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La loi éternelle, par saint Thomas d’AQUIN

Somme théologique 1a-2ae, La loi, question 93
dimanche 4 septembre 2011 par Faoudel Enregistrer au format PDF

Oui Dieu a créé tous les êtres avec des natures propres, c’est à dire des lois propres qui leur permettent de réaliser leur fin propre. Oui l’homme est doué d’une raison qui d’une part le rend capable de connaître les lois et la fin de sa nature, et qui d’autre part le laisse libre d’y conformer sa vie − autrement dit de participer ou non à la loi éternelle. Oui la connaissance est bonne car elle participe de la compréhension du monde tel qu’il a été voulu par Dieu et il ne saurait y avoir opposition entre foi et raison. La loi éternelle est donc l’étalon des lois humaines et « Toutes les lois, quelles qu’elles soient, dérivent de la loi éternelle dans la mesure même où elles procèdent de la raison droite. »

Introduction de VLR

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 93.

Traduction française par M.-J. Laversin, O.P.

Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.

Déjà publié sur VLR :


Plan d’étude

Il faut maintenant étudier chaque loi en particulier :

  1. la loi éternelle,
  2. la loi naturelle,
  3. la loi humaine,
  4. la loi ancienne, et
  5. la loi nouvelle qui est la Loi de l’Évangile.
  6. Quant à la sixième loi qui est la loi de concupiscence, il suffit de s’en rapporter à ce qui a été dit au traité du péché originel.

Au sujet de la loi éternelle, six questions se posent :

  1. Qu’est-ce que la loi éternelle ?
  2. Est-elle connue de tous ?
  3. Est-ce que toute autre loi en dérive ?
  4. Est-ce que les choses nécessaires sont dominées par la loi éternelle ?
  5. Est-ce que les choses naturelles et contingentes sont dominées par la loi éternelle ?
  6. Est-ce que toutes les choses humaines sont dominées par cette loi ?

La loi éternelle est-elle la raison suprême existant en Dieu ? (Article 1)

Difficultés :

1. Il semble que la loi éternelle ne soit pas la raison suprême existant en Dieu. La loi éternelle, en effet, est unique. Au contraire, les idées des choses, telles qu’elles existent dans la pensée divine, sont multiples ; S. Augustin ne dit-il pas que « Dieu a fait chacune des créatures selon les idées qui lui étaient propres » ? Par conséquent il ne semble pas que la loi éternelle soit identique à la raison existant en la pensée divine.

2. De plus, il est essentiel à la loi d’être promulguée par la parole, comme il a été dit précédemment. Mais, en Dieu, le Verbe est désigné comme personne, selon ce qui est dit dans la 1re Partie ; la raison, au contraire, est considérée comme appartenant à l’essence. La loi éternelle n’est donc pas la même chose que la raison divine.

3. S. Augustin écrit :

Il apparaît qu’au-dessus de notre esprit, se trouve une loi qui est la vérité.

La loi qui existe au-dessus de notre pensée est précisément la loi éternelle. Donc la vérité est la loi éternelle. Mais les notions de vérité et de raison ne sont pas les mêmes. Donc la loi éternelle n’est pas la même chose que la raison suprême.

Cependant, S. Augustin déclare : « la loi éternelle est la raison suprême à laquelle il faut toujours se soumettre ».

Conclusion :

De même qu’en tout artisan préexiste une technique des objets qui sont fabriqués selon tel art, ainsi faut-il qu’en tout gouvernant préexiste un principe d’ordre pour les actes qui doivent être accomplis par ceux qui lui sont soumis.

Or de même que la technique des objets à faire s’appelle proprement l’art ou encore l’exemplaire des choses fabriquées ; de même la raison du chef qui règle la conduite de ses sujets a valeur de loi, sans oublier toutefois les autres conditions déjà requises pour constituer la loi. Par ailleurs c’est par sa sagesse que Dieu est créateur de toutes choses, par rapport auxquelles il peut être comparé à un artisan vis-à-vis de ses œuvres, comme il a été dit dans la 1re Partie de la Somme.

Mais Dieu est également celui qui gouverne tous les actes et tous les mouvements que l’on remarque en chaque créature, comme il a été établi également dans la 1re Partie.

