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Vive le Roy
Unir les peuples de France dans l’amour du Roi

Portrait du révolutionnaire, par Richard HOOKER (1554-1600) et Éric VŒGELIN (1901-1985)

irrationnelle modernité
samedi 17 septembre 2011 par Faoudel Enregistrer au format PDF

Pour le philosophe américain Éric Vœgelin, la gnose est le principe de la Révolution ; plus, « la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique. » En effet, au révolutionnaire peu importe la vérité, il s’agit de convaincre, aussi s’efforce-t-il de cantonner le combat sur le terrain de l’agitation politique — campagnes, slogans, pétitions, élections pour se lier l’opinion. Si d’aventure on porte le combat dans le domaine rationnel, on n’est jamais réfuté mais dénigré, marginalisé, intimidé, preuve que l’ennemi redoute plus que tout le débat théorique, et le pouvoir démystificateur de la philosophie traditionnelle.

Introduction de Vive le Roy

Éric Vœgelin, La nouvelle science du politique, Éd. Seuil, Col. L’ordre philosophique, mars 2000, pp. 193-204.

VLR recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’auteur, esprit vaste de renommée internationale, est étrangement peu connu en France.

Pour étayer son propos, Éric Vœgelin s’appuie sur les observations consignées par un théologien anglican du XVIe siècle, Richard Hooker (1554-1600), dans son ouvrage Of the Lawes of Ecclesiastical Polity, dont les quatre premiers tomes ont été publiés en 1594. Hooker, un des fondateurs avec Cranmer de la pensée théologique anglicane, n’est bien sûr pas catholique. Mais, il est en butte au puritanisme d’un de ses confrères du Temple Church de Londres, Walter Travers, disciple de Calvin. Partisan de la doctrine protestante de la justification par la foi, Hooker reste, néanmoins, un observateur attentif du processus révolutionnaire qu’il décèle dans le puritanisme.

AVERTISSEMENT : Tous les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.


L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques

La Réforme, « cheval de Troie » des mouvements gnostiques

[…] la Réforme a bien clairement dessiné une époque dans l’histoire occidentale : celle d’une invasion réussie des institutions occidentales par les mouvements gnostiques.

Les mouvements qui existaient jusqu’à présent de façon marginale sur le plan social — qu’ils fussent tolérés, supprimés ou clandestins — firent éruption avec une force inattendue et sur un vaste front à l’époque de la Réforme, ce qui eut pour effet de faire éclater l’Église universelle, tandis qu’ils s’emparaient progressivement des institutions politiques au sein des États-nations.

L’éruption révolutionnaire des mouvements gnostiques eut des répercussions sur la représentation existentielle dans l’ensemble de la société occidentale. La portée de cet événement est si considérable que nous ne saurions pas même esquisser un survol de ses principales caractéristiques dans le cadre de ces conférences.

Mieux vaut, pour comprendre du moins quelques-unes des caractéristiques les plus importantes de la révolution gnostique, centrer notre analyse sur une aire géographique précise, en y distinguant une période particulière.

Exemple de la révolution puritaine observée par Hooker

Or, certains aspects de l’impact du puritanisme sur l’ordre public anglais conviendront particulièrement bien à cette brève étude.

Ce choix s’impose en outre de lui-même, du fait que le XVIe siècle anglais eut la chance exceptionnelle de bénéficier d’un brillant observateur du mouvement gnostique en la personne du « judicieux Hooker ».

En effet, dans la Préface de son Ecclesiastical Polity, Hooker nous a fourni une analyse très fine du puritain, ainsi que du mécanisme psychologique au moyen duquel les mouvements de masse gnostiques opéraient.

Ces pages sont tout à fait précieuses pour quiconque souhaite étudier la révolution gnostigue, et c’est la raison pour laquelle nous commencerons notre analyse par un résumé du portrait du puritain vu par Hooker.

Portrait et méthode du Révolutionnaire puritain par Hooker

Trouver une cause à défendre

Pour donner l’impulsion à un mouvement, il faut tout d’abord que quelqu’un ait une « cause » à défendre.

D’après le contexte de Hooker, il semble que le terme de « cause » était d’un usage relativement récent en politique, les puritains ayant vraisemblablement inventé cette arme formidable des révolutionnaires gnostiques.

