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La loi naturelle, par saint Thomas d’AQUIN

Somme théologique 1a-2ae, La loi, question 94
dimanche 5 février 2012 par Faoudel Enregistrer au format PDF

Immuable, la loi naturelle est commune à tous les peuples. Ses préceptes jouent vis-à-vis de l’action humaine le même rôle que les principes premiers vis-à-vis des sciences. Elle est universellement accessible à la raison : « il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison, ce qui est proprement agir selon la vertu. » Lui appartient ce que l’instinct naturel apprend à tous les animaux : l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, la conservation de la vie etc. Lui appartient aussi tout ce qui relève d’un désir conforme à notre nature propre d’être raisonnable : éviter l’ignorance, ne pas nuire au prochain ...

Introduction de VLR

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, La Loi, Question 94.

Traduction française par M.-J. Laversin, O.P.

Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.

Déjà publié sur VLR :


Plan d’étude

Nous abordons maintenant l’étude de la loi naturelle, et sur ce sujet six questions se posent :

  1. Qu’est-ce que la loi naturelle ?
  2. Quels sont les préceptes de la loi naturelle ?
  3. Tous les actes des vertus sont-ils imposés par la loi naturelle ?
  4. La loi naturelle est-elle unique chez tous les hommes ?
  5. Cette loi est-elle sujette au changement ?
  6. Cette loi peut-elle disparaître de l’âme de l’homme ?

La loi naturelle est-elle un habitus ? (Article 1)

Difficultés :

1. Il semble que la loi naturelle soit un habitus. Car le Philosophe dit :

il y a trois choses dans l’âme :
- la puissance,
- l’habitus et
- la passion.

Mais la loi naturelle n’est pas une des puissances de l’âme, ni l’une des passions ; on peut s’en convaincre en énumérant celles-ci, les unes après les autres. La loi naturelle est donc un habitus.

2. S. Basile dit que « la conscience morale, appelée aussi syndérèse, est la loi de notre intelligence » ce qui ne peut s’entendre que de la loi naturelle. Mais la syndérèse est un habitus, comme il a été expliqué dans la 1re Partie. Donc la loi naturelle est un habitus.

3. La loi naturelle demeure toujours dans l’homme, comme nous aurons à le préciser.
Or la raison de l’homme, dont la loi relève, ne s’occupe pas toujours de façon actuelle, de la loi naturelle.
La loi naturelle n’est donc pas un acte mais un habitus.

CEPENDANT, S. Augustin définit l’habitus :

Ce par quoi on réalise quelque chose, quand il en est besoin.

Or la loi naturelle n’est pas ainsi ; elle existe en effet, chez les petits enfants et les damnés qui ne peuvent pas agir en vertu de cette loi.
Donc la loi naturelle n’est pas un habitus.

Conclusion :

Une réalité peut être considérée comme un habitus de deux façons.

- D’abord, au sens propre et dans sa constitution intime ; et la loi naturelle n’est pas un habitus, si l’on entend ce mot dans le sens susdit. En effet, il a été dit précédemment que la loi naturelle émane de la raison, de même qu’une phrase énoncée est œuvre de la raison. Mais le produit de notre action et l’instrument par lequel on agit ne sont pas une même réalité : ainsi, c’est par la connaissance de la grammaire qu’un homme arrive à parler correctement. Or l’habitus étant ce par quoi on agit, il ne se peut donc pas que la loi soit un habitus au sens propre du mot et quant à son constitutif intime.

- Cependant, on peut désigner par le mot habitus : ce qui est possédé grâce à l’habitus : ainsi on désigne sous le nom de foi ce qui est l’objet de la foi.
Si l’on prend dans ce sens le mot habitus, on peut dire que la loi naturelle est un habitus. Car les préceptes de la loi naturelle sont tantôt l’objet de considération actuelle de la raison et tantôt sont en elle seulement à l’état « habituel », mais non conscient. C’est en cette acception que la loi naturelle peut être qualifiée d’habitus de la même manière que les principes indémontrables des sciences théoriques qui ne s’identifient pas avec l’habitus des premiers principes, mais constituent son objet, son contenu.