C’est pourquoi si la technique de la Sagesse Divine, par laquelle toutes choses ont été créées, a valeur d’art, d’exemplaire ou d’idée, de même les principes suivant lesquels la Sagesse Divine meut tous les êtres à la fin qui leur est propre, prennent-ils valeur de loi. Et selon cette considération, la loi éternelle n’est pas autre chose que l’ensemble des pensées de la Divine Sagesse, selon lesquelles celle-ci imprime une direction à tous les actes et à tous les mouvements.

Solutions :

1. S. Augustin parle, en ce passage, des notions idéales relatives aux natures propres des choses particulières ; c’est pourquoi on trouve en ces notions une diversité et une pluralité, selon leurs rapports divers aux réalités, comme il a été expliqué dans la 1re Partie. Mais nous avons dit que la loi a un rôle de direction vis-à-vis du bien commun. Or précisément les choses qui sont diverses en elles-mêmes, ne peuvent être considérées sous l’aspect de l’unité qu’en tant qu’elles sont ordonnées à quelque chose de commun. C’est pourquoi la loi éternelle est une parce qu’elle est le principe même de cet ordre.

2. Au sujet d’une parole quelconque, on peut considérer soit la parole elle-même, soit les réalités qu’elle exprime. La parole vocale, en effet, est quelque chose qui est proféré par les lèvres de l’homme ; mais toutes les choses signifiées par les mots humains sont exprimées par cette parole. Il en va de même du verbe mental de l’homme qui est quelque chose de conçu par l’esprit et par lequel l’homme exprime mentalement ce à quoi il pense. Par conséquent en Dieu, le Verbe lui-même, qui est la conception de l’intelligence du Père, est signifié comme une personne  ; mais toutes les choses qui sont comprises dans la science du Père, qu’elles soient essentielles ou personnelles, ou qu’elles soient même des œuvres de Dieu, sont exprimées par ce Verbe, ainsi que S. Augustin l’a démontré. Or, parmi tout ce qui est exprimé par le Verbe, se trouve la loi éternelle elle-même. Il ne s’ensuit pourtant pas que la loi éternelle soit déclarée une personne, dans le mystère divin. Elle est appropriée toutefois au Fils, parce que la raison convient spécialement au Verbe.

3. La conception de l’intellect divin se comporte à l’égard des réalités d’une manière différente que la conception de l’intellect humain. De fait, l’intellect humain est mesuré par les réalités, en ce sens que la pensée de l’homme n’est pas vraie, par elle-même ; elle n’est dite vraie que parce qu’elle se conforme aux réalités. En effet, « de ce que la chose est ou n’est pas l’opinion elle-même est vraie ou fausse ». Au contraire, l’intellect divin est la mesure des réalités, en ce sens que chaque chose ne réalise en elle-même la vérité que dans la mesure où elle reproduit le modèle conçu par l’intellect divin, comme il a été expliqué dans la 1re Partie. C’est pourquoi l’intellect divin est vrai par lui-même : par conséquent la conception, en lui, est la vérité elle même.

La loi éternelle est-elle connue de tous ? (Article 2)

Difficultés :

1. Il semble que la loi éternelle ne soit pas connue de tout le monde. L’apôtre écrit aux Corinthiens :

Personne ne connaît ce qui est en Dieu, sinon l’Esprit de Dieu.

Mais la loi éternelle est une sorte de conception existant dans la pensée divine. Donc elle est inconnue de tout le monde sauf de Dieu seul.

2. S. Augustin écrit :

La loi éternelle est ce par quoi la justice constitue toutes les réalités dans une ordonnance parfaite.

Mais tout le monde ne peut connaître comment toutes choses sont dans une ordonnance parfaite. Donc tout le monde ne connaît pas la loi éternelle.

3. S. Augustin écrit encore :

La loi éternelle est une chose dont les hommes ne peuvent pas juger.

Mais n’est-il pas dit au livre des Éthiques que « chacun juge bien ce qu’il connaît  » ? Donc la loi éternelle ne nous est pas connue.

Cependant, S. Augustin remarque qu’« une connaissance de la loi éternelle a été imprimée en nous ».

Conclusion :

Une chose peut être connue d’une double manière :
- soit en elle-même ;
- soit dans l’effet qu’elle produit, dans la mesure où l’on retrouve en cet effet quelque ressemblance de sa cause.

