutionnaires :

[...] Les scélérats qui firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste de l’univers [62].

On pourrait multiplier les exemples de la piété de Maistre envers les Bourbons, au « cœur céleste du ROI MARTYR [63] », à « l’ange de la paix, la céleste Duchesse d’Angoulême [64] »...

Fidéiste peut-être, la démarche de Joseph de Maistre le conduit en définitive au plus profond de l’attitude royaliste, qui est, justement, la fidélité. Fidélité d’attente, et d’inquiétude, guettant les signes de la Providence, mais ne les prévenant pas. Il ne serait pas licite, au reste, d’affirmer la légitimité en des termes exclusifs de l’intervention divine, pas plus que d’éluder la part d’imperfection et d’arbitraire inhérente à toute institution humaine.

Si l’abaissement de la royauté — et singulièrement de la Royauté française — au temps, déjà, de Joseph de Maistre, qui déplorait que les rois ne crussent plus à eux-mêmes [65] ; si le spectacle de la Révolution, qu’il eut voulu provisoire et, en un sens, efficace, le souhait du possible au-delà des destructions, ont contribué à quelques hésitations de sa part sur les voies de la Providence et le sens de l’Histoire ; si, dans l’impossibilité d’entrevoir la fin des ténèbres (il est de ceux que la Restauration ne suffira pas à rassurer), ce fier esprit avoue ses impatiences, ses doutes et ses angoisses, son dernier mot est pour la fidélité, fût-ce contre l’espoir :

Il ne faut pas se faire illusion, il n’y a plus dans le monde d’espoir pour la fidélité [66].

Joseph de Maistre craignait, un jour, que la chronologie des Bourbons n’eût rejoint, dans l’ignorance des grimauds, celles des Héraclides et des Ptolémées [67]. C’est aujourd’hui chose faite, nous ne risquons plus d’errer par espérance trop immédiate. Au moins ne désespérons point de la Providence. Et prenons, sur le mesquin présent, la perspective du temps, conservateur des traditions.

Alain Néry

[1Cf. Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, t. III, ve « Maistre »). Cf. Lazare de Gérin-Ricard, Les idées politiques de Joseph de Maistre et la doctrine de Charles Maurras, éd. Charles Millon, La Rochelle, 1929.

[2Charles Baussan, Joseph de Maistre et l’idée, de l’ordre, Paris, Beauchesne, 1921, ouvrage préfacé par le marquis de Roux, et dédié à la princesse Geneviève d’Orléans, p. 61.

[3Ibid., p.20.

[4Émile Dermendhem, Joseph de Maistre mystique, 2e éd. revue et corr., Paris, La Colombe, 1946.

[5J. de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 2e éd., Lyon, Rusand, 1831, t. I, p. 211.

[6Joseph de Maistre et Blacas, correspondance inédite recueillie et publiée par Ernest Daudet, Paris, Plon, 1908, p. 125.

[7Ibid.

[8Ibid., p. 99. Cf. aussi p. 124 : J. de Maistre se demande, à propos du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, si ce «  fatal mariage », par le mélange des sangs, n’est pas de nature à « former un souverain ».

[9J. de Maistre, Mémoires politiques, Paris, Librairie nouvelle, 1858, p. 314.

[10J. de Maistre, Du Pape, Lyon, Rusand, 1830, t. II, p. 318.

[11J. de Maistre, Lettre à Madame de S..., Lettres et opuscules inédits, 8e éd., Lyon, Vitte, 1883, t. I, p. 344.

[12J. de Maistre, Du Pape, t. II, p. 9.

[13Ibid., p. 11.

[14Émile Dermenghem, op. cit., p. 237.

[15C.J. Gignoux, Joseph de Maistre, prophète du passé, historien de l’avenir, collection Itinéraires, Paris, Nouvelles éditions latines, 1963, p. 198. L’auteur, en faisant intervenir la doctrine de Descartes, ne nous paraît pas clarifier le débat.

[16Jules Barbey D’Aurevilly, Joseph de Maistre, les Philosophes et les écrivains religieux, Paris, Quantin, 1887, p. 91.

[17Les Stuarts représentent une légitimité immémoriale en Écosse ; en Angleterre, leurs droits remontent à la dynastie anglo-normande et au-delà, puisque la dernière descendante du roi saxon Edmond II épousa un roi d’Écosse. L’héritage des Stuarts est aujourd’hui tombé, sauf erreur, dans la Maison de Bavière.

[18J. de Maistre, Étude sur la souveraineté, Mélanges, Paris, Vaton, 1870, p. 383.

[19J. de Maistre, Lettre à M. le comte de..., Lettres et opuscules, t. I, p. 347.