Solutions :

1. Aristote veut ici rechercher à quel genre d’être se rattache la vertu ; et puisqu’il est évident que la vertu est un principe d’action, il limite son énumération aux réalités qui sont principes des actes humains à savoir : les puissances, les habitus, et les passions. Cela n’empêche nullement qu’il y ait dans l’âme autre chose, par exemple un certain acte, comme le vouloir est dans la volonté, ou la connaissance en celui qui connaît ; ou les propriétés naturelles de l’âme comme l’immortalité etc., qui existent en elle.

2. En appelant la syndérèse « La loi de notre intelligence », on la conçoit comme un habitus dont l’objet comprend les préceptes de la loi naturelle, qui sont les principes premiers de l’action humaine.

3. Cet argument ne donne d’autre conclusion que celle-ci : la loi naturelle demeure en l’homme sous forme habituelle ; et nous concédons ce point.

Quant à l’objection notée au « Cependant », il y a lieu de remarquer que parfois, en raison de quelque empêchement, on ne peut user de ce qu’on possède pourtant sous forme habituelle.

Ainsi l’homme ne peut-il pas faire usage de la science qu’il possède, au moment où il est pris par le sommeil ; de même un enfant, en raison de son trop jeune âge, ne peut se servir de l’habitus des premiers principes de l’intelligence ni même de la loi naturelle qui pourtant réside en lui, sous forme habituelle.

La Loi naturelle contient-elle plusieurs préceptes ou n’en contient-elle qu’un seul ? (Article 2)

Difficultés :

1. Il semble que la loi naturelle ne contienne pas qu’un seul précepte. La loi, en effet, est une réalité qui rentre dans le genre du précepte, comme nous l’avons établi. Si donc il y avait plusieurs préceptes dans la loi naturelle, il s’ensuivrait qu’il y aurait aussi plusieurs lois naturelles.

2. La loi naturelle est une conséquence de la nature humaine. Mais la nature humaine est une en son tout, encore qu’elle soit multiple en ses parties. Par conséquent, ou bien il n’existe qu’un seul précepte de la loi naturelle, à raison de l’unité de l’ensemble ; ou bien il y a plusieurs préceptes selon la multiplicité des parties de la nature humaine. Et en ce cas, il faudra que même ce qui se rattache au penchant de la concupiscence, appartienne à la loi naturelle.

3. On sait que la loi relève de la raison. Or la raison est une dans l’homme. Donc le précepte de la loi naturelle doit également être unique.

CEPENDANT, les préceptes de la loi naturelle jouent dans l’homme le même rôle vis-à-vis de l’action que les principes premiers vis-à-vis de la science. Or les premiers principes indémontrables de la pensée sont multiples. Donc les préceptes de la loi naturelle sont également multiples.

Conclusion :

Il a été dit précédemment que les préceptes de la loi naturelle étaient par rapport à la raison pratique, ce que les principes premiers de la démonstration sont à la raison spéculative : les uns et les autres sont, en effet, des axiomes évidents par eux-mêmes.

Or un axiome peut être dit évident par lui-même de deux façons :
- d’abord, selon son contenu ; puis,
- par rapport à nous.

En elle-même, toute proposition est dite connue en elle-même, si l’attribut est un élément constitutif du sujet ; il arrive toutefois que pour celui qui ignore la définition de ce sujet, la proposition susdite ne soit pas évidente par elle-même. Ainsi cette proposition : « L’homme est doué de la raison » est évidente en elle-même d’après la nature même de l’homme, car qui dit « homme » dit « raisonnable » ; et cependant pour qui ignore ce qu’est l’homme, cette proposition n’est pas évidente par elle-même.

D’où il s’ensuit, selon le dire de Boèce, qu’il y a certaines phrases ou propositions connues en elles-mêmes par l’ensemble des hommes, telles sont ces sentences composées de termes que tout le monde comprend ; par exemple : « Un tout quelconque est plus grand que l’une de ses parties » ; ou encore : « Les choses égales à une autre, sont égales entre elles ».

Mais d’autres propositions ne sont connues que des sages qui saisissent la signification des termes qui les composent. Ainsi pour celui qui sait qu’un ange n’a pas de corps, il apparaît évident de soi qu’un tel être n’est pas circonscrit en un lieu : vérité qui n’est point manifeste pour les esprits peu cultivés qui ne la saisissent pas.