C’est ainsi que quelqu’un ne voyant pas le soleil dans sa substance, le connaît cependant par son irradiation. C’est en ce sens qu’il faut dire que nul ne peut connaître la loi éternelle telle qu’elle est en elle-même, à l’exception toutefois des bienheureux qui voient Dieu en son essence. Mais toute créature raisonnable connaît cette loi éternelle selon quelqu’irradiation d’elle-même, plus ou moins complète. En effet, toute connaissance de la vérité est une certaine irradiation et participation de la loi éternelle qui est, elle-même, vérité immuable, comme S. Augustin l’a noté. Quant à la vérité, tous les hommes la connaissent quelque peu, tout au moins quant aux principes premiers de la loi naturelle. Pour le reste, les uns participent davantage, d’autres moins à la connaissance de la vérité ; et par suite, connaissent plus ou moins la loi éternelle.

Solutions :

1. Les choses qui sont en Dieu ne peuvent être connues de nous en elles-mêmes ; mais elles nous sont manifestées dans leurs effets, selon ce qui est écrit dans l’Épitre aux Romains :

Les mystères invisibles de Dieu sont perçus par notre intelligence, par l’intermédiaire des créatures.

2. Encore que chacun connaisse la loi éternelle selon la capacité de son esprit et par le moyen indiqué ci-dessus, personne toutefois ne peut la saisir dans toute sa compréhension. Elle ne peut pas, en effet, se manifester intégralement par ses effets. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que quiconque connaît la loi éternelle, de la façon ci-dessus indiquée, connaisse par le fait même l’ordre total de l’univers selon lequel toutes les créatures sont parfaitement ordonnées.

3. On peut concevoir de deux manières le fait de porter un jugement :
- D’une part, à la manière dont une faculté de connaissance juge de son objet propre, selon ce qui est dit au Livre de Job :

Est-ce que l’oreille ne juge pas les paroles, et le palais de celui qui mange ne juge-t-il pas la saveur ?

C’est selon ce mode que le Philosophe déclare que « chacun juge bien ce qu’il connaît », c’est-à-dire en jugeant si ce qui est proposé est vrai.
- D’autre part, un supérieur porte sur un inférieur une sorte de jugement pratique pour savoir si celui-ci doit ou non se comporter de telle manière. Évidemment, nul ne peut juger de cette façon la loi éternelle.

Est-ce que toute loi dérive de la loi éternelle ? (Article 3)

Difficultés :

1. Il semble que toute loi ne dérive pas de la loi éternelle. Nous avons établi, en effet, qu’il y avait une loi de concupiscence.
Or celle-ci ne dérive certainement pas de la loi divine qui est la loi éternelle : c’est en effet à la concupiscence qu’appartient la prudence de la chair dont l’apôtre dit « qu’elle ne peut pas être soumise à la loi de Dieu ». Toute loi ne procède donc pas de la loi éternelle.

2. De la loi éternelle rien d’inique ne peut découler ; n’avons-nous pas lu précédemment :

C’est selon la loi éternelle qu’il est juste que toutes choses soient parfaitement ordonnées.

Or, certaines lois sont iniques, selon cette parole d’Isaïe :

Malheur à ceux qui portent des lois iniques.

Par conséquent toute loi ne procède pas de la loi éternelle.

3. S. Augustin remarque que « la loi qui est écrite pour régir le peuple, permet à juste titre beaucoup de choses qui sont punies par la divine Providence ». Donc toute loi même juste ne dérive pas de la loi éternelle.

Cependant, au livre des Proverbes, la divine Sagesse déclare : « C’est par moi que les rois gouvernent et que les législateurs portent de justes lois ». Mais les principes de la divine Sagesse constituent la loi éternelle, comme il a été dit ci-dessus. Donc toutes les lois procèdent de la loi éternelle.

Conclusion :

- Il a été montré précédemment que la loi comportait un principe de direction des actes à leur fin.
- Par ailleurs, en toute série ordonnée de moteurs, il convient que la force d’un moteur second lui vienne d’un moteur premier ; puisque celui qui meut comme agent second ne meut que dans la mesure où il reçoit lui-même le mouvement d’un premier.
- Nous faisons une constatation analogue chez tous les gouvernants, à savoir que le programme de gouvernement se transmet du chef suprême à ceux qui commandent en sous-ordre ; par exemple le plan qui doit être réalisé dans la cité est communiqué par le roi aux administrateurs subalternes sous forme d’ordre ; de même encore, dans le domaine des arts techniques, les procédés de fabrication sont communiqués par l’ingénieur aux artisans subalternes qui travaillent des mains.
- Précisément, la loi éternelle représente le programme de gouvernement dans le gouverneur suprême ; il faut par conséquent que toutes les formules de gouvernement, qui existent dans les gouvernants subalternes, dérivent de la loi éternelle.
- Or ces formules propres aux gouvernants subalternes ne sont pas autre chose que toutes les lois autres que la loi éternelle.
- Il s’ensuit que toutes les lois, quelles qu’elles soient, dérivent de la loi éternelle dans la mesure même où elles procèdent de la raison droite. — C’est pourquoi S. Augustin dit que

dans la loi temporelle, il n’est rien de juste ni de légitime que les hommes n’aient tiré de la loi éternelle.

