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Les légitimistes et la naissance de la IIIe République, par Alain BONY

Le piège du parlementarisme (1980)
dimanche 1er juin 2014 par La Légitimité Enregistrer au format PDF

Les régimes révolutionnaires ont toujours affaibli un pays. Aussi, après la défaite militaire de Napoléon III à Sedan en 1870, les Français, épris de paix, portent une majorité de députés royalistes à l’Assemblée. Mais le régime démocratique est une machine à perdre les gens de bonne foi ; par naïveté, manque de principes et de formation, les légitimistes se font évincer en quelques mois de cette République qu’ils ont pourtant contribué à établir. Alors, poussé par l’orléanisme, la racaille de la haute bourgeoisie s’empare du pouvoir, écrase dans le sang la Commune, achète les médias et sous couvert de démocratie, verrouille toute possibilité de retour au bien commun pour seul profit du capitalisme, source de misère et de détresse populaire. Ne renouvelons plus l’erreur — ou la scélératesse — des royalistes libéraux hypnotisés par le parlementarisme. Dehors les députés, toujours vendus aux puissances de l’argent ! Le Roi en son conseil, pour le seul bien commun ! Vite !

Introduction de Viveleroy

Texte tiré du magazine La Légitimité, Numéro spécial, Paris, Décembre 1980, p.19-23.

Les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

Le parlementarisme ne réussit pas aux royalistes

Une IIIe République institutionnalisée par une Assemblée monarchiste

On sait ce que fut la IIIe République : du provisoire durable.
Le 4 septembre 1870, à la suite du désastre de Sedan — « Les armées de l’Empereur sont battues ! » — l’émeute installa la République à Paris.
Celle-ci fut confirmée et dotée d’une Constitution en 1875.

Paradoxalement, l’institutionnalisation du régime devait être le fait d’une Assemblée nationale réputée monarchiste en sa grande majorité et élue en 1871.

C’est au début de 1875 que fut voté le fameux amendement proposé par l’historien Henri Wallon. La République s’installa presque par prétention. C’est en parlant du mode d’élection d’un « président de la République » que la forme du régime se voyait timidement précisée. Encore l’amendement en question ne fut-il acquis qu’à une petite voix de majorité — une voix qui séduisit les imaginations et donna naissance à toutes sortes d’anecdotes. En réalité, l’amendement Wallon n’eut pas l’importance qu’on a bien voulu lui donner. C’était un épisode spectaculaire mais mineur des luttes politiques de l’époque. La preuve en est que les lois constitutionnelles, votées la même année, devaient obtenir une majorité confortable, essentiellement due à la conjonction des centres.

La Constitution de la IIIe République vit ainsi le jour, et se révéla d’une longévité remarquable puisqu’elle devait durer jusqu’en juillet 1940 ! Cette Constitution était pourtant de circonstance. Les élections partielles successives soulignaient certes des progrès de la gauche républicaine, mais aussi un retour en force du bonapartisme. Du coup, les républicains cessèrent d’être hostiles à ce que l’Assemblée fût constituante, cependant que la majorité des royalistes se montraient prêts à accepter une solution de compromis ménageant l’avenir.

Des députés royalistes libéraux

Politiquement libéraux avant tout (formés aux luttes communes avec les républicains contre l’Empire), socialement conservateurs, les députés royalistes étaient généralement déçus par l’intransigeance du Comte de Chambord* dont ils attendaient la disparition.

* Henri V, comte de Chambord et Duc de Bordeaux était alors le successeur légitime des rois de France.

La personnalité plus souple de son successeur supposé, le Comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, leur permettait d’espérer une restauration différée mais « facile ». Le régime politique mis en place pouvait passer pour une sorte de monarchie sans le roi (et d’aucuns avaient même songé à une régence d’un Orléans ; Aumale ou Joinville, véhémentement récusés par le Comte de Chambord).

Bref, il y avait là tout un scénario, mis au point par les « habiles » — ainsi se nommaient modestement les chefs de la manœuvre fusionniste —, pour contourner l’obstacle d’Henri V, dont Mgr Dupanloup souhaitait charitablement que Dieu veuille lui ouvrir les yeux, ou les lui fermer définitivement...

Quand Henri V défend les principes, les parlementaires royalistes les trahissent

L’affaire du drapeau tricolore refusé par le Comte de Chambord

Question cruciale que cette attitude du Comte de Chambord, symbolisée dans l’affaire du drapeau. A-t-elle été déterminante dans l’échec du royalisme ?

Beaucoup de royalistes, de nos jours encore, déplorent l’attitude du Prince, qu’ils estiment peu réaliste. Le Pape lui-même n’avait pas compris que l’on puisse refuser le trône « pour une serviette blanche », qui allait devenir le romantique linceul de la monarchie bourbonienne. Mais la vérité est autre [1].