Par ailleurs, il y a un ordre établi entre les vérités qui tombent sous le sens de tout le monde. En effet, ce qui est saisi en premier lieu, c’est l’être dont la notion est sous-jacente à tout ce que l’on conçoit. Et c’est pourquoi le premier axiome indémontrable est qu’ « on ne peut en même temps affirmer et nier » : ce qui se fonde sur la notion d’être et de non-être ; et c’est sur ce principe que toutes les autres vérités ont leur fondement, comme il est dit au 4e Livre des Métaphysiques.

Mais
- de même que l’être est, en tout premier lieu, objet de connaissance proprement dite,
- de même le bien est la première notion saisie par la raison pratique qui est adaptée à l’action.

En effet, tout ce qui agit, le fait en vue d’une fin qui a valeur de bien. C’est pourquoi le principe premier, pour la raison pratique, est celui qui se base sur la notion de bien, à savoir qu’il faut faire et rechercher le bien et éviter le mal. Tel est le premier précepte de la loi.

C’est sur cet axiome que se fondent tous les autres préceptes de la loi naturelle : c’est dire que tout ce qu’il faut faire ou éviter relève des préceptes de la loi naturelle ; et la raison pratique les envisage naturellement comme des biens humains.

Mais parce que le bien a valeur de fin, et le mal, valeur du contraire, il s’ensuit que
- la raison humaine saisit comme des biens, partant comme dignes d’êtres réalisées toutes les choses auxquelles l’homme se sent porté naturellement ;
- par contre, elle envisage comme des maux à éviter les choses opposées aux précédentes.

C’est selon l’ordre même des inclinations naturelles que se prend l’ordre des préceptes de la loi naturelle.
En effet, l’homme se sent d’abord attiré à rechercher le bien correspondant à sa nature, en quoi il est semblable à toutes les autres substances : en ce sens que toute substance quelconque recherche la conservation de son être, selon sa nature propre.
Selon cet instinct, tout ce qui assure la conservation humaine et tout ce qui empêche le contraire de cette vie, c’est-à-dire la mort, relèvent de la loi naturelle.

En second lieu, il y a dans l’homme une inclination à rechercher certains biens plus spéciaux, conformes à la nature, qui lui est commune avec les autres animaux. Ainsi, appartient à la loi naturelle ce que l’instinct naturel apprend à tous les animaux, par exemple l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, etc.

En troisième lieu, on trouve dans l’homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d’être raisonnable, qui lui est propre ; ainsi se sent-il un désir naturel de connaître la vérité sur Dieu et de vivre en société. En suite de quoi appartient à la loi naturelle tout ce qui relève de cet attrait propre : par exemple qu’il évite l’ignorance, ou ne fasse pas de tort à son prochain avec lequel il doit entretenir des rapports, et en général toute autre prescription de ce genre.

Solutions :

1. Tous ces préceptes de la loi naturelle appartiennent à une loi de nature unique, parce qu’ils se réfèrent tous à un précepte premier unique.

2. Toutes les inclinations relatives à quelque partie que ce soit de la nature humaine, par exemple celles du concupiscible et de l’irascible, appartiennent à la loi naturelle en tant qu’elles sont réglées par la raison. Aussi les préceptes de la loi naturelle sont-ils multiples, si on les considère chacun en particulier ; mais ils ont tous une souche commune.

3. Si la raison est unique en elle-même, elle est pourtant le principe d’ordre de tout ce qui a rapport à l’homme. C’est pourquoi tout ce qui peut être réglé par la raison, est contenu dans la loi de la raison.

Tous les actes des vertus sont-ils prescrits par la loi naturelle ? (Article 3)

Difficultés :

1. Il semble que les actes des vertus ne soient pas tous prescrits par la loi de nature. Nous avons démontré, en effet, que le propre de la loi est d’ordonner au bien commun. Or certains actes des vertus assurent le bien particulier de tel ou tel individu : surtout quand il s’agit de la tempérance. Par conséquent les actes des vertus ne sont pas tous ordonnés par la loi naturelle.

2. Tous les péchés s’opposent aux actes des vertus. Il s’ensuit que si tous les actes des vertus étaient ordonnés par la loi naturelle, il semble que tous les péchés seraient contre nature. Et pourtant il n’y a que certains péchés auxquels on attribue ce caractère particulier.