Solutions :

1. La concupiscence n’a valeur de loi dans l’homme que dans la mesure où elle est une peine imposée par la justice divine ; et partant, il est évident qu’elle dérive de la loi éternelle.
- Toutefois sous l’aspect précis où elle pousse au péché, elle est contraire à la loi de Dieu, et n’a pas valeur de loi, ainsi qu’il ressort des explications précédentes.

2. La loi humaine a valeur de loi dans la mesure où elle est conforme à la raison droite : sous cet aspect, il est manifeste qu’elle dérive de la loi éternelle.
- Par ailleurs, dans la mesure où elle est contraire à la raison, elle est déclarée inique, et dès lors, n’a plus valeur de loi, elle est plutôt une violence.
- Toutefois, même dans une loi inique, parce qu’il subsiste quelque semblant de loi, à raison de l’ordre émanant de l’autorité de celui qui la porte, il y a encore une dérivation de la loi éternelle : « Toute autorité en effet, vient de Dieu », comme l’écrit S. Paul.

3. Lorsqu’on dit que la loi humaine permet certaines choses, ce n’est pas toujours qu’elle les approuve, mais plutôt parce qu’elle est impuissante à leur imposer son emprise.
- La loi divine, par contre, étend sa direction sur beaucoup de faits qui échappent au pouvoir de la loi humaine. Il y a, en effet, plus de choses soumises à la cause supérieure qu’aux causes subalternes.
- Aussi le fait même que la loi humaine ne s’immisce pas dans les choses qu’elle est incapable de régenter cela même est œuvre de la loi éternelle.
- Il en serait autrement si elle approuvait ce que la loi éternelle interdit.
- Il ne s’ensuit donc pas que la loi humaine ne dérive pas de la loi éternelle, mais seulement qu’elle ne peut être une application intégrale de celle-ci.

Les réalités nécessaires et éternelles sont-elles soumises à la loi éternelle ? (Article 4)

Difficultés :

1. Ce qui est nécessaire et éternel est soumis, semble-t-il, à la loi éternelle. En effet, tout ce qui est raisonnable, est soumis à la raison.
- Or la volonté divine est raisonnable, puisqu’elle est juste : elle est donc soumise à la loi éternelle.
- Précisément, la loi éternelle, c’est la raison divine. Par conséquent la volonté de Dieu est soumise à la loi éternelle ; et comme elle est une réalité éternelle on peut conclure que même les choses nécessaires et éternelles se trouvent être soumises à la loi éternelle.

2. Tout ce qui est soumis à une autorité, est soumis par le fait à la loi qui en émane.
- Or le Fils de Dieu, est-il écrit à la 1re Épître aux Corinthiens, « sera soumis à son Père quand Il lui transmettra son règne ».
- Donc le Fils, qui est éternel, est soumis à la loi éternelle.

3. La loi éternelle est l’ordre rationnel qui inspire la divine Providence.
- Or beaucoup de réalités nécessaires sont gouvernées par la Providence divine : par exemple, les éléments immuables des substances incorporelles et des corps célestes.
- Par conséquent, même ce qui est éternel est soumis à la loi éternelle.

Cependant, ce qui est nécessaire, étant dans l’impossibilité de se comporter d’une autre manière, n’a pas besoin d’en être détourné. Si la loi, au contraire, est imposée aux hommes, c’est pour qu’ils soient détournés du mal, ainsi qu’on l’a prouvé. Par conséquent, ce qui est nécessaire n’est pas soumis à la loi.