Critiquer la société actuelle en gage de sincérité et d’honnêteté

Pour faire progresser sa « cause », celui qui la défend devra, « en présence de la multitude », se livrer à une critique sévère des misères sociales, et en particulier du comportement des classes supérieures.

Ce n’est qu’en se livrant fréquemment à une telle critique que les auditeurs pourront être persuadés de l’intégrité, du zèle et de la sainteté des hommes qui s’adressent à eux, car seuls des hommes exceptionnellement bons peuvent être aussi profondément blessés par le mal.

Désigner le gouvernement en place comme responsable de tous les maux

L’étape suivante consistera à focaliser la rancune populaire sur le gouvernement en place.

Psychologiquement parlant, il suffit, pour ce faire, de rejeter toute la faute et la corruption qui ont de tout temps existé dans le monde, compte tenu de la fragilité humaine, sur l’action ou au contraire sur l’inaction du gouvernement.

En imputant ainsi le mal à une institution spécifique, ceux qui la dénoncent démontrent leur sagesse à la multitude des hommes qui, par eux-mêmes, n’auraient jamais songé à établir un tel lien ; du même coup, ils désignent le point auquel il faut s’attaquer pour extirper le mal de ce monde.

Promouvoir un régime politique idéal et inédit

Au terme de ces préalables, le moment sera alors venu de préconiser une nouvelle forme de gouvernement comme « remède suprême à tous les maux ».

Car ceux qui éprouvent « aversion et mécontentement à l’égard de l’état actuel des choses » sont assez fous pour « imaginer que n’importe quoi (dont on leur vante les mérites) est susceptible de les aider ; et plus particulièrement ce dont ils n’ont jamais fait l’expérience ».

Constituer un corpus d’interprétations pour modeler les opinions

Si un mouvement comme le puritanisme s’appuie sur l’autorité d’une source littéraire, ses chefs devront alors modeler « les opinions et jugements des hommes en sorte que » leurs disciples associeront automatiquement les passages et les termes de l’Écriture à leur doctrine, si peu fondée que soit une telle association, et qu’ils seront tout aussi automatiquement aveugles à ce qui dans l’Écriture est incompatible avec leur doctrine.

Persuader les adeptes qu’ils sont les Élus

Vient ensuite l’étape décisive pour consolider une attitude gnostique, à savoir

persuader des hommes crédules et éminemment enclins à des erreurs aussi séduisantes qu’ils ne comprennent le contenu de la parole de l’Écriture qu’en vertu d’une illumination particulière du saint-Esprit, tandis que d’autres, tout en lisant cette parole, sont incapables de la comprendre.

Ils se considéreront dès lors comme élus, ce sentiment engendrant « une séparation très nette entre eux et le reste du monde », si bien que l’humanité se divisera en deux catégories :

  • les « frères » et
  • les « profanes ».

Choisir un meneur parmi les Élus et instrumentaliser les femmes

Une fois l’expérience gnostique consolidée, il ne reste plus qu’à trouver un chef capable de représenter cette matière sociale brute.

Car, poursuit Hooker, de tels individus préféreront leur propre compagnie à celle du reste du monde, ils accepteront de leur plein gré les avis et la direction de ceux qui les endoctrinent ; négligeant leurs affaires personnelles, ils consacreront énormément de temps au service de la cause, accordant de généreux subsides matériels aux chefs du mouvement.

Une fonction importante sera dévolue aux femmes dans la formation de telles sociétés, en raison de la faiblesse de leur jugement, de leur plus grande émotivité, et du fait qu’elles sont stratégiquement bien placées pour influencer leurs maris, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs amis, plus enclines que les hommes à faire office de bureau de renseignements sur l’état d’esprit de leur entourage, plus libérales, enfin, sur le plan financier.

Verrouiller les esprits

Une fois un tel environnement social mis sur pied, il sera difficile sinon impossible, de le détruire à l’aide de la persuasion.

Si seulement quelqu’un d’une opinion adverse tente d’ouvrir la bouche pour les convaincre, ils se bouchent les oreilles, ne considèrent même pas ses raisons et, en guise de réplique, ils se contentent de répéter les paroles de Jean :

Nous, nous sommes de Dieu. Qui connaît Dieu nous écoute. Quant à vous, vous êtes du monde car vous parlez avec cette pompe et cette vanité mondaines, et le monde dont vous faites partie vous écoute.