3. Tout le monde s’entend sur ce qui est conforme à la nature. Or, au sujet des actes de ces vertus, cette entente universelle n’existe pas : l’un considère comme vertueux ce qu’un autre estime vicieux. Donc les actes des vertus ne sont pas tous prescrits par la loi de nature.

CEPENDANT, S. Jean Damascène écrit que « toutes les vertus sont naturelles. »
Donc les actes de ces vertus sont eux aussi régis par la loi naturelle.

Conclusion :

On peut envisager les actes des vertus de deux façons :
- sous leur aspect général d’actes vertueux ;
- sous l’aspect spécial d’actes déterminés par leur espèce propre.

Si nous parlons des actes vertueux sous leur aspect général d’actes de vertu, nous affirmons qu’ils relèvent tous de la loi naturelle. Il a été prouvé, en effet, que tout ce à quoi l’homme était incliné conformément aux exigences de sa nature, relevait de la loi naturelle.
Mais il y a en tout être un attrait naturel à agir conformément à sa forme propre, ainsi le feu est disposé à chauffer. Et puisque l’âme raisonnable est la forme propre de l’homme, il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison. Ce qui est proprement agir selon la vertu. À ce point de vue, par conséquent, les actes des vertus sont tous régis par la loi naturelle : la raison d’un chacun édicte, en effet, qu’il faut agir vertueusement.

Par contre, si nous parlons des actes des vertus considérés en eux-mêmes, à savoir dans leur espèce particulière, alors ces actes ne sont pas tous prescrits par la loi naturelle. Il y a, en effet, beaucoup de choses qui se font en conformité avec la vertu, auxquelles pourtant la nature ne donne, de prime abord, aucune inclination. C’est par une investigation de la raison que les hommes les découvrent, et les reconnaissent utiles pour bien vivre.

Solutions :

1. La tempérance a pour objet la concupiscence naturelle dans le boire, le manger et les actes sexuels : ils sont précisément ordonnés au bien commun de la nature comme les dispositions légales sont ordonnées au bien commun de la moralité.

2. On peut parler de la nature humaine sous l’aspect où celle-ci est spécifiquement propre à l’homme ; en ce cas, les péchés sont tous contre nature, puisqu’ils sont contraires à la raison, ainsi que S. Jean Damascène le démontre. Mais si l’on considère la nature humaine commune à l’homme et aux autres animaux, alors seuls certains péchés spéciaux sont dits contre nature ; par exemple, les rapports sexuels entre mâles, ce que l’on appelle spécialement vice contre nature, sont contraires à l’union du mâle et de la femelle qui est naturelle à tous les animaux.

3. Cet argument repose sur la notion de l’acte considéré en lui-même. Dès lors, en raison de la diversité des conditions humaines, certains actes peuvent être vertueux pour certaines personnes, parce qu’ils leur sont proportionnés et leur conviennent, tandis que ces mêmes actes seront vicieux pour d’autres, parce qu’ils ne leur seront plus adaptés.

La loi naturelle est-elle unique pour tous les hommes ? (Article 4)

Difficultés :

1. Il semble que la loi naturelle ne soit pas unique pour tous. Il est dit, en effet, dans les Décrets, que

le droit naturel est celui qui est contenu dans la loi et dans l’évangile.

Mais cette loi n’est pas commune à tous ; puisqu’il est dit en l’Épître aux Romains : « Tout le monde n’obéit pas à l’Évangile ». La loi naturelle n’est donc pas unique pour tous les hommes.

2. « Ce qui est conforme à la loi est déclaré juste », selon l’expression du livre des Éthiques. Mais dans le même livre, on affirme que rien n’est juste pour tout le monde, de telle manière qu’il ne puisse se rencontrer quelques divergences. Par conséquent la loi naturelle n’est pas unique pour tous les hommes.

3. Enfin, tout ce à quoi l’homme se sent porté, en conformité avec sa nature, relève de la loi naturelle, ainsi que nous l’avons dit. Mais des hommes différents ressentent des attraits naturels divers : les uns sont inclinés à l’ardeur des voluptés, d’autres au désir des honneurs, d’autres enfin à d’autres choses. Par conséquent, la loi naturelle n’est pas unique pour tous.

CEPENDANT, Isidore de Séville écrit :

Le droit naturel est commun à toutes les nations.

