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Le catholicisme de ROUSSEAU d’après Augustin COCHIN (1876-1916)

La religion de la "volonté générale" de Jean-Jacques ROUSSEAU
lundi 30 juin 2008 par Faoudel Enregistrer au format PDF

Démonstration magistrale de Cochin qui dévoile dans le Contrat social le germe de tous les totalitarismes. La démocratie rousseauiste est calquée sur le catholicisme par son caractère religieux et universel, mais lui est symétrique et opposée.

Décrypter la pensée de ROUSSEAU (titre de VLR)

L’idée maîtresse du Contrat social [1], c’est la souveraineté permanente, directe de la volonté générale. La clef de voûte du système, c’est le vote.

Et ici intervient l’objection vulgaire : que faites-vous des minorités ?

Et la réponse de Rousseau, si mal comprise :

  • Il n’y a pas de minorités - bien mieux, il n’y a pas de majorités - contre la volonté générale [2].
  • Elle peut être détruite, et la liberté anéantie, si l’intérêt particulier s’empare de la pluralité.
  • Elle ne peut pas être tyrannique : car le citoyen y adhère, qu’il le veuille et le sache ou non, par le fait même qu’il est libre et citoyen, et quand même elle contredirait sa volonté particulière, sa volonté actuelle et exprimée.
  • Elle est sa « volonté profonde », sa « volonté supposée » (M. Bouglé), sa « volonté consciente », dont il peut fort bien n’avoir pas conscience.
  • Forcé d’obéir à cette volonté-là, qu’il ne sent pas en lui peut-être, et qui lui vient du dehors par la contrainte légale, il est forcé d’être libre. Révolté contre elle, il devient esclave, cesse d’être citoyen, rompt le Pacte social.

Tout cela est incompréhensible, si on persiste à donner aux mots de volonté générale, citoyen, liberté, etc., leur sens ordinaire de majorité, homme, indépendance, etc., et si on ne veut pas voir les sens religieux - il n’y a pas d’autre mot - que leur prête Rousseau.

Qu’est-ce, à ses yeux, que la volonté générale ?

En cherchant bien, je la trouve tout au fond de moi-même :

Que la volonté générale soit dans chaque individu un acte pur de l’entendement, qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l’homme peut exiger de son semblable, et sur ce que son semblable est en droit d’exiger de lui, nul n’en disconviendra.

JJ. ROUSSEAU, Du Contrat social, Éditions Edmond Dreyfus-Brisac, Paris, Alcan, 1896 ; p. 252.

Il parle plus loin de la « voix intérieure » [3]. L’Imitation ne parle pas autrement de la voix de Dieu.

Mais nous n’obéissons pas, nous n’écoutons guère cette volonté profonde.

  • Défaut de volonté d’abord :
Où est l’homme qui puisse ainsi se séparer de lui-même, et si le soin de sa propre conservation est le premier précepte de la nature, peut-on le forcer de regarder ainsi l’espèce en général ? [le syndicalisme dit : la classe] pour s’imposer, à lui, des devoirs dont il ne voit point la liaison avec sa constitution particulière ?

Ibid., p. 252.

  • Puis défaut de lumières : quand il le voudrait, il ne le pourrait pas, car rien n’est plus difficile que « l’art de généraliser ainsi ses idées ».
Quand il faudrait consulter la volonté générale [prise au sens de voix intérieure] sur un acte particulier, combien de fois n’arriverait-il pas à un homme bien intentionné de se tromper sur la règle ou sur l’application, et de ne suivre que son penchant, en pensant obéir à la loi ?

Ibid., p. 252.

Ainsi, pas de « sens propre », pas de « libre examen », la religion de Jean-Jacques n’est pas un protestantisme.

Et où donc l’homme vertueux prendra-t-il la règle qui est en lui, mais qu’il n’a pas la force, à lui seul, de dégager ?