Imperméables à tout raisonnement, ils sont toujours prompts à répliquer.

  • Si vous leur suggérez qu’ils sont incapables de juger de tels problèmes ils vous répondront : « Dieu préfère les hommes simples ».
  • Si vous leur démontrez de façon convaincante leur absurdité, ils vous répondront : « L’apôtre du Christ lui-même fut tenu pour fou ».
  • Si vous les incitez de la manière la plus douce à la discipline, ils se répandront sur « la cruauté d’hommes assoiffés de sang » et ils s’enfermeront dans le rôle de « l’innocence persécutée au nom de la vérité ».

Pour le dire d’un mot : sur le plan psychologique, leur comportement est cuirassé, et aucun raisonnement ne saurait l’ébranler [1].

Le problème du camouflage du combat gnostique

De l’universalité du portrait du Révolutionnaire dressé par Hooker

La description que nous a fournie Hooker du puritain s’applique de manière si évidente aux formes ultérieures de révolutionnaires gnostiques qu’il n’est pas besoin d’y insister davantage.

Toutefois, son analyse fait surgir un problème qui mérite une plus grande attention. Ce portrait du puritain résultait d’un affrontement entre, d’un côté, le gnosticisme et, de l’autre, la tradition classique et chrétienne représentée par Hooker.

Il fut brossé par un penseur dont les qualités intellectuelles et l’érudition étaient éminentes.

Il était donc inévitable que le raisonnement tournât autour du problème tant négligé au cours de descriptions plus récentes du puritanisme, à savoir

  • sur les lacunes intellectuelles de la position gnostique, susceptibles de détruire l’univers du discours rationnel, ainsi que
  • sur la fonction sociale de la persuasion.

Camoufler la guerre gnostique derrière une « cause » opportune

Hooker vit bien que la position puritaine n’était pas fondée sur l’Écriture et que sa cause avait une origine toute différente.
Les puritains n’utilisaient l’Écriture que lorsque des passages extraits de leur contexte pouvaient soutenir leur cause, et pour le reste, ils l’ignoraient tranquillement, de même que les traditions et les règles d’interprétation mises en œuvre au cours de quinze siècles de christianisme.

Au cours des premières phases de la révolution gnostique ce camouflage s’avéra nécessaire — car un mouvement ouvertement antichrétien n’aurait pas pu remporter un tel succès sur le plan social, et le gnosticisme ne s’était en fait pas éloigné du christianisme au point que ses partisans fussent conscients de la direction qu’ils empruntaient.

Comment camoufler l’irrationalité de l’argumentation révolutionnaire ?

Mais la distance était toutefois suffisamment importante pour que ce camouflage parût embarrassant face à une critique qualifiée.

Pour parer à cet embarras, on inventa deux moyens techniques qui sont restés jusqu’à ce jour les grands instruments de la révolution gnostique.

Constituer un Coran révolutionnaire

Le dilemme entre chaos et tradition

Pour que le camouflage de l’Écriture fût efficace, il fallait unifier le choix des passages de l’Écriture, ainsi que leur interprétation.

  • Accorder à tout un chacun la liberté d’interpréter l’Écriture en fonction de ses préférences et de son niveau d’éducation aurait abouti au chaos qui caractérisa les premières années de la Réforme ; qui plus est,
  • admettre que toutes les interprétations se valaient, c’était se priver d’un argument contre la tradition de l’Église, laquelle, après tout, reposait, elle aussi, sur une interprétation de l’Écriture.

La solution : la constitution d’un Coran

Pour mettre un terme à ce dilemme entre chaos et tradition, on inventa un premier moyen : l’énoncé systématique de la nouvelle doctrine en termes bibliques, telle que Calvin l’avait formulée dans ses Institutes.

Un travail de ce type servirait à la fois de guide pour une bonne lecture de l’Écriture et à formuler de façon authentique la vérité, rendant ainsi inutile tout recours à une littérature antérieure.

Nous avons besoin d’un terme technique pour désigner ce genre de littérature gnostique et, puisque l’étude des phénomènes gnostiques est trop récente pour en avoir développé un, nous utiliserons provisoirement le mot arabe Coran. On peut donc considérer l’œuvre de Calvin comme le premier Coran délibérément gnostique.