Conclusion :

Il a été dit précédemment que tout ce vers quoi l’homme ressent un attrait naturel, relève de la loi naturelle : et d’abord ceci est le propre de l’humanité de se sentir incliné à agir selon la raison. Mais il appartient à la raison de procéder de principes communs aux applications propres, ainsi qu’il ressort du Ier Livre des Physiques.

Toutefois la raison spéculative se comporte sur ce point différemment que la raison pratique.
- En effet, la raison spéculative traite principalement des choses nécessaires où il est impossible qu’il en soit autrement qu’il n’est ; aussi la vérité se rencontre-t-elle sans aucune exception dans les conclusions particulières comme dans les principes généraux.
- La raison pratique, au contraire, s’occupe de réalités contingentes, et notamment des actions humaines. C’est pourquoi, bien que dans les principes universels il y ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre d’exceptions.

Ainsi s’explique que
- dans les sciences spéculatives, la vérité soit identique pour tous, tant dans les conclusions que dans les principes : encore que, cette vérité ne soit pas connue de tous les esprits, dans les conclusions, mais seulement dans les principes que l’on appelle : les axiomes universels.
- Dans les sciences pratiques, au contraire, la vérité ou l’exactitude technique n’est pas la même pour tous dans les applications particulières, mais uniquement dans les principes généraux ; et encore, même chez ceux pour lesquels la rectitude est identique en quelques applications particulières, elle n’apparaît pas à tous de la même façon.

Il est donc évident que la vérité ou la rectitude est unique pour tous, et connue également de tout le monde, qu’il s’agisse des principes généraux de la raison spéculative ou de la raison pratique.
- Quant aux conclusions particulières de la raison spéculative, la vérité est la même pour tous, mais elle n’est pas connue de tous de manière identique : ainsi est-il vrai pour tout le monde que le triangle a trois angles égaux à deux droits, encore que cela ne soit pas connu par tout le monde.
- Mais la vérité ou la rectitude n’est pas la même pour tous quand on en arrive aux conclusions particulières de la raison pratique, et même là où se réalise l’identité, tous ne la reconnaissent pas. Par exemple, il est vrai et droit aux yeux de tous que l’on agisse selon la raison. De ce principe il s’ensuit comme une conclusion propre qu’il faut rendre les dépôts. Et ceci est vrai comme règle dans la plupart des cas ; mais il peut se faire qu’en certains cas il devienne nuisible et par conséquent déraisonnable de restituer un dépôt : par exemple si quelqu’un réclame ce qu’il a confié en dépôt en vue de combattre la patrie. Et ici plus les cas individuels se multiplient, plus on rencontre d’objections ; par exemple lorsqu’on détermine que les dépôts doivent être restitués avec telle caution ou de telle façon.
Plus on ajoute de conditions spéciales, plus les exceptions peuvent se multiplier et se diversifier pour rendre injuste la restitution ou le refus de restituer.

En résumé, il faut dire que la loi de nature est identique pour tous, dans ses premiers principes généraux, tout autant selon sa rectitude objective que selon la connaissance qu’on peut en avoir.
Quant à certaines de ses applications particulières qui sont comme les conclusions des principes généraux, elle est identique pour tous dans la plupart des cas et selon la rectitude objective et selon la connaissance qu’on en possède : toutefois, en quelques cas, elle peut comporter des exceptions,

- d’abord dans sa rectitude objective elle-même, à cause de certains obstacles spéciaux (de la même façon que les natures soumises à la génération et à la corruption manquent leurs effets, accidentellement, à raison des obstacles rencontrés) ;
- elle comporte encore des exceptions quant à la connaissance que l’on a d’elle-même ; c’est la conséquence de ce fait que certaines personnes ont une raison déformée, par la passion, par une coutume perverse ou par une mauvaise disposition de la nature. Ainsi jadis, chez les peuples germains, le brigandage n’était pas considéré comme une iniquité, alors qu’il est expressément contraire à la loi naturelle. C’est Jules César dans son livre de La guerre des Gaules, qui nous rapporte cette opinion.

