Plan de l’ouvrage
I – Introduction
II – Le nationalisme ou l’excellence native
2.1 - Introduction
2.2 - Nation et Patrie :
- La natio : une communauté d’ancêtres
- La patria ou le legs de nos pères
- Nation et patrie : deux ordres de réalités distincts
2.3 - Les relations Patrie et Nation
- La tradition
- L’acculturation
- Le particulier et l’universel
2.4 - Le Volksgeist ou le génie collectif
- Un patrimoine génétique
- Des caractères héréditaires
- L’esprit de la nation
2.5 - Conclusion
III - La nature politique du nationalisme
3.1 – Introduction
3.2 – Cité, Patrie, Nation
- Qu’est-ce qu’une Cité
- Les relations Cité / Patrie
- Les relations Cité / Nation
2.3 – Le bien commun national
- La politique nationale
- La légitimité nationale
- L’État-nation, horizon politique indépassable
2.4 – Nationalisme et régime politique
- Nation et peuple
- La souveraineté nationale
- Le nationalisme, idéologie révolutionnaire
2.5 – Conclusion
IV - Religion et nation : du concubinage suspect au mariage contre nature
4.1 - Introduction
4.2 - La religion nationale : une synthèse ambiguë
- La religion, élément des ta patria
- Les vertus nationales immanentes
- Élection et prédestination
4.3 - La confusion du temporel et du spirituel
- Foi religieuse et fidélité politique
- La sécularisation de la religion
- La sacralisation de l’ordre temporel
4.4 - Le culte de l’état-Nation : une religion de substitution
- Messianisme et sotériologie
- L’idolâtrie nationale
- Le nationalisme est un péché
4.5 - Conclusion
Introduction
Position du problème
Le consensus prévaut chez les historiens des idées politiques d’opérer une distinction entre un bon et un mauvais nationalisme [1].
Les auteurs catholiques reprennent ce distinguo qui se résume dans la proposition suivante :
- un bon nationalisme qualifié de traditionnel.
- un mauvais nationalisme dénoncé comme révolutionnaire.
Sur quel argumentaire cette distinction est-elle fondée ?
1° Soit l’on affirme que le terme, pour être d’apparition récente [2] n’en recouvre pas moins un courant d’idée antique et vénérable. Le nationalisme serait une attitude propre à l’homme : un sentiment, une affection, un amour bien naturel que l’on porte aux siens et à son pays. Le propos du nationalisme serait simplement de pérenniser cette disposition naturelle, et de l’élever au rang d’une politique, notamment face au mondialisme.
2° Soit l’on admet, a contrario, que le nationalisme est une idéologie d’origine révolutionnaire aux conséquences funestes, mais qu’il est néanmoins possible et souhaitable de le débarrasser de ses aspects dangereux et de lui assigner une tournure bénéfique voire sanctifiante en lui surimposant une finalité chrétienne.
3° Soit enfin, troisième option, que l’on combine les deux propositions précédentes dans un schéma de cet acabit : il y avait un nationalisme traditionnel, mais il été perverti par des idées révolutionnaires aux cours des derniers siècles. Le courant nationaliste actuel est l’héritier de ces deux nationalismes qui partagent un commun objet de réflexion et de préoccupation sans avoir ni les mêmes références ni la même finalité. Il s’agit alors pour les nationalistes de faire preuve de discernement en retrouvant le bon nationalisme traditionnel dans le courant des idées contemporaines tout en assumant le legs post-révolutionnaire qui est assimilable.
L’essai qui va suivre s’attachera à décortiquer les étapes qui conduisent à la construction de la pensée nationaliste.
- Le premier stade réside dans l’analyse de la conviction d’une excellence originelle, fondée et sur des qualités natives d’une nation et sur la supériorité de sa culture.
- La seconde phase consistera à expliquer la traduction de ce génie particulier en une doctrine politique, avec les systèmes institutionnels les plus appropriés à la matérialiser.
- Enfin, il s’agira de démontrer que la pensée nationaliste conduit à la création d’une religion séculière, avec ses mythes, ses croyances et ses héros.
Le nationalisme ou l’excellence native
Introduction
A rédiger
Nation et Patrie
La complexité du champ sémantique des concepts de nation et de patrie semble rétive à toute définition. La superposition d’une multiplicité de significations, selon un processus à la fois cumulatif et englobant, finit par les rendre confus et presque synonymes. Cet enrichissement polysémique est le fruit de l’histoire et le miroir fidèle du glissement progressif de ces termes dans le domaine politique auquel ils étaient originellement presque étrangers.
La question préliminaire consiste à identifier les différents ordres de réalité auxquels renvoient ces concepts ; elle conduit logiquement à une tentative de clarification du lexique.