Calvin, auteur du premier Coran révolutionnaire

Un homme capable d’écrire un tel Coran, un homme capable de rompre avec la tradition intellectuelle de l’humanité, parce qu’il est convaincu qu’avec lui apparaissent une nouvelle vérité et un monde nouveau, doit se trouver dans un état pneumatologique particulier.

Hooker, qui était extrêmement conscient de la tradition, fit montre d’une grande sensibilité vis-à-vis de ce changement d’esprit.

Sa présentation très nuancée de Calvin commençait par cette phrase :

Son apport a consisté dans l’étude du droit civil.

Il ajoutait ensuite, non sans ironie :

il acquit sa science divine non point tant grâce à ce qu’il put entendre ou lire, que grâce au fait qu’il l’enseigna aux autres.

Et il concluait sur cette phrase foudroyante :

Car, bien que des milliers de personnes lui fussent redevables en ce qui concerne une connaissance de ce genre, lui-même n’était pourtant redevable qu’à Dieu, auteur de la source bénie entre toutes, le Livre de Vie, et à l’admirable subtilité de son esprit. [2]

Bref panorama des « Corans » révolutionnaires

L’œuvre de Calvin, si elle fut bien la première du genre, ne fut toutefois pas la dernière, un tel genre ayant en outre une préhistoire.

Au cours des étapes antérieures du sectarisme gnostique occidental, les œuvres de Scot Érigène et de Denys l’Aéropagite tinrent lieu de Coran et, au sein du joachimisme, les œuvres de Joachim de Flore jouèrent ce même rôle sous le titre d’Evangelium aeternum.

Au cours de l’histoire occidentale ultérieure, à l’époque de la sécularisation, chaque nouvelle vague du mouvement gnostique produisit de nouveaux Corans.

  • Au XVIIIe siècle, Diderot et d’Alembert revendiquèrent une fonction coranique pour l’Encyclopédie, en tant qu’elle présentait la totalité de la connaissance humaine digne d’être conservée. À les en croire, plus personne n’aurait besoin d’avoir recours à une œuvre antérieure à l’Encyclopédie, et toutes les sciences à venir ne feraient que compléter ce corpus de connaissances [3].
  • Au XIXe siècle, Auguste Comte créa sa propre œuvre, le Coran de l’avenir positiviste de l’humanité, tout en y ajoutant généreusement une liste comportant cent grands livres — une idée séduisante de nos jours encore.
  • Et en définitive, au sein du mouvement communiste, les œuvres de Karl Marx sont devenues le Coran des fidèles, auxquelles vient s’ajouter la littérature patristique du léninisme-stalinisme.

Censurer le débat théorique incompatible avec la foi révolutionnaire

Autocensure du révolutionnaire

Le second moyen utilisé pour parer à une critique embarrassante n’est en fait qu’un supplément indispensable au premier.

Le Coran gnostique est la codification de la vérité et, en tant que tel, il constitue la substance spirituelle et intellectuelle dont se nourrissent les croyants.

L’expérience contemporaine des mouvements totalitaires nous a démontré que ce moyen est très efficace dans la mesure où il peut être assuré de la censure volontaire de ses adhérents : quiconque adhère sincèrement à un mouvement n’abordera pas la littérature susceptible de combattre les croyances qui lui sont chères ou irrespectueuses à leur égard.

Cependant, le nombre d’adhérents peut rester limité, auquel cas, l’extension et la réussite politique risquent d’être sérieusement entravées si la vérité du mouvement gnostique est en permanence exposée aux critiques de toutes parts.

Interdire le recours aux instruments théoriques de la critique

On peut réduire, voire pratiquement éliminer ce handicap en interdisant le recours aux instruments de la critique ; quiconque utilise les instruments interdits sera socialement marginalisé et, dans la mesure du possible, exposé à la diffamation politique.

L’interdit sur les instruments de la critique fut utilisé avec une grande efficacité par les mouvements gnostiques, partout où ils obtinrent un certain succès politique.

Concrètement, l’interdit, dans le sillage de la Réforme, devait porter sur la philosophie classique et sur la théologie scolastique et, étant donné que ces deux rubriques recouvraient la plus grande et la plus importante partie de la culture intellectuelle de l’Occident, dès lors que l’interdit s’exerça, il en consacra la ruine.

Cette destruction fut en fait si profonde que la société occidentale ne s’est jamais complètement remise de ce coup.