Conclusion :

Nous avons démontré que la loi éternelle comprenait les directives idéales du gouvernement divin.
- Par conséquent, tout ce qui est soumis au gouvernement divin est soumis, par le fait même, à la loi éternelle : et ce qui échappe au gouvernement éternel, échappe aussi à la loi éternelle.
- Cette distinction peut être éclairée par un exemple emprunté à ce qui nous concerne. Il n’y a, en effet, que ce qui peut être réalisé par l’homme qui soit soumis au gouvernement humain ; mais ce qui relève de la nature même de l’homme, échappe à ce gouvernement : par exemple que l’homme ait une âme ou soit doté de deux pieds et de deux mains.
- Ainsi donc, est soumis à la loi éternelle tout ce qui se trouve dans les êtres créés par Dieu, qu’il s’agisse de choses nécessaires ou de choses contingentes.
- Mais ce qui se rapporte à la nature ou à l’essence divine, n’est pas sujet de la loi éternelle : cela se confond plutôt avec cette loi même.

Solutions :

1. Il y a deux manières d’envisager la volonté divine.
- D’abord en elle-même, et elle s’identifie alors avec l’essence divine, et n’est donc pas soumise au gouvernement divin ni à la loi éternelle : elle s’identifie avec cette loi.
- D’une autre manière, nous pouvons envisager la volonté divine par rapport aux effets que Dieu veut dans les créatures : et ces effets créés sont soumis à la loi éternelle, parce que la conception idéale de ce qu’ils sont est attribuée à la Sagesse Incréée. C’est en fonction de ces effets que la volonté de Dieu est dite raisonnable. En elle-même, elle devrait plutôt être appelée la raison.

2. Le Fils de Dieu n’est pas fait par Dieu, Il est engendré naturellement par Lui.
- C’est pourquoi Il n’est pas soumis à la Providence divine ni à la loi éternelle : Il est plutôt la loi éternelle en vertu d’une appropriation, comme l’établit S. Augustin.
- On dit pourtant qu’il est soumis au Père, eu égard à la nature humaine qu’il a assumée, et de ce point de vue on dit également que le Père est plus grand que Lui.

3. Nous acceptons la conclusion, parce qu’elle porte sur les êtres nécessaires qui sont créés.

4. L’argument noté au « Cependant » exige quelques précisions.
- Le Philosophe écrit au 5e Livre des Métaphysiques : « Certaines réalités nécessaires ont une cause de leur nécessité » ; et c’est ainsi que l’impossibilité même d’être autrement qu’elles sont, elles la tiennent de quelqu’autre.
- Leur nécessité est une sorte de contrainte souverainement efficace qu’elles subissent. De fait, tout ce qui subit une contrainte peut être dit forcé dans la mesure où il ne peut agir d’une manière autre que celle-là même dont on a disposé de lui.

Les réalités naturelles contingentes sont elles régies par la loi éternelle ? (Article 5)

Difficultés :

1. Il semble que les réalités naturelles contingentes ne soient pas soumises à la loi éternelle.
- En effet, la promulgation est une partie constitutive de la loi, comme nous l’avons établi.
- Mais la promulgation ne peut être faite qu’à des créatures raisonnables auxquelles on édicté quelque chose.
- Seules, par conséquent, les créatures douées de raison sont soumises à la loi éternelle ; les choses naturelles contingentes ne le sont pas.

2. D’autre part ce qui obéit à la raison participe en quelque manière de la raison, ainsi qu’il est dit au 1er Livre des Éthiques.
- Mais la loi éternelle est la raison suprême, comme on l’a dit.
- Puisque les réalités naturelles contingentes ne participent de la raison en aucune façon, et sont entièrement irrationnelles, il semble donc qu’elles ne soient pas soumises à la loi éternelle.

3. Enfin, la loi éternelle est souverainement efficace.
- Or, c’est dans les réalités naturelles contingentes qu’on trouve la déficience.
- Ces réalités ne sont donc pas régies par la loi éternelle.

Cependant, Il est écrit au Livre des Proverbes : « Quand Dieu entourait l’océan de ses limites et qu’il imposait aux flots la loi de ne pas dépasser leurs rives... »

Conclusion :