[20J. de Maistre, Correspondance diplomatique, Paris, Michel-Lévy, 1860, t. II, p. 82.

[21Joseph de Maistre et Blacas, p. 32.

[22J. de Maistre, Lettre à la baronne de Pont, Lettres et opuscules, t. I, p. 49.

[23J. de Maistre, Soirées, t. II, p. 293.

[24J. de Maistre, Mélanges, pp 45 sq.

[25J. de Maistre, Lettre à ma marquise de Costa, Lettres et opuscules, t. II, p. 159 ; cf. aussi lettre au comte d’Avaray, ibid., I, p. 152 : « Nous assistons à une des grandes époques du genre humain ».

[26J. de Maistre, Mémoires politiques, p. 360.

[27Joseph de Maistre et Blacas, p. 270. V. aussi Mémoires politiques, p. 360 ; Correspondance diplomatique, t. I p. 328 : « Le monde que nous avons connu il y a trente ou quarante ans n’existe plus » ; et ibid., p. 333 : « C’est donc une affaire finie, le monde est changé, mais y gagnera-t-il ? C’est un grand problème. »

[28J. de Maistre, Lettre à la baronne de Pont, Lettres et opuscules, t. I, pp 46-47.

[29J. de Maistre, Considérations sur la France, nouv. éd., Lyon, Pélagaud,1845, pp 171-172.

[30Cf. J. de Maistre, Éclaircissements sur les sacrifices, faisant suite aux Soirées, t. II, p. 415.

[31J. de Maistre, Lettre au marquis de Clermont-Mont-Saint-Jean, Lettres et opuscules, t. I, pp 358-359.

[32J. de Maistre, Lettre à Bonald, ibid., p. 300.

[33Joseph de Maistre et Blacas, p. 163.

[34J. de Maistre, Lettre au comte de..., Lettres et opuscules, t. I, pp 245-246.

[35J. de Maistre, Lettre à la baronne de Pont, ibid., p. 46.

[36J. de Maistre, Lettre à la baronne de Pont, op. cit., I, p. 49. (Voir notamment à ce sujet l’article d’Hervé Pinoteau, « Les origines de la Maison capétienne », Rec. IVe Congrès int. des sc. généalogique et héraldique, Bruxelles, 1958, pp 241-276).

[37J. de Maistre, Du Pape, t. II, p. 8.

[38J. de Maistre, Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Lyon, Pélagaud, 1844, pp 37-39.

[39Cf. J. de Maistre, Étude sur la. souveraineté, Mélanges, p. 199 et Principe générateur, p. 42, n. 2 : « Toute religion, par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. »

[40J. de Maistre, Étude sur la souveraineté, Mélanges, pp 199-200.

[41Cf. J. de Maistre, Principe générateur, p. 43.

[42J. de Maistre, Du Pape, t. II, p. 201.

[43Ibid., p. 19.

[44J. de Maistre, Principe générateur, p. 4.

[45Ibid., p. 2.

[46Ibid.

[47J. de Maistre, Lettre au chevalier de..., Lettres et opuscules, t. I, p. 266.

[48J. de Maistre, Considérations, p. 109.

[49J. de Maistre, Considérations, p. 110.

[50Ibid., p. 109.

[51Ibid., p. 117.

[52J. de Maistre, Correspondance diplomatique, t. II, p. 217.

[53J. de Maistre, Soirées, t. II, p. 200.

[54Cf. J. de Maistre, De l’Église gallicane, Lyon, Pélagaud, 1845, p. 345.

[55J. de Maistre, Mémoires politiques, p. 323 ; et la constatation, dans une lettre au comte de... (Lettres et opuscules, t. I, p. 375) que si Philippe V fut trouvé « Français » par les Espagnols, il n’en va pas de même de Ferdinand VII, ne nous paraît pas aller là-contre.

[56J. de Maistre, Correspondance diplomatique, t. I, p. 300.

[57J. de Maistre, Étude sur la souveraineté, Mélanges, p. 192.

[58J. de Maistre, Du Pape, p. 199.

[59Ibid., p. 198.

[60J. de Maistre, Église gallicane, p. 344.

[61J. de Maistre, Lettre à la baronne de Pont, Lettres et opuscules, t. I, p. 46.

[62J. de Maistre, Soirées, t. I, p. 31

[63J. de Maistre, Église gallicane, pp 109-110.

[64J. de Maistre, Mémoires politiques, p. 316.

[65Cf. J. de Maistre, Correspondance diplomatique, t. I, p. 306.

[66J. de Maistre, Esquisse du morceau final des Soirées de Saint-Pétersbourg, Lettres et opuscules, t. II, p. 340.

[67J. de Maistre, Lettre au chevalier de..., Lettres et opuscules, t.I, p.330.


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