  • Dans la société. Voici l’Église. La voix intérieure même « n’est formée que par l’habitude de juger et de sentir dans le sein de la société et selon ses lois, elle ne peut donc servir à les établir » [4] ; « ce n’est que de l’ordre social établi parmi nous que nous tirons les idées de celui que nous imaginons » [5].
  • C’est par cette volonté sociale que nous sommes régénérés, que nous naissons à la vertu : non ex voluntate carnis (les passions), neque ex voluntate viri (l’intérêt), sed ex Deo (la société), nati sunt.

Et de quelle société s’agit-il ?

D’une société où les individus seraient sans aucun lien direct de l’un à l’autre, ne communiqueraient entre eux que légalement, par la vertu impersonnelle de la loi :

Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre des petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne.

J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social, p. 53.

Quand cette condition de l’isolement complet n’est pas réalisée, on obtient bien « la volonté de tous », mais ce n’est pas «  la volonté générale » [6].

De même l’Église, société fondée sur l’amour de Dieu seul : « Aimez Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme vous-même pour l’amour de Dieu. » - On passe par l’amour de Dieu – comme, dans la société de Jean-Jacques, par la loi [7] .

Et il n’y a qu’une seule société vraiment sociale et légale : la société contractuelle parfaite, où le lien légal est tout. (Plus de droit privé - le mur entre les deux droits renversé - le droit public envahissant tout le domaine des rapports entre les hommes.)
De même qu’il n’y a qu’une Église divine, celle qui renouvelle l’homme jusqu’en son fond, et non par sa surface et la lettre du pharisaïsme.

Résumons tout ceci :

La volonté générale de Rousseau n’a rien de commun avec la volonté du plus grand nombre. Ce n’est pas une réalité actuelle, tangible, d’ordre historique et politique. C’est une idée-limite, une notion de valeur religieuse ; et la seule manière de la définir, c’est de lui appliquer les formules employées par les théologiens pour définir l’action de la grâce, et les rapports de l’homme avec Dieu.

Il y a en tout homme deux volontés, dit l’Évangile : la volonté de l’homme et la volonté de Dieu. Et de même Jean-Jacques : la volonté particulière et la volonté générale, la volonté de l’homme et celle du citoyen. « Chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme citoyen. » [8]

La volonté de Dieu est en nous plus que nous-mêmes, dit la doctrine chrétienne. C’est elle qui donne leur valeur à nos actes,
Et de même Jean-Jacques : les actions des hommes n’ont de moralité que dans et par l’état civil, c’est-à-dire par la soumission à la volonté générale [9] . Il n’y a pas de vertu hors de la société ; c’est par elle que l’homme est homme et non animal. (Cf. Robespierre – discours sur la Vertu publique, seule vraie - les vertus privées sont toutes fausses. - Cf. encore les éloges constants sur les « vertus sociales » des Terroristes.)

Cependant la volonté de Dieu, quoique toujours droite et bonne, a souvent le dessous - et de même « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude » [10] , et c’est encore plus vrai des particuliers [11]. La grâce agit du dehors contre notre volonté actuelle, de même la volonté générale qui s’impose à la volonté particulière par la loi et, si l’homme résiste, le force d’être citoyen.

Nous serions perdus, dit le christianisme, sans un secours d’en haut, nous ne sommes pas de force à nous sauver à nous seuls - et de même Jean-Jacques : nous sommes incapables de dégager de nous-mêmes la volonté générale et de la suivre. Il nous faut le secours extérieur de la loi (grâce), effet du vote (sacrement) qui crée en nous l’homme nouveau.

Secours problématique, de fait, disent les chrétiens. Nous ne savons si, ni quand, ni comment nous le recevrons - et de même Jean-Jacques ne donne aucune garantie de l’accord entre la volonté actuelle de la foule et l’idéale volonté générale. Il nous dit seulement que le salut, la vertu, le bonheur, ne sauraient venir que d’elle.

Ainsi le Contrat social n’est pas un traité de politique, c’est un traité de théologie, la théorie d’une volonté extranaturelle, créée dans le cœur de l’homme naturel, substituée en lui à sa volonté actuelle, par le mystère de la loi, accompli au sein de la société contractuelle, ou volontaire, ou de pensée, sous les espèces sensibles du sacrement de vote.