Contrairement à ce que l’on répète à satiété, l’affaire du drapeau blanc n’a pas été provoquée par le Comte de Chambord ; elle lui a été opposée comme un piège déloyal, et en des termes qu’il ne pouvait pas accepter. Le drapeau tricolore, présenté par le duc d’Aumale, en pleine assemblée, comme « drapeau chéri, résumé des principes de 1789 », était évidemment impensable pour Henri V. C’était le drapeau de la Révolution, de l’échafaud de Louis XVI, de l’usurpation louis-philipparde.

On objectera à bon droit que la royauté d’Ancien Régime n’avait pas de véritable drapeau officiel ; qu’elle avait connu diverses couleurs, du rouge au blanc, auxquelles certaines traditions pouvaient se rattacher ; que le blanc était aussi moderne que le tricolore, mais en tant que drapeau de la Restauration. On fera valoir encore que ce symbolisme du drapeau, marqué au coin de l’éducation romantique du Duc de Bordeaux, était peut-être maladroit, inadéquat, en porte-à-faux dans la mesure où il paraissait faire du Prince un incorrigible passéiste alors qu’il faisait peur par tout autre chose. Un fait est sûr : la querelle du drapeau ne venait pas de lui, qui eût accepté, avouait-il, une « bannière chocolat » le cas échéant ; si tort il y a, ce fut, pour Henri, de suivre ses compétiteurs sur ce terrain piégé : car

  • en acceptant le tricolore, il devenait l’otage d’une faction, et,
  • en le refusant, il se mettait hors jeu au profit des Orléans.

La couleur du drapeau masquait l’option sur les principes.

  • « Ma personne n’est rien, mon principe est tout », affirmait le Prince, peu désireux d’inaugurer un règne « réparateur et fort » par un acte de faiblesse.
  • À l’opposé, le régime républicain servait les intérêts des princes d’Orléans et de leur clientèle conservatrice : « Si la République n’existait pas, il faudrait l’inventer dans l’intérêt des princes d’Orléans », écrivait M. de Montalivet qui expliquait encore, en clair, au Comte de Paris alors en exil à Londres, au début de 1871, qu’il servirait de dénouement au dernier acte d’une pièce à peine commencée.

Les affres d’un royalisme sans principes

Au-delà de l’affaire du drapeau, c’était la carence du mouvement royaliste qui se trouvait en cause. Surreprésenté à l’Assemblée, après les élections de 1871, il manquait de dynamisme. Divisé et timoré, acquis au parlementarisme et au conservatisme des « dynasties bourgeoises » si justement dénoncées par Emmanuel Beau de Loménie, il n’était disposé à offrir au Comte de Chambord qu’un pouvoir ambigu.

La grande rupture de l’histoire de France ne se situe pas en 1870-75, mais en 1789 ; et celle du royalisme en 1830. L’idée royale, jusqu’alors bien commun de tous les Français, est devenue un parti parmi d’autres, puis un parti divisé et déclinant.

En 1875, le processus du déclin était largement entamé. Le courant orléaniste dominait. Et les moins désorientés des légitimistes n’étaient que des chambordistes. On le vit bien en 1883, lorsque sonna l’heure des principes et de l’adversité : les monarchistes, dans leur grande majorité, « oublièrent » les lois fondamentales en se ralliant aux Orléans ou en désertant le combat. C’est ce que l’on appelle la « fusion ». Laquelle avait déjà commencé, sociologiquement, depuis quelques années, dans les salons, les mariages, les conseils d’administration et le creuset de l’Assemblée nationale. Le royalisme en général et le légitimisme en particulier n’y ont rien gagné. L’orléanisme triomphant menait à l’équivoque autant qu’à l’impasse, et le légitimisme se trouvait réduit à n’être plus que la résiduelle queue du chambordisme.

Le triomphe de la République bourgeoise

La République de la répression et de la finance

La République qui, de son côté, a triomphé, à partir des années 70, fut une république conservatrice. À peine née, elle eut son baptême du sang. L’écrasement de la Commune de Paris, au printemps 1871, rassura la bourgeoisie et les milieux d’affaires. Le mot de « république » ne s’identifiait donc plus — 30 000 morts en attestaient — avec celui de « révolution ». La Marianne, beaucoup mieux que les rois, savait faire tirer sur la canaille. Tous ceux qui feignent de croire que la République est populaire dans son essence devraient se rappeler ses débuts sanglants. Si nous n’éprouvons aucune tendresse pour les idées et les méthodes des communards, nous n’en avons pas davantage pour leurs adversaires versaillais.