Solutions :

1. Cette phrase ne doit pas être comprise en ce sens que tout ce qui est compris dans la loi mosaïque et dans l’Évangile, relève de la loi naturelle, puisque beaucoup de leurs dispositions sont au-dessus de la nature ; mais en ce sens que tout ce qui est de la loi de nature s’y trouve pleinement exposé. Aussi bien Gratien, après avoir dit que « le droit naturel est celui qui est contenu dans la Loi et l’Évangile », ajoute immédiatement pour illustrer d’un exemple sa pensée :

En vertu de ce droit, chacun reçoit l’ordre de faire à autrui ce qu’il veut qu’on lui fasse à lui-même.

2. La parole du Philosophe doit être entendue des choses qui sont justes naturellement, non pas à titre de principes généraux, mais comme des conclusions dérivées de ces principes : précisément, ces choses-là réalisent leur rectitude dans la plupart des cas ; mais des exceptions s’y rencontrent parfois.

3. De même que la raison est reine dans l’homme, et commande aux autres puissances ; ainsi convient-il que toutes les inclinations naturelles qui relèvent des autres puissances soient réglées selon la raison. C’est pourquoi tout le monde convient généralement que toutes les inclinations humaines doivent être dirigées selon la raison.

La loi de nature peut-elle subir des modifications ? (Article 5)

Difficultés :

1. Il semble que la loi de nature puisse être changée. En effet, commentant le livre de l’Ecclésiastique, la Glose remarque :

Il a voulu que la Loi fût écrite pour corriger la loi naturelle.

Mais faire une correction c’est apporter un changement. Donc la loi naturelle peut être changée.

2. Le meurtre d’un innocent et même l’adultère et le vol sont des actes contraires à la loi naturelle. Or la loi a été modifiée à leur sujet, quand Dieu par exemple a commandé à Abraham de tuer son fils innocent ; ou lorsqu’il commanda aux Juifs de subtiliser les vases que les Égyptiens leur avaient prêtés, ou enfin quand Il ordonna à Osée de prendre une femme de prostitution. Par conséquent la loi de nature peut être changée.

3. S. Isidore écrit que

la possession commune de tous les biens et la même liberté pour tous sont de droit naturel.

Mais nous voyons que l’une et l’autre ont été modifiées par les lois humaines. Il semble donc que la loi naturelle puisse subir des modifications.

CEPENDANT, il est dit dans les Décrets :

Le droit naturel date de l’origine de la créature raisonnable ; il ne change pas avec le temps ; mais il demeure immuable.

Conclusion :

On peut comprendre que la loi naturelle soit changée de deux manières.
- D’une part, on peut lui ajouter certaines prescriptions : et rien n’empêche, en ce sens, que la loi naturelle subisse un changement. De fait, on a ajouté à la loi naturelle — soit par la loi divine, soit par les lois humaines, — beaucoup de choses qui sont utiles à la vie de l’homme.
- D’autre part, on peut concevoir un changement dans la loi naturelle, par mode de suppression, en ce sens qu’une prescription pourrait disparaître de la loi de nature, alors qu’elle en faisait partie auparavant. De cette manière, la loi de nature est absolument immuable, quant à ses principes premiers. Mais pour ses préceptes seconds, dont nous avons dit à l’article précédent, qu’ils étaient comme des conclusions propres toutes proches des premiers principes, la loi naturelle ne change pas, au point que son contenu ne soit toujours juste, au moins dans la plupart des cas. Toutefois, il peut y avoir des changements en tel cas particulier, et à titre d’exception, en raison de certaines causes spéciales qui mettent obstacle à l’application de tels préceptes, ainsi qu’il ressort des explications de l’article précédent.

Solutions :

1. Si la loi écrite est présentée comme correctif de la loi de nature, c’est parce qu’elle complétait ce qui manquait à celle-ci ; ou bien parce que la loi de nature était, sur certains points, si dénaturée dans le cœur de certains hommes que ceux-ci considéraient comme un bien ce qui était un mal en soi : une telle corruption exigeait un redressement.