Anathématiser, dénoncer, marginaliser plutôt que réfuter

Un incident, tiré de la vie de Hooker, illustrera la situation. La Christian Letter anonyme de 1599 que reçut Hooker se plaignait amèrement :

Même si l’on trouve dans tous vos livres de nombreuses vérités et si beaucoup de points subtils y sont abordés avec élégance, on remarque pourtant dans presque tous vos discours qu’Aristote, le patriarche des philosophes (de même que beaucoup d’autres écrivains humanistes), et les scolastiques si ingénieux interviennent à tout propos : vous placez la raison au-dessus de l’Écriture sainte et la lecture au-dessus de la prédication. [4]

De tels reproches concernant la violation de l’interdit ne constituaient pas une opinion inoffensive.

En 1585, dans l’affaire Travers, Hooker avait été la cible de reproches analogues qui proclamaient sur un ton de dénonciation qu’« on n’avait pas entendu semblables absurdités [...] en public dans ce pays depuis l’époque de la reine Marie ».

Dans la réponse qu’il adressa à l’archevêque de Canterbury, Hooker dut exprimer de façon très apologétique son espoir de n’« avoir rien commis d’illégal » en se livrant à des distinctions théoriques et à des digressions au cours de ses sermons [5].

Contrôler l’école et les moyens de communication

Étant donné que le gnosticisme se nourrit des erreurs théoriques que nous avons exposées au cours de notre précédente conférence, l’interdit sur la théorie au sens classique constitue la condition sine qua non de son expansion sociale et de sa survie.

D’où de sérieuses répercussions en ce qui concerne l’éventualité d’un débat public dans des sociétés où les mouvements gnostiques ont acquis une influence sociale suffisante pour contrôler les moyens de communication, les institutions éducatives, etc.

Dans la mesure où un tel contrôle est efficace, le débat théorique sur les problèmes qui concernent la vérité de l’existence humaine est publiquement impossible, étant donné que l’usage d’un raisonnement théorique est interdit.

Maintenir la société dans l’ignorance de l’existence d’une critique théorique

Si bien protégées que puissent être les libertés constitutionnelles d’expression et de la presse, quelle que soit l’intensité avec laquelle le débat théorique se manifeste dans des cercles restreints et trouve son expression dans les publications pratiquement privées d’une poignée d’érudits, le débat dans la sphère publique concernée par la politique se réduira toutefois essentiellement au jeu de dés pipés qu’il est devenu dans les sociétés contemporaines progressistes — sans parler de la qualité de ce débat dans les empires totalitaires.

Le débat théorique peut certes être protégé par des garanties constitutionnelles, mais il ne peut s’établir que par la volonté d’utiliser et d’accepter le raisonnement théorique.

Faute de l’existence d’une telle volonté, une société ne peut pas compter pour son fonctionnement sur le raisonnement et la persuasion quand il y va de la vérité de l’existence humaine ; et il faut alors recourir à d’autres moyens.

Moyens de supprimer le débat théorique

La solution islamique : un débat théorique réservé à des « sages »

Telle était la situation de Hooker. Le débat avec ses opposants puritains était impossible, du fait que ces derniers n’acceptaient pas le raisonnement.

On peut déduire ses idées à ce sujet à partir des notes qu’il avait jetées peu avant sa mort sur un exemplaire de la Christian Letter que nous avons citée plus haut.

Parmi les citations de plusieurs autorités, on trouve un passage d’Averroès :

Il est interdit de discourir (sermo) sur la connaissance que Dieu dans Sa gloire a de Lui-même et du monde. Et il est a fortiori interdit d’écrire sur ce sujet.

Car l’intelligence du commun des mortels ne saurait atteindre de telles profondeurs ; et dès lors qu’elles forment le thème de leurs discussions, elles détruisent la divinité.

Par conséquent discourir de cette connaissance leur est interdit : qu’il suffise à leur bonheur de comprendre ce qu’ils peuvent saisir au moyen de leur intelligence.

La loi [c’est-à-dire le Coran], dont l’intention première était d’enseigner le commun des mortels, s’est abstenue de toute information à ce sujet, car il est inaccessible à l’homme ; nous ne possédons pas les instruments humains qui nous permettraient de devenir semblables à Dieu en vue d’une communication intelligible à Son sujet. Ainsi qu’il est dit :

De Sa main gauche Il créa la terre, tandis que Sa droite Il mesurait le ciel.