Il faut parler de manière différente de la loi de l’homme et de la loi éternelle qui est la Loi de Dieu.
- En effet, la loi de l’homme ne s’étend qu’aux créatures raisonnables qui sont soumises à l’homme. La raison en est que la loi imprime une direction aux actes qui conviennent aux sujets d’un gouvernement quelconque : c’est pourquoi nul, à proprement parler, n’impose de loi à ses propres actes.
- Par ailleurs, tout ce qui est relatif à l’usage des créatures irrationnelles soumises à l’homme, se fait par l’action de l’homme lui-même qui met en mouvement les êtres de cette nature ; de fait, les créatures sans raison ne se conduisent pas par elles-mêmes, mais sont conduites par d’autres, ainsi qu’il a été dit ci-dessus.
- C’est pourquoi l’homme ne peut pas imposer de loi aux êtres sans raison, quel que soit leur état de dépendance vis à vis de lui-même.
- Quant aux êtres raisonnables qui lui sont soumis, il peut leur imposer une loi, en tant que par son précepte ou par quelque édit il imprime en leur pensée une règle qui devient leur principe d’action.
- Or, de même que l’homme imprime, par son ordre ainsi édicté, une sorte de principe interne d’action dans un autre homme qui lui est soumis, ainsi Dieu imprime aussi en toute nature les principes de ses actes propres.
- C’est pourquoi l’on dit que Dieu commande de cette façon à toute nature, selon cette parole du Psaume : « Il a posé son précepte et il ne disparaîtra pas ».
- Par conséquent et pour ce motif, tous les mouvements et tous les actes de la nature entière sont régis par la loi éternelle.
- Cependant les créatures sans raison sont soumises à la loi éternelle d’une manière particulière, en ce qu’elles sont mues par la providence divine et non plus par l’intelligence du précepte divin, comme c’est le cas des créatures raisonnables.

Solutions :

1. L’incorporation du principe interne d’action, dans les êtres de la nature, joue le même rôle que la promulgation de la loi, vis-à-vis des hommes ; car, par la promulgation de la loi, il s’imprime dans les hommes une sorte de principe de direction des actes humains.

2. Les créatures sans raison ne participent pas de la raison humaine et ne lui obéissent pas ; elles participent cependant de la raison divine, par manière d’obéissance passive.
- L’emprise de la raison divine a, en effet, une plus grande extension que celle de la raison humaine.
- Et de même que les membres du corps humain sont mis en mouvement au commandement de la raison, sans toutefois qu’ils participent à cette raison, parce qu’ils n’ont pas en eux-mêmes une connaissance d’ordre rationnel, de même les créatures non raisonnables sont mues par Dieu, sans être pour autant douées de raison.

3. Les déficiences qui se rencontrent dans les êtres de nature, sont certes en marge de l’ordonnance des causes particulières ; elles ne sont pourtant pas en marge des causes universelles, et spécialement de la cause première, qui est Dieu, et à la providence de qui rien ne peut échapper. Et puisque la loi éternelle est le plan idéal de la providence divine, comme il a été dit ci-dessus, les déficiences des êtres de nature sont soumises à la loi éternelle.

Toutes les choses humaines sont-elles régies par la loi éternelle ? (Article 6)

Difficultés :

1. Il semble que les choses humaines ne soient pas toutes régies par la loi éternelle. S. Paul écrit, en effet :

Si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’êtes plus sous la loi.


- Mais les hommes justes qui sont enfants de Dieu par adoption sont conduits par l’Esprit de Dieu, selon ces mots de l’Épitre aux Romains :

Ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont enfants de Dieu.


- Donc les hommes ne sont pas tous sous la loi éternelle.

2. S. Paul écrit encore :

La prudence de la chair est ennemie de Dieu : elle n’est donc pas soumise à la loi de Dieu.


- Or nombreux sont les hommes qui se laissent dominer par la prudence de la chair.
- Donc tous les hommes ne sont pas tous soumis à la loi éternelle qui est la loi de Dieu.

3. S. Augustin remarque que

la loi éternelle est celle-là même d’après laquelle les méchants méritent le malheur et les bons la vie éternelle.


- Or les hommes qui sont déjà dans l’état de béatitude ou de damnation, ne sont plus dans l’état où l’on mérite.
- Donc ils ne sont plus soumis à la loi éternelle.

Cependant, S. Augustin écrit aussi : « Rien n’échappe, de quelque manière que ce soit, aux lois du Créateur et de l’ordonnateur suprême qui assure la paix de l’univers ».

Conclusion :

Il y a deux manières pour une chose d’être soumise à la loi éternelle, ainsi qu’il a été dit à l’article précédent :
- suivant que la loi éternelle est participée sous forme de connaissance ;
- ou par mode d’action et de passivité, en tant que participée sous forme de principe interne d’activité.

C’est précisément de cette seconde manière que les créatures sans raison sont soumises à la loi éternelle, comme nous l’avons établi.

