Les textes de ce site légitimiste n’engagent pas la personne de Louis XX

Vive le Roy
Unir les peuples de France dans l’amour du Roi

Catholiques, protestants, musulmans, juifs, athées... pour le Roi

Aux sources de la légitimité
dimanche 26 novembre 2017 par Faoudel Enregistrer au format PDF

Un gouvernement, même le plus mauvais et le plus injuste, possède une légitimité minimale, car il est encore préférable au chaos de l’anarchie qui n’est que la version atomisée et généralisée de la loi du plus fort. Cependant il existe des degrés positifs de légitimité qui permettent de définir et de classer les gouvernements justes, selon qu’ils se fondent sur un de ces trois degrés de légitimité :

  • 1er degré : Reconnaissance de la loi naturelle — véritable écologie du comportement humain —, et reconnaissance du droit naturel pour tout homme de vivre selon cette loi (critère compatible avec l’athéisme).
  • 2e degré : Reconnaissance de l’origine divine de la loi naturelle et donc reconnaissance du droit divin de vivre selon cette loi (critère compatible avec la plupart des religions).
  • 3e degré : Reconnaissance de Jésus-Christ Roi des rois, Verbe de Dieu, Dieu unique fait-homme et modèle du roi serviteur de tous (critère compatible avec la plupart des religions chrétiennes).

Les monarchies traditionnelles s’efforcent au moins de respecter la loi naturelle. En reconnaissant à leurs sujets le droit naturel d’observer cette loi transcendante, les rois établissent la justice et obtiennent de tous leurs peuples, non seulement l’obéissance libre, mais plus encore leur amour.

Des questions, une démarche

Qu’est-ce qu’un régime politique légitime ? Quelle est plus précisément la finalité de la politique ? L’activité politique étant propre à l’être humain, la réponse à ces questions se trouve probablement dans la connaissance de ce qui constitue l’humanité elle-même. Peut-être saurons-nous alors dégager des principes de légitimité susceptibles d’une adhésion la plus universelle.

L’homme est un animal rationnel

Aristote (384-322 av. J.C.) constate :

L’homme est un animal rationnel [1].

L’homme est en effet doué de raison, son intelligence peut connaître le vrai, le beau et le bien. Sa raison est capable, non seulement d’identifier le bien à atteindre, mais encore, de trouver un moyen propre pour atteindre ce bien (c’est précisément dans le choix moyens pour atteindre le bien que réside la liberté de l’homme). Bossuet (1627-1704) écrit :

La raison est cette lumière admirable, dont le riche présent […] vient du ciel […] par laquelle Dieu a voulu que tous les hommes fussent libres [2].

Agir selon la raison c’est agir vertueusement et parvenir ainsi au bonheur

L’homme vertueux est celui qui agit conformément à la raison, et Cicéron (106-43 av. J.C.) remarque en effet :

Pour tout dire en un mot, la vertu est la raison même [3].

De même un saint Thomas d’Aquin (1224-1274) dit :

[...] il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison. Ce qui est proprement agir selon la vertu [4].

Le Chinois Confucius (Ve-IVe siècle av. J.C.) se rapportant à la Grande étude – qui est le traité d’éducation des anciens rois – ajoute qu’on ne peut tendre vers le souverain bien qu’en agissant conformément à la raison qui est la perfection humaine :

La loi de la Grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien [5].

Aristote identifie d’ailleurs le souverain bien avec le bonheur que l’on éprouve au terme d’une vie vertueuse :

Qu’est-ce donc qui empêche de qualifier d’heureux celui qui agit conformément à la vertu parfaite, et qui est suffisamment pourvu de biens extérieurs, non pendant telle ou telle durée, mais pendant une vie complète ? [6]

L’homme est par nature un animal politique

Un homme ne parvient à accomplir sa nature d’animal rationnel qu’à l’aide de l’éducation que lui dispensent ses semblables au sein de communautés naturelles.