La natio : une communauté d’origine
Le mot natio (pluriel nationes) procède du participe natus du verbe latin nascere qui signifie naître. Dans l’éventail du vocabulaire servant à caractériser une communauté humaine, la natio prend place au sein d’une hiérarchie de « morphologies » sociales [3] comprenant par ordre croissant la famille, la horde, la tribu et l’ethnie, dont elle semble constituer un échelon supérieur quoique mal défini.
La nation antique : L’historien romain Tacite [55- †120] précise à propos d’une peuplade nationis nomen, non gentis, soulignant ainsi son statut de sous-ensemble de la gens qui constitue la forme achevée et identifiable d’un peuple, c’est à dire une véritable société possédant une structure à la fois hiérarchique et complémentaire [4]. Le dictionnaire latin de Félix Gaffiot déduit des mentions éparses des auteurs antiques les significations suivantes : « race, espèce, sorte ou peuplade » [5].
La nation médiévale : Lorsque le terme passe dans l’ancien français au XIIe siècle sous la forme nation, il reste imprécis, pouvant désigner « toute sorte de groupements universitaires, ecclésiastiques, économiques, et rarement ethnique » [6]. Une observation qui vient fortement nuancer l’exemple souvent cité de l’organisation de l’Université de Paris en nationes pour attester l’existence de nations constituées dès le Moyen Âge [7].
Pourtant, les occurrences du terme nation ramènent toutes à un particularisme originel fondé sur une large parenté. Ce sens traditionnel est encore vivace en 1661 lors de la fondation par le cardinal Mazarin, toujours dans le cadre de l’Université de Paris, du Collège des Quatre Nations, destiné à accueillir les étudiants des nouvelles provinces d’Artois, d’Alsace, du Roussillon et du Piémont (Pignerol). Il est remarquable que le terme soit précisément employé à l’égard de groupes restreints, identifiés par leur pays d’origine sans coïncidence avec des frontières politiques, et sans jamais comprendre la totalité d’un peuple : nationis nomen, non gentis.
La nation moderne : C’est à partir du XVe siècle que le vocable nation amorce un processus extensif et tend à désigner sur un mode générique et collectif des populations à plusieurs échelles territoriales. Au terme de cette évolution et à l’instar des éditions successives du Dictionnaire de l’Académie (1694-1798), le Dictionnaire de Trévoux publié en 1704 par les Jésuites enregistre la polysémie du terme. « Nation. Nom collectif, qui se dit d’un grand peuple habitant une certaine étendue de terre, renfermée en certaines limites, & sous une même domination. Natio, gens, populus. On le dit aussi des habitants d’un même pays, quoiqu’il soit partagé en divers états, & en différents gouvernements ».
Ainsi l’on dit la nation allemande, la nation italienne. Ce terme dans sa signification primitive désigne un nombre de famille sorties d’une même tige, ou nées dans un même pays. On s’en est servi pour désigner un grand peuple gouverné par les mêmes lois …. Plusieurs peuples font une seule nation. Les Bourguignons, les Champenois, les Picards, les Normands, les Bretons &c sont autant de peuples qui forment la nation Françoise. Outre les registres descriptifs et géopolitiques qui tendent à prévaloir depuis la Renaissance, on note également l’usage métaphorique et poétique du terme, à l’image celle des poètes dont parle Boileau [8] ou de la « nation des belettes » de La Fontaine [9].
La nation contemporaine : La confusion lexicale, notamment avec le terme populus, explique que la nation est parfois invoqué dans un contexte politique comme le « corps du peuple » face à la souveraineté royale par les Monarchomaques protestants au XVIe siècle.
Une acception nouvelle reprise par la fronde parlementaire au XVIIIe siècle : « Une nation est un corps politique ou une société d’hommes réunis ensemble pour procurer leur avantage et sureté à forces réunies » [10]. Jean-Jacques Rousseau emploie le terme dans ce sens promis à un bel avenir avec la Révolution française, qui use indifféremment des mots peuple et nation comme des synonymes.
Conclusion : Aucune occurrence ancienne du concept de nation ne lui reconnaît le statut de corps naturel, encore moins de corps politique : en filigrane et comme un fil conducteur, le lien de parenté étendu à une commune origine apparaît comme un critère déterminant dès l’époque antique. Une filiation que vient renforcer l’identité culturelle reçue en héritage.
La patria ou le legs de nos pères
Le terme patrie est lui aussi une importation du Grec via le Latin : patria signifie littéralement « ce qui vient des pères ».
La patrie antique : L’adjectif grec patris se rapporte à tous ce qui est ancestral ou traditionnel. Cette tradition reçue des ancêtres se résume souvent dans l’expression générique ta patria. Un sens plus restreint désigne la terre des ancêtres gê ou chôra patris. Les deux acceptions semblent réunies dans le récit que fait le poète Eschyle (525-456) de la bataille de Salamine dans la tragédie Les Perses [11]. L’orateur Démosthène (384-322) lui donne à l’occasion dans le Discours sur la Couronne un sens plus politique, sur le thème de la « liberté des Grecs » [12]. Le patrimoine ancestral comprend un ensemble de biens, principalement la terre, et de traditions à caractère religieux ou politique.