M. Thiers est le plus représentatif. Chacun connaît son évolution politique de l’orléanisme à la République, soi-disant régime « qui nous divise le moins », alors qu’il est, par la nature même de ses mécanismes électoraux, diviseur et ploutocratique. Le « libérateur du territoire » incarne parfaitement le ralliement de ces notables qui permirent à la République de se faire une respectabilité. Elle allait assurer l’ordre, la bonne marche du pays (pour les riches), alors qu’une restauration semblait de plus en plus hypothétique et aventureuse...

La République contre le progrès social

Le triomphe de la IIIe république ne fut pas l’aube du progrès social. La France, sous ce régime, resta très en retard sur le plan des lois sociales ; prenant la relève de l’affaire du drapeau, l’anticléricalisme servit de nouveau dérivatif pour masquer l’égoïsme des possédants. L’Empire allemand savait être plus généreux que la République. Si le Comte de Chambord avait régné, nul doute qu’il se fût montré infiniment plus ouvert que les républicains à ces sujets[Voir la Lettre sur les ouvriers du Comte de Chambord.]. À l’heure où Gambetta assurait froidement qu’ « il n’y avait pas de question sociale », le Comte de Chambord, devançant même la réflexion pontificale, se plaçait en précurseur des doctrines sociales chrétiennes défendues par ses fidèles.

Tout cela, cependant, fut très mal perçu par l’opinion contemporaine. On a rappelé opportunément au cours de la discussion que le débat Royauté-République ne concernait pas seulement quelques centaines de députés mais tout le peuple de France. Il était vital de conquérir le cœur de la multitude. Les républicains s’y sont employés avec succès, et si les monarchistes ont continué, pendant quelques années, à contrôler le pays légal, ils perdirent peu à peu l’adhésion du pays réel. Après les élections de 1877, et si l’on excepte le sursaut de 1885, ils redevinrent des exilés de l’intérieur.

Plus soucieux de résultats que de « com », les royalistes se montrent malhabiles dans un gouvernement par l’opinion

Manque d’un « Gambetta royaliste », a-t-on dit. Mais l’éloquence du commis-voyageur de la République pas plus que les maladresses du piètre Mac-Mahon ne suffisent à tout expliquer.

  • Les circonstances de 1871 étaient exceptionnelles : les monarchistes ruraux représentaient le parti de la paix et leurs idées trouvaient un accueil favorable dans les campagnes. En période de désarroi, les paysans se sont spontanément tournés vers leurs élites traditionnelles.
  • En 1877, la situation était devenue autre ; les paysans basculèrent dans le camp de Gambetta qui avait déjà l’appui des citadins. Le refus de l’aventure et le goût de l’ordre n’ont pas dû être étrangers à leur décision.

L’analyse demanderait certes à être affinée, et les historiens n’ont pas dit leur dernier mot en ce domaine. Un point reste acquis : les royalistes ont alors perdu l’essentiel de leurs appuis populaires. Ils ont perdu, et pour cause, la maîtrise du suffrage universel.

N’édulcorons plus les principes monarchiques

Si l’histoire ne se répète jamais, il n’est pourtant pas interdit d’en tirer quelques enseignements pour le temps présent.

Le royalisme est aujourd’hui devenu un phénomène marginal de la société française, dont l’importance politique est négligeable. Le légitimisme, en dépit de réels progrès, est la marge de cette marge, puisque nombre de royalistes se croient tenus de soutenir les prétentions du Comte de Paris en vertu de la soi-disant règle de nationalité.

Ce choix arbitraire, bien que souvent inconscient, est assez révélateur d’une mentalité propre à beaucoup de nostalgiques des lis :

  • ils amendent la Royauté pour la rendre acceptable aux Français, ils l’édulcorent, l’affadissent, la rabotent, la rognent...
  • En fonction de leurs goûts, ou de ce qu’ils subodorent des modes, ils la veulent conservatrice, patriotarde, parlementaire, progressiste, révolutionnaire.

Tous ces nouveaux habiles se réconcilient pour occulter son caractère sacral. Ce ne sont que les tristes rêveurs qui répètent l’erreur de leurs aînés de 1871-75, quand il ne s’agit pas des « petits mufles réalistes » stigmatisés naguère par Bernanos. On ne sert pas cette cause en lui enlevant l’originalité qui a fait sa force, et en s’essoufflant à suivre les idées du jour.

[1De nombreuses études, d’inégale valeur, ont été consacrées depuis 1883, à l’interprétation de l’attitude du Comte de Chambord, au drapeau blanc et à ce qu’on nomme la « fusion ». Bornons-nous à signaler la réédition, à la Librairie française, de l’ouvrage d’Emmanuel Beau de Loménie, La restauration manquée, l’affaire du drapeau blanc, qui remet magistralement les acteurs en situation. (Un vol., 344 p., Paris, 1979).


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