  • La première des communautés naturelles est la famille : le petit d’homme vient au monde grâce à un père et une mère qui doivent naturellement — sauf accident — l’élever, lui donner une éducation, lui transmettre ce qu’ils ont eux-mêmes reçu. Par son exemple, la famille procure l’amour et éduque à l’amour, elle enseigne l’essentiel de la vie en société (comme le respect de l’altérité sexuée, l’aide à apporter aux plus jeunes ou aux plus faibles, etc.) ainsi que la hiérarchie des biens. Mais la famille, malgré son rôle essentiel, ne peut pourvoir à l’ensemble de ses besoins.
  • L’autre communauté naturelle – celle qui existe nécessairement — qui pourvoie le plus universellement aux besoins de l’être humain est la communauté politique (ou Cité) ; aussi Aristote donne-t-il une autre définition de l’homme, cette fois-ci, dans un ordre pratique :
    L’homme est par nature un animal politique [7].

    Sans la Cité, l’homme ne peut accomplir sa nature rationnelle, il est un enfant-loup, autrement-dit, à peine plus qu’un animal.

La loi naturelle est la loi de la nature humaine

L’homme est donc un animal rationnel et politique, aussi, comme n’importe quelle autre créature, existe-t-il pour lui des lois qui lui sont propres et qui constituent l’écologie de l’être humain : non seulement des lois physiques, biologiques ou physiologiques (nature animale), mais aussi des lois de bon comportement par rapport à lui même et par rapport à ses semblables (nature rationnelle et politique). Les lois du bon comportement de l’être humain sont appelées loi naturelle ou loi morale.

Saint Thomas d’Aquin résume les préceptes de la loi naturelle :

Tout ce qui agit, le fait en vue d’une fin qui a valeur de bien. C’est pourquoi le principe premier, pour la raison pratique, est celui qui se base sur la notion de bien, à savoir qu’il faut faire et rechercher le bien et éviter le mal. Tel est le premier précepte de la loi [8].
[…] tout ce qui assure la conservation humaine et tout ce qui empêche le contraire de cette vie, c’est-à-dire la mort, relèvent de la loi naturelle [9].
[…] appartient à la loi naturelle ce que l’instinct naturel apprend à tous les animaux, par exemple l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, etc. [10]
On trouve dans l’homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d’être raisonnable, qui lui est propre ; ainsi se sent-il un désir naturel de connaître la vérité sur Dieu et de vivre en société. En suite de quoi appartient à la loi naturelle tout ce qui relève de cet attrait propre : par exemple qu’il évite l’ignorance, ou ne fasse pas de tort à son prochain avec lequel il doit entretenir des rapports, et en général toute autre prescription de ce genre [11].

Mais bien avant saint Thomas, dans la Rome païenne, un Cicéron proclame l’universalité de la loi naturelle propre au genre humain :

Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature, universelle, immuable, éternelle dont les ordres invitent au devoir, dont les prohibitions éloignent du mal. Soit qu’elle commande, soit qu’elle défende, ses paroles ne sont ni vaines auprès des bons, ni puissantes sur les méchants. Cette loi ne saurait être contredite par une autre, ni rapportée en quelque partie, ni abrogée tout entière. Ni le sénat, ni le peuple ne peuvent nous délier de l’obéissance à cette loi. Elle n’a pas besoin d’un nouvel interprète, ou d’un organe nouveau. Elle ne sera pas autre dans Rome, autre, dans Athènes ; elle ne sera pas autre demain qu’aujourd’hui : mais, dans toutes les nations et dans tous les temps, cette loi régnera toujours, une, éternelle, impérissable ; et le guide commun, le roi de toutes les créatures, Dieu même donne la naissance, la sanction et la publicité à cette loi, que l’homme ne peut méconnaître, sans se fuir lui-même, sans renier sa nature, et par cela seul, sans subir les plus dures expiations, eût-il évité d’ailleurs tout ce qu’on appelle supplice [12].