Cette question est par conséquent réservée au sage que Dieu a consacré à la vérité. [6]

Dans ce passage, Averroès indiquait la solution que la civilisation islamique avait trouvée au problème du débat théorique.

  • Le noyau de la vérité est l’expérience de la transcendance au sens anthropologique et sotériologique ; son explication théorique n’est accessible qu’au « sage ».
  • Le « profane » doit accepter, en vertu d’un fondamentalisme élémentaire, la vérité telle qu’elle est symbolisée dans la Bible ; il doit se garder de toute théorisation pour laquelle il est concrètement et intellectuellement incapable, car il ne ferait que détruire Dieu.

Compte tenu du « meurtre de Dieu » commis par la société occidentale lorsque les « profanes » progressistes se sont emparés de la signification de l’existence humaine dans la société et dans l’histoire, il faut reconnaître qu’Averroès avait raison.

Toutefois, la structure d’une civilisation n’est pas à la disposition de ses membres individuels.

La solution islamique, consistant à restreindre le débat philosophique aux cercles ésotériques dont la majorité des gens ignorait pratiquement l’existence, ne pouvait pas s’appliquer à la situation de Hooker.
L’histoire occidentale avait emprunté un cours différent et le débat entre « profanes » était tout à fait dépassé.

La solution de la modernité : étourdir par l’action politique pour faire oublier le débat théorique

Hooker dut donc affronter la seconde possibilité, à savoir celle en vertu de laquelle le gouvernement devait autoritairement mettre un terme à un débat qui ne pouvait pas se conclure par un accord obtenu grâce à la persuasion.

Ses adversaires puritains n’étaient pas des partenaires au sein d’un débat théorique, mais des révolutionnaires gnostiques, engagés dans une lutte pour la représentation existentielle qui aurait abouti au renversement de l’ordre social anglais, au contrôle des universités par les puritains et à la substitution du droit biblique au droit commun.

Par conséquent, le fait qu’il prit en compte cette seconde solution était tout à fait dans l’ordre des choses. Hooker comprit parfaitement ce qu’aujourd’hui on a tant de mal à comprendre, à savoir que la propagande gnostique consiste dans l’action politique et non pas dans une quête de la vérité au sens théorique.

Fanatisme destructeur de la foi révolutionnaire

Tout ou rien ! quelles qu’en soient les conséquences

Grâce à sa sensibilité infaillible, il fut également à même de diagnostiquer la composante nihiliste du gnosticisme dans la croyance puritaine selon laquelle leur discipline émanant de

l’exigence absolue de Dieu Tout-Puissant devait être acceptée, quand bien même le monde devrait, ce faisant, être mis absolument sens dessus dessous ; et c’est là que réside le plus grand danger [7].

Le devoir de l’autorité face à la Révolution

Dans la culture politique en vigueur à son époque, il ne faisait déjà absolument aucun doute que c’était le gouvernement, et non les sujets, qui représentait l’ordre de la société.

Lorsque quelque chose a été, établi en vertu du consentement public de la collectivité, tout jugement d’un homme en particulier auquel on le comparerait a un caractère strictement privé, quand bien même il prétendrait s’exprimer au nom de quelque instance publique.

De telle sorte qu’il n’y a pas d’autre moyen d’obtenir la paix et la tranquillité, à moins que la voix potentielle de la société tout entière ou du corps politique ne prédomine sur chaque voix particulière qui se fait entendre en son sein. [8]

Concrètement, cela signifie qu’un gouvernement a le devoir de maintenir l’ordre, ainsi que la vérité qu’il représente ; lorsque surgit un chef gnostique qui proclame que Dieu ou le progrès, la race ou la dialectique lui a ordonné de devenir le souverain existentiel, un gouvernement n’est pas censé trahir la confiance qu’on a en lui, et abdiquer.

[1Richard Hooker, Works, éd. Keble, 7e éd., Oxford, 1888. Nous résumons la première partie, p. 145-155.

[2Ibid., p. 127 sq.

[3D’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, éd, F, Picavet, Paris, 1894, p. 139-140.

[4R. Hooker, op. cit., p. 373.

[5Christian Letter (1599), ibid., III, p. 585 sq.

[6Pour le texte latin de ce passage, voir ibid., I, cxx.

[7Ibid., p. 182.

[8Ibid.,p. 171.


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