2. Tous les hommes, tant coupables qu’innocents, meurent de mort naturelle. Cette mort est imposée par la puissance divine, comme châtiment du péché originel, selon ce verset du Ier Livre des Rois : « C’est Dieu qui donne la mort ». C’est pourquoi la mort peut être infligée par un ordre divin, sans aucune injustice, à n’importe quel homme, fût-il coupable ou innocent. Semblablement l’adultère est constitué par l’union avec la femme d’autrui : mais la femme que prit Osée lui avait été destinée par loi établie divinement. Il s’ensuit que le fait de s’unir à telle femme, sur l’ordre de Dieu, n’est ni un adultère, ni un acte de débauche. Le même raisonnement vaut pour le vol qui est l’enlèvement du bien d’autrui. Tout ce qu’un homme reçoit, en effet, par Tordre de Dieu, le maître de toutes choses, il ne l’accapare point sans la volonté du propriétaire, et donc ne le vole pas. D’ailleurs, ce n’est pas seulement dans le domaine des choses humaines que tout ce qui est commandé par Dieu est par le fait même un dû ; mais même dans les êtres de nature, tout ce que Dieu fait est naturel de quelque manière, ainsi qu’il a été dit dans la Ire Partie de la Somme.

3. Une chose est dite de droit naturel de deux façons :
- d’une part, parce que la nature y incline, par exemple : « Il ne faut pas être injuste envers autrui ».
- D’autre part, parce que la nature ne suggère pas le contraire : ainsi pourrions-nous dire qu’il est de droit naturel que l’homme soit nu, parce que la nature ne l’a pas doté de vêtement ; c’est l’art qui l’a découvert. C’est précisément de la sorte que «  la possession commune de tous les biens et la liberté identique pour tous » sont dites de droit naturel : en ce sens que la distinction des possessions et la dépendance ne sont pas imposées par la nature, mais par la raison des hommes pour l’utilité de la vie humaine. En cela la loi de nature n’est point modifiée, sinon par mode de complément.

La loi de nature peut-elle être effacée du cœur de l’homme ? (Article 6)

Difficultés :

1. Il semble que la loi de nature puisse être extirpée du cœur de l’homme. Il est parlé, en effet, dans l’Épître aux Romains, « des nations qui n’ont pas de loi », et la Glose ajoute :

Dans l’intime de l’homme renouvelé par la grâce, est inscrite la loi de justice que la faute avait effacée.

Donc la loi de nature peut être effacée.

2. La loi de grâce est d’une efficacité plus grande que la loi de nature. Or la loi de grâce est effacée par le péché. Donc à plus forte raison la loi de nature peut-elle être supprimée.

3. Enfin ce qui est établi parla loi, est imposé comme juste. Mais il y a beaucoup de choses établies par les hommes contraires à la loi de
nature
. Par conséquent la loi de nature peut être effacée du cœur des hommes.

CEPENDANT, S. Augustin confesse :

Ta loi, (Seigneur), est inscrite dans le cœur des hommes et aucune iniquité ne l’en efface.

Or la loi écrite dans le cœur des hommes est la loi naturelle. Donc la loi naturelle ne peut pas être effacée.

Conclusion :

Nous avons établi ci-dessus qu’appartiennent à la loi naturelle
- d’abord quelques principes les plus généraux qui sont connus de tout le monde ;
- ensuite quelques préceptes secondaires, plus particuliers, qui sont comme les conclusions tenant de près à ces principes.

Quant aux principes généraux, la loi naturelle ne peut d’aucune façon être effacée du cœur des hommes, au moins en sa teneur générale.
Elle se voit pourtant éclipsée, quand il s’agit d’une action particulière à réaliser, en ce sens que la raison est empêchée d’appliquer le principe général au cas particulier dont il s’agit, à cause de la concupiscence ou d’une passion quelconque. —

Quant aux préceptes secondaires, la loi naturelle peut être effacée du cœur des hommes,
- soit en raison des propagandes perverses, de la même façon dont les erreurs se glissent dans les sciences spéculatives au sujet de conclusions nécessaires ;
- soit comme conséquences de coutumes dépravées et d’habitudes de corruption morale. C’est ainsi que certains individus, au témoignage de S. Paul, ne considéraient pas le brigandage ni les vices contre nature comme des péchés.

Solutions :

1. Le péché efface la loi de la nature, non dans sa teneur générale, mais en l’une de ses applications particulières ; à moins toutefois qu’il ne s’agisse de préceptes secondaires de la loi de nature, de la façon dont nous venons de l’expliquer.

2. Encore que la grâce soit d’une efficacité plus grande que la nature, celle-ci est cependant plus essentielle à l’homme et, partant, plus durable.

3. Cet argument procède de la considération des préceptes seconds de la loi naturelle, contre lesquels quelques législateurs ont édicté des prescriptions iniques.


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