Le droit naturel découle de la loi naturelle

L’existence d’une loi commune au genre humain implique des droits imprescriptibles qui garantissent à tout être humain la liberté d’accomplir cette loi, tel est le droit naturel. Quand Aristote traite de la « loi commune » à tous les hommes et du droit naturel qui lui est associé, il recourt à l’exemple d’Antigone — l’héroïne du dramaturge Sophocle (495-406 av. J.-C.) — qui meurt pour avoir soutenu devant le tyran Créon qu’elle avait le droit d’obéir à une loi supérieure à la sienne :

[…] il y a une justice et une injustice dont tous les hommes ont comme une divination et dont le sentiment leur est naturel et commun, même quand il n’existe entre eux aucune communauté ni aucun contrat ; c’est évidemment, par exemple, ce dont parle l’Antigone de Sophocle, quand elle affirme qu’il était juste d’enfreindre la défense et d’ensevelir Polynice ; car c’était là un droit naturel : « Loi qui n’est ni d’aujourd’hui ni d’hier, qui est éternelle et dont personne ne connaît l’origine. » C’est aussi celle dont Empédocle s’autorise pour interdire de tuer un être animé ; car on ne peut prétendre que cet acte soit juste pour certains, et ne le soit pas pour d’autres : « Mais la loi universelle s’étend en tous sens, à travers l’éther qui règne au loin et aussi la terre immense [13]. »

De l’Intelligence à l’origine de la loi naturelle : origine du droit divin

Il n’y a point de loi sans législateur et, depuis l’Antiquité, la loi naturelle est reconnue comme le fruit d’une Intelligence supérieure, d’une Volonté divine. Ainsi l’exprime Sophocle par la voix de la vertueuse Antigone qui conteste la loi de Créon, injuste, car contraire à la loi naturelle et divine, ainsi qu’au droit associé à cette loi prioritaire :

Antigone --- Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! Ce n’est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m’exposer à leur vengeance chez les dieux ? [14].

Bonald (1754-1840) précise la notion de droit divin, ce droit fondamental d’obéir de vivre selon la loi naturelle voulue par Dieu et à laquelle doivent nécessairement se conformer les lois de l’autorité politique pour être légitimes :

[...] nous ne voyons le droit divin que dans la conformité des lois sociales aux lois naturelles dont Dieu est l’auteur [...] [15].
[les gouvernements] sont surtout de droit divin lorsqu’ils sont conformes aux lois naturelles de l’ordre social dont le suprême législateur est l’auteur et le conservateur, et le pouvoir public ainsi considéré n’est pas plus ni autrement de droit divin que le pouvoir domestique. Et les imposteurs qui disent, et les sots qui répètent que nous croyons telle ou telle famille, tel ou tel homme visiblement désigné par la providence pour régner sur un peuple nous prêtent gratuitement une absurdité pour avoir le facile mérite de la combattre, et sous ce rapport, la famille des bourbons n’était pas plus de droit divin que celle des ottomans [16].

Le droit divin n’est donc que la reconnaissance de l’origine divine du droit naturel.

Rôle de la politique, conservation du bien commun

Des lignes précédentes résulte que la politique a pour finalité de permettre aux hommes l’accomplissement de leur nature d’animal rationnel et politique. Le Chinois Confucius dit :

Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière, dans leurs États, le principe lumineux de la raison que nous recevons du Ciel, s’attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes [sc].

Aristote confirme que la finalité de la politique est le bonheur, soit une vie de la communauté politique conforme à la raison, à la vertu. Aussi l’homme d’État doit-il posséder de solides connaissances en morale pour bien gouverner :

Le bonheur est au nombre des biens de valeur et parfaits. Il semble tel précisément parce qu’il est un principe : c’est pour le bonheur que nous faisons tout le reste, et nous posons que le principe et la cause des biens est quelque chose de précieux et de divin.

Puisque le bonheur est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite, l’examen doit porter sur la vertu : peut-être aurons-nous ainsi une vue meilleure du bonheur.