Par ailleurs, la créature raisonnable, tout en possédant ce qui lui est commun avec tous les autres êtres créés, a cependant en propre cet élément d’être douée de raison.
C’est pourquoi elle se trouve être soumise à la loi éternelle à un double titre : d’abord, parce qu’elle a une certaine connaissance de la loi éternelle, ainsi que nous l’avons dit ; et de plus parce qu’il existe en toute créature raisonnable un penchant naturel vers ce qui est conforme à la loi naturelle : « Nous sommes, en effet, naturellement enclins à être vertueux », dit Aristote.

Toutefois chez les pécheurs, l’un et l’autre de ces deux modes ne se réalisent que d’une façon imparfaite, corrompue, en quelque sorte. Chez eux, le penchant naturel à la vertu se trouve être dépravé par l’habitude vicieuse ; et de plus, leur connaissance naturelle du bien se trouve obscurcie par les passions et l’accoutumance aux péchés.

Chez les bons, ce double mode se réalise d’une manière plus parfaite : en effet, à la notion naturelle du bien s’ajoute la connaissance de foi et de sagesse ; et au penchant naturel vers le bien, s’ajoute le principe intérieur d’agir de la grâce et de la vertu.

En résumé,
- les bons sont parfaitement régis par la loi éternelle, puisqu’ils agissent toujours conformément à ses prescriptions.
- Quant aux méchants, ils sont certes soumis à la loi éternelle, mais d’une manière imparfaite pour ce qui regarde leurs actes, puisque c’est d’une façon imparfaite qu’ils connaissent le bien et se sentent portés vers lui.

Toutefois ce qui est déficient dans l’activité est suppléé du côté de la passivité, nous voulons dire que les méchants subissent la peine que leur fixe la loi éternelle, en proportion de ce qu’ils ont négligé de faire pour être conformes aux exigences de cette loi.

Aussi S. Augustin dit-il :

J’estime que les justes agissent selon la loi éternelle

 ; et ailleurs :

Selon des lois très équitables, Dieu a su orner les parties inférieures de sa création, par la juste misère des âmes qui l’abandonnent.

Solutions :

1. Cette parole de S. Paul peut être comprise de deux façons.
- D’abord « être sous la loi » peut s’entendre de celui qui est soumis contre son gré à l’obligation légale : il la subit comme un fardeau. Aussi la Glose précise-t-elle que

celui-là est sous la loi qui s’abstient d’œuvre mauvaise non point par amour de la justice, mais par crainte du châtiment dont la loi le menace.

En ce sens, les hommes spirituels ne sont pas sous la loi, car sous l’influx de la charité que l’Esprit-Saint met en leur cœur, ils accomplissent de bon gré ce que la loi prescrit.
- On peut encore entendre la parole de l’Apôtre en ce sens que les œuvres de celui qui agit sous l’influx de l’Esprit-Saint, sont dites plutôt œuvres de l’Esprit-Saint qu’œuvres de l’homme lui-même. Et puisque l’Esprit-Saint n’est pas sous la loi, pas plus que le Fils, comme on l’a montré précédemment, il s’ensuit que ces œuvres, en tant qu’elles sont attribuées à l’Esprit-Saint, ne sont pas sous la loi. À ce sens se rattache ce qui est écrit en la IIe Épître aux Corinthiens :

Là où règne l’Esprit-Saint, se trouve la liberté.

2. La prudence de la chair ne peut être régie par la loi de Dieu, dans le domaine de l’activité humaine, puisqu’elle porte aux actes contraires à la loi de Dieu.
- Elle est cependant soumise à la loi de Dieu en ce qui regarde la passivité : elle mérite, en effet, de subir une peine selon la loi de la divine justice.
- Il n’en reste pas moins vrai que la prudence humaine n’est prédominante en aucun homme de telle manière que le bien intégral de sa nature en soit corrompu.
- Aussi reste-t-il en l’homme un penchant à réaliser ce qui est conforme à la loi éternelle. Il a été établi plus haut que le péché ne détruit pas tout ce qu’il y a de bien en la nature.

3. C’est le même principe qui maintient une réalité orientée vers sa fin et qui la meut vers cette fin : par exemple la pesanteur qui précipite le corps lourd vers le sol, l’y fait aussi demeurer au repos. Semblablement la même loi éternelle selon laquelle certains méritent la béatitude ou le châtiment, les maintient également en cette béatitude ou ce châtiment. En ce sens, les bienheureux et les damnés demeurent soumis à la loi éternelle.


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