Pétris de culture hellénique, les auteurs latins comme César associent à patria les biens fortunae, la maison domus, parfois les droits civils civitas, dans le sens d’une tradition reçue. Le consul et orateur Cicéron (106-43) relie souvent le mot patria à Roma, respublica ou encore à Italia, mais introduit dans son Traité Des lois une distinction capitale entre deux patries : une patrie de nature et une patrie de citoyenneté [13].
La patria étendue à l’Univers du philosophe Sénèque (4 av. J.C.-65) préfigure par son caractère métaphorique la cosmopolite « République des Lettres » [14]. Il apparaît cependant que le sens le plus récurrent soit celui de cette patria naturalis que célèbre le poète Lucien (120-c.180) dans son Éloge de la patrie [15].
La patrie médiévale : Le mot patria reste d’un usage savant et relativement limité durant toute l’époque médiévale. L’écrasante majorité des occurrences recensées retrouve dans l’éloquence sacrée depuis saint Augustin le sens primitif de legs. La Patrie, c’est le Ciel, la demeure du Père que le Christ nous a laissé en héritage par la Rédemption.
Saint Thomas d’Aquin (c.1225-1274) réintroduit au XIIIe siècle l’acception antique à partir d’Aristote, et lui donne le sens assez domestique de pays de la naissance et de l’éducation lié à la famille [16]. A contrario, c’est à la « patrie commune » de Cicéron que son contemporain Vincent de Beauvais (c.1190-1264), semble destiner son amor patriae dans son Speculum Maius encyclopédique émaillé de citations antiques [17]. Les légistes du roi Philippe IV [1285-1314] le Bel empruntent au droit romain l’expression ad defensionem patriae pour justifier la levée de subsides, première identification du Regnum Franciae comme une patria au sens de civitas.
La patrie moderne : La Renaissance va consacrer, avec ses obsédantes références antiques, l’usage du mot patrie comme un alter ego interchangeable de la civitas que l’on nomme plus volontiers l’État, à l’instar du processus englobant qui affecte à la même époque le terme nation. La patria passe dans la langue française vers 1530 en gardant ce double sens cicéronien qu’elle converse jusqu’à l’époque classique avec les métaphores du séjour céleste et de l’univers des savants.
En 1704, le Dictionnaire de Trévoux donne la définition suivante du terme patrie : « le pays où l’on est né, & il se dit tant d’un lieu particulier, que la province, & de l’empire, ou de l’état où l’on a pris naissance. Patria, natale solum…. Tout l’univers est la patrie du Sage. On dit figurément, que le Ciel est notre véritable patrie ».
La patrie contemporaine : non rédigée
Conclusion Au prix d’une rétraction sémantique sur la notion de lieu ou de pays, le terme patrie conserve le sens subjacent de bien hérité, depuis la sphère domestique jusqu’à la dimension civique. Prenant acte de cette fixation, le terme patrie doit être entendu désormais comme un territoire. L’usage d’un terme générique étant nécessaire pour traduire la richesse originelle des ta patria helléniques, le choix se porte logiquement sur l’équivalent latin patrimonium, qui signifie littéralement « ce qui vient des ancêtres ». C’est le sens du mot français patrimoine, qui recouvre un héritage à la fois matériel et moral.
Nation et patrie : deux ordres de réalités distincts
Sous peine de bannir définitivement de la réflexion politique des mots qui recèlent aujourd’hui une ambivalence “entre le fait et la valeur, la reconnaissance de critères objectifs et l’adhésion à un idéal” [18], il s’avère nécessaire de les attacher une réalité unique, et précisément circonscrite.
Conformément à son étymologie, le terme nation relève du champ sémantique de la génération et de l’hérédité, facteur premiers de cohésion d’un ensemble humain. Il désigne exclusivement des hommes. En revanche, les acceptions recensées du mot patrie renvoient toutes à la notion de bien reçu, d’héritage, de legs : elles s’appliquent d’abord des choses matérielles et, par extension, à des traditions immatérielles et morales.
Si la confusion qui prévaut dans l’emploi de ces termes l’un pour l’autre s’explique par la superposition de ces deux dimensions dans la réalité, on ne peut souscrire à l’affirmation de Charles Maurras lorsqu’il affirme à Henri Massis : « A mon sens, il ne faut pas distinguer entre nation et patrie » [19].
C’est la raison pour laquelle leurs relations réciproques, loin d’être fixées dans une identité essentielle, sont soumises à une combinatoire marquée par le changement et la multiplicité.
Vive le Roy