L’homme d’État authentique passe pour y consacrer l’essentiel de ses efforts : il veut faire de ses concitoyens de bons citoyens, dociles aux lois.[…]

Ainsi l’homme d’État doit étudier l’âme : il doit l’étudier pour ces raisons, et juste assez pour ce qu’il recherche [17].

Saint Thomas précise la mission du souverain :

Le roi est celui qui gouverne la multitude d’une cité ou d’une province, et ceci en vue du bien commun [18].

Et il détaille les conditions de réalisation du bien commun :

Toutefois, si l’unité même de l’homme est l’effet de la nature, l’unité de la multitude, que l’on nomme paix, doit être procurée par les soins du souverain.

Ainsi, trois conditions seront requises pour que la multitude s’établisse dans une vie conforme à l’honnêteté naturelle.

  • La première sera qu’elle se fonde sur l’unité de la paix.
  • La seconde, qu’étant unie par le lien de la paix, elle soit dirigée à bien agir. Car, s’il est impossible à l’homme de bien agir lorsque l’unité de ses parties ne se trouve préalablement réalisée, de même il sera impossible [de bien agir] à une société humaine à qui manque l’unité de la paix, en raison de ses luttes intestines.
  • La troisième condition requise est que la prudence du souverain prévoie tout ce qui suffit à [assurer] le plein développement d’une vie conforme au bien honnête.

Tels sont les moyens par lesquels le roi pourra fixer la multitude dans un genre de vie conforme à l’honnêteté naturelle [19].

L’apport chrétien sublime le rôle du Roi qui devient l’auxiliaire de Dieu pour guider les hommes vers le bonheur éternel, pour les conduire — grâce à une vie honnête, une vie conforme à leur nature d’animal rationnel et politique —, à jouir après la mort, de Dieu Lui-même, la Source de l’Amour et de tout Bien. Saint Thomas continue :

Or tout homme à qui il incombe de parfaire une chose en l’ordonnant à une autre comme à sa fin, doit tendre à ce que son ouvrage soit conforme à cette fin. Ainsi, un artisan doit faire une épée qui convienne au combat, et un architecte disposer une maison qui soit habitable. Le roi doit travailler à ce que son peuple atteigne sa fin, qui est de mener une vie honnête.

Si donc la vie présente, le bien-être et la rectitude morale qu’elle comporte ont pour fin la béatitude céleste, il appartient en conséquence à la fonction royale de procurer le bien commun de la multitude, suivant une méthode capable de lui faire obtenir la béatitude céleste ; c’est-à-dire qu’il doit prescrire ce qui y conduit et, dans la mesure du possible, interdire ce qui y est contraire [20].

Autorité et légitimité du prince

Si le prince s’efforce de vivre et de gouverner selon la raison, s’il œuvre pour permettre aux hommes d’accomplir leur nature en leur garantissant le droit naturel et divin de vivre selon la loi naturelle, alors il est aimé. Les anciens Chinois disent en effet :

C’est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur son principe rationnel et moral. S’il possède les vertus qui en sont la conséquence, il possédera le cœur des hommes [21].

Bossuet est plus rigoureux encore quand il s’adresse au futur roi quant à la nécessité de gouverner selon la raison :

Quiconque ne daignera pas mettre à profit ce don du ciel, c’est une nécessité qu’il ait Dieu et les hommes pour ennemis. Car il ne faut pas s’attendre, ou que les hommes respectent celui qui méprise ce qui le fait homme, ou que Dieu protège celui qui n’aura fait aucun état de ses dons les plus excellents [22].

En 1191, le philosophe Tchoû-Hî, disciple de Confucius, cite un ancien texte chinois et le commente :

Le Khang-kao dit : « Le mandat du Ciel qui donne la souveraineté à un homme, ne la lui confère pas pour toujours. » Ce qui signifie qu’en pratiquant le bien ou la justice, on l’obtient ; et qu’en pratiquant le mal ou l’injustice, on le perd [23].