Rousseau mène l’homme au delà de son état actuel, cherche à découvrir en lui, à dégager, à développer le germe d’un état nouveau. Le citoyen est un être idéal, comme l’habitant de la septième enceinte du Château de l’âme de sainte Thérèse. Pas plus que cet habitant il n’est un être imaginaire, chimérique. Il est, en un sens, plus vrai que l’être actuel, l’explique dans ses directions et dans ses fins, et non dans sa réalité présente, qui est insaisissable, accidentelle, impensable.

Comment s’expliquer le rapport de ces deux religions symétriques, isomorphes, inverses ?

C’est qu’en fait il y a trois volontés : carnis (nature) — viri (raison) — Dei (devoir), — celle de l’homme, actuelle, présente, entre deux. Il y a un pôle négatif de la nature et de l’esprit humain comme un pôle positif, normal comme lui, bien que jamais atteint et rarement approché, comme lui.

Il y a un « catholicisme », une « Église », des « sacrements », une « orthodoxie », du premier comme du second, et Rousseau est le saint Augustin de cette religion-là. L’anarchie, le nihilisme, le travail de la société - la seule, la société consciente ou de pensée - est dans cet ordre ce que l’« édification », le travail de l’Église chrétienne est dans l’autre : le moyen normal, j’allais dire naturel, de sortir du plan et de la zone de vie présente et actuelle, de l’état présent et moyen de la nature humaine, qui n’est pas le seul possible, n’en déplaise à la morale bourgeoise, et qui n’est pas même un état stable : dès qu’on coupe le lien d’en haut, il faut subir l’attraction d’en bas ; dès qu’on renonce à la direction, subir l’orientation.

Est-ce que Taine a vu cela dans sa critique de la dogmatique jacobine - ou plutôt sociale ?

Oui sans doute : il a vu, constaté, mais il n’a pas accepté ni compris.

On connaît le fameux passage sur 2 et 2 font 5. C’est, sous un raccourci un peu brutal, fort bien résumer la question. Mais qu’est-ce que cela veut dire au fond ? Que nous sommes en face d’un problème religieux, de ces problèmes où 2 et 2 ne peuvent pas faire 4, car il est justement question de sortir du plan de la logique humaine, de la nature et de la raison, de se dépasser, dans un sens ou dans l’autre.

2 et 2 font 5, dit le chrétien, 2 et 2 font 3, dit le jacobin. C’est-à-dire que notre être actuel n’est pas, dans son fond et son essence, achevé, arrêté, fixé. 2 et 2 ne font 4 que dans l’immuable, Dieu ou néant. L’un et l’autre nous dépassent, nous débordent, nous sommes en route vers l’un ou vers l’autre, in via.

Seulement il faut ici, pour comprendre, être chrétien. Un chrétien seul comprendra cela. Un jacobin ne fera que le vérifier. Car la différence entre eux est que, si tous deux sortent du plan ordinaire, le chrétien en sort par en haut, et le sait ; le jacobin par en bas, et l’ignore.

[1Cf. JJ. ROUSSEAU, Du Contrat social, Editions Edmond Dreyfus-Brisac, Paris, Alcan, 1896 ; in-8°, xxxvi-425 pages.

[2Ibid., p. 29 ; 186-7.

[3JJ. ROUSSEAU, Du Contrat social, Éditions Edmond Dreyfus-Brisac, Paris, Alcan, 1896 ; p. 253

[4J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social, p. 253.

[5Ibidem.

[6Ibid., p. 52.

[7Cf. la critique de la charité chrétienne par M. Bouglé. – Elle est le fil qui unit les hommes, certes, mais ce fil passe par une étoile – l’amour de Dieu. Tandis que, pour lui, la solidarité les unit directement – ce qui est une erreur : elle ne les unit que par l’intermédiaire de la volonté collective, c’est-à-dire du Dieu nouveau, du Dieu-Société (M. Durkheim).

[8JJ. ROUSSEAU, Du Contrat social, p. 37.

[9JJ. ROUSSEAU, Du Contrat social, p. 39-40.

[10Ibid., p. 52.

[11Ibid., p. 183-4.


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