Ce « mandat du Ciel » s’identifie véritablement à l’« autorité », terme que le philosophe espagnol Jaime Bofill (1910-1965) définit :

[…] l’autorité est un pouvoir ; mais tout pouvoir n’est pas autorité ; l’autorité est un pouvoir moral, et parce qu’il est pouvoir de gouverner, c’est-à-dire, de conduire un être vers sa finalité, son sujet, son dépositaire doit être intelligent ; celui-ci doit connaître, en effet, la raison de la finalité, la congruence des moyens à cette dernière, il doit être capable d’établir les nécessaires relations de dépendance de ceux-là par rapport à celle-ci ; il doit, en un mot, être capable de légiférer [24].

Et c’est bien l’origine transcendante de l’autorité qui borne son pouvoir ainsi que le note la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975) [25] :

La source de l’autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ; c’est toujours de cette source, de cette force extérieure qui transcende le domaine politique, que les autorités tirent leur autorité, c’est-à-dire leur légitimité, et celle-ci peut borner leur pouvoir [26].

Hannah Arendt ajoute que l’autorité permet ce miracle de l’obéissance libre :

L’autorité implique une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté [27].

On comprend alors l’enseignement de Louis XIV au Dauphin :

Et à vous dire la vérité, mon fils, nous ne manquons pas seulement de reconnaissance et de justice, mais de prudence et de bon sens, quand nous manquons de vénération pour Celui dont nous ne sommes que les lieutenants. Notre soumission pour Lui est la règle et l’exemple de celle qui nous est due [28].

Le roi est semblable au commandant d’un navire dont la mission est d’amener les passagers à bon port. Comme le commandant est le « seul maître après Dieu » des opérations sur son bateau pour atteindre la destination du voyage, de même le roi est le maître ultime des lois positives dans son royaume pour atteindre la fin qui lui est assignée. Sous ce rapport, le roi devient le serviteur de tous pour établir le bien, ce que Dante (1265-1321) résume :

On voit que, si le consul ou le roi ont seigneurie sur les autres au regard de la route à suivre, il n’empêche qu’au regard du but ils sont serviteurs des autres : et le Monarque principalement, qu’il faut tenir sans doute aucun pour le serviteur de tous. Ainsi enfin peut-on connaître dès ce point que l’existence du Monarque est rendue nécessaire par la fin qui lui est assignée, d’établir et maintenir les lois. Adonc le genre humain, quand il est rangé sous le Monarque, se trouve au mieux ; d’où il suit qu’une Monarchie est nécessaire au bien-être du monde [29].

Le gouvernement organique et ses principes de finalité et de subsidiarité

Le modèle de la Cité traditionnelle est la société organique, autrement-dit : une société dont les membres sont reliés les uns aux autres de façon vivante — tels les organes du corps humain – afin de coopérer en vue du bien commun du corps tout entier. C’est ce modèle traditionnel de la Cité auquel recourt le même Louis XIV :

Car enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre. Il semble qu’ils fassent une partie de nous mêmes, puisque nous sommes la tête d’un corps dont ils sont les membres [30].

La société organique repose sur deux principes :

  • Principe de finalité : les groupements du corps social sont des organes vivants et complémentaires qui agissent pour leur bien commun, mais aussi pour le bien commun du corps tout entier.
  • Principe de subsidiarité : un groupement d’ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie des groupements d’ordre inférieur, à commencer par la famille, mais les soutenir et les favoriser.

Le roi est le justicier

Le roi garantit l’État de droit, et l’historien François Furet (1927-1997) dit :

Au-dessus des lois, mais soumis à des lois, le roi de France n’est pas un tyran : la monarchie française, État de droit, ne doit pas être confondue avec le despotisme, qui est le pouvoir sans frein d’un maître [31].

Toute l’œuvre de Bonald démontre que le rôle essentiel du roi consiste à rendre la justice :

Le premier principe de la royauté est que les rois de France doivent être justiciers comme saint Louis plutôt que guerriers et que la gravité du magistrat qui éloigne la familiarité leur sied mieux que la camaraderie militaire [32].

Aristote précise ce qu’il faut entendre par « juste » :

[…] en un sens nous appelons juste ce qui produit et conserve le bonheur et ses composants pour la communauté politique [33].

Légitimité institutionnelle et lois fondamentales

Quand il s’agit de définir la notion de légitimité, Mgr de Ségur (1820-1881), pourtant très empreint d’utopie moderniste, expose fort justement :

[Gouvernement] légitime, c’est-à-dire conforme à la loi de Dieu et aux traditions du pays [34].

La France, par exemple, possède cette grâce inestimable que la désignation du monarque est ôtée du choix humain mais confiée à la seule loi, ou Lois fondamentales du Royaume au sujet desquelles Jean-Baptiste Colbert de Torcy — ministre de Louis XIV et neveu du grand Colbert – écrit :

Suivant ces lois, le prince le plus proche de la couronne en est héritier nécessaire […] il succède, non comme héritier, mais comme le monarque du royaume […] par le seul droit de sa naissance. Il n’est redevable de la couronne ni au testament de son prédécesseur, ni à aucun édit, ni a aucun décret, ni enfin à la libéralité de personne, mais à la loi. Cette loi est regardée comme l’ouvrage de celui qui a établi toutes les monarchies, et nous sommes persuadés, en France, que Dieu seul la peut abolir [35].

Ce mode de désignation offre en effet l’immense avantage de préserver au mieux l’unité de la paix en épargnant au pays les inévitables luttes pour le pouvoir.

Monarchie indépendante et gouvernement de conseil

Gouverner pour le bien commun implique une autorité politique indépendante des lobbies économiques ou idéologiques, on parle alors d’autorité « absolue ». L’historien François Bluche (né en 1925), spécialiste de la période classique, explique ce qu’il faut comprendre par cette expression :

Le monarque étant parfaitement souverain, la monarchie française est absolue, c’est-à-dire parfaite. Absolue, c’est à dire sans liens, ce qui ne veut pas dire sans limites [36].

Non tyrannique, le régime absolu est en effet un régime tempéré, un « régime de conseil » dans lequel les organes sociaux ont le devoir de conseil auprès de l’autorité politique. Le régime de conseil est de loin plus naturel et préférable au régime d’opposition — ou « régime de partis » —, ruineux pour le bien commun et Bonald explique :

Dans le premier système, la monarchie royale, le pouvoir est conseillé, dans le second, il est combattu ; dans l’un, il est regardé comme un père, ou du moins comme un protecteur, dans l’autre comme un ennemi. Pour l’un, on dit : le roi en son conseil, a ordonné, etc. pour l’autre, on devrait dire : le roi, malgré l’opposition, ordonne, etc. etc. […] Ainsi dans l’ancienne France, le roi gouvernait en son conseil, ou en ses conseils, Conseil d’État, Conseil privé, Conseil des finances, de commerce, Grand conseil, etc. et même les remontrances des cours souveraines et les doléances des états généraux n’étaient au fond que des conseils, mais des conseils d’autant plus imposants qu’ils étaient donnés par des corps puissants et indépendants [37].

Non seulement le régime des partis s’oppose par définition à l’unité de la paix — puisqu’il divise et constitue une sorte de guerre institutionnalisée —, mais pire encore, il corrompt, et le même Bonald, pour avoir participé à ces assemblées parlementaires, témoigne :

Le chancelier de l’Hôpital, Sully, d’Aguesseau, ont été de sages conseillers des rois, mais je ne crains pas de soutenir que quatre ou cinq cents personnages tels que l’Hôpital, Sully, ou d’Aguesseau réunis en assemblée délibérante seraient bientôt divisés en majorité et minorité et finiraient par faire une opposition où l’on pourrait ne plus reconnaître leur raison, ni peut-être leur vertu [38].

La royauté chrétienne

Les anciens païens – comme Confucius, Aristote ou Cicéron – avaient énoncé ce que l’homme pouvait connaître de lui-même et de Dieu par les seules lumières de la raison. Pour en savoir plus sur la destinée humaine et sur l’intimité de Dieu, il fallait que Dieu intervienne par une Révélation. Or Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis », autrement-dit « Je suis l’Être par lui-même existant », précisément la définition de Dieu qu’Aristote avait trouvée hors de toute révélation. Par ailleurs, Jésus-Christ déconcerte les hommes en leur enseignant l’humilité et la vie intérieure pour gagner non seulement le bonheur fragile et périssable d’une vie vertueuse ici-bas, mais plus encore le bonheur éternel de la fruition de Dieu après la mort. Jésus proclame aussi – ce qui lui vaudra la peine de mort :

  • sa divinité devant le tribunal religieux : « --- Tu es donc le Christ, le Fils de Dieu ? --- Tu l’as dit, je le suis ».
  • sa royauté universelle devant le tribunal politique : « Je suis roi ; ma royauté n’est pas de ce monde ». Jésus ne tient sa royauté d’aucune créature (ce monde), mais du Père éternel.

Bonald explique à propos de la religion chrétienne fondée sur la Révélation de Jésus-Christ :

Le christianisme est la « réalisation » de l’idée abstraite et spéculative de la divinité, la personnification, qu’on me passe ce terme, de Dieu même, qui après avoir fait l’homme à son image, s’est fait lui-même à l’image de l’homme pour être connu, aimé et adoré des hommes.

Il y a 18 siècles que le fils de Dieu, Dieu lui-même, a daigné revêtir la forme humaine, est né, a vécu, a souffert, est mort comme homme, et a conversé longtemps au milieu des hommes. En mémoire de ce grand événement et pour en conserver au monde un perpétuel témoignage, il a laissé

  • sur les autels sa présence réelle d’une manière mystique et sous des apparences sensibles ; il a laissé encore
  • dans des livres sacrés le dépôt de ses leçons, règle éternelle de toute morale et de nos devoirs,
  • dans l’histoire de sa vie mortelle le modèle éternel de toutes les vertus, et
  • dans la constitution de la société qu’il a fondée et dont il est le pouvoir suprême, le type de toute constitution naturelle de société.

Ce Dieu fait homme est donc

  • celui que les chrétiens reconnaissent pour le vrai souverain,
  • le pouvoir de la société,
  • l’homme général représentant dans sa personne l’humanité toute entière,
  • il est comme il le dit lui-même, le roi des rois,
  • celui par lequel les rois règnent et les législateurs rendent des lois justes et sages, per me reges regnant,
  • tout pouvoir, dit-il, lui a été donné au ciel et sur la terre,
  • nul autre nom que le sien n’a été donné à l’homme pour être sauvé, et à la société pour être heureuse et forte ;
  • c’est la pierre fondamentale de l’édifice social contre laquelle tout ce qui se heurte sera brisé,
  • et c’est ce qu’ont oublié trop souvent les chefs des nations chrétiennes qui n’ont reçu de force que pour protéger la religion, et qui, tout observateurs qu’ils peuvent être de ses préceptes dans leur conduite personnelle, ne la pratiquent jamais mieux que lorsqu’ils la défendent [39].

Le théoricien socialiste et anarchiste Proudhon (1809-1865) reconnaît le caractère unique et rationnel de cette religion catholique qu’il a combattue avec acharnement toute sa vie :

L’Église croit en Dieu : elle y croit mieux qu’aucune secte ; elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l’essence divine, et il n’y a qu’elle qui sache l’adorer. Or, comme ni la raison ni le cœur de l’homme n’ont su s’affranchir de la pensée de Dieu, qui est le propre de l’Église, l’Église, malgré ses agitations, est restée indestructible […] tant qu’il restera dans la société une étincelle de foi religieuse, le vaisseau de Pierre pourra se dire garanti contre le naufrage […] l’Église catholique est celle dont le dogmatisme, la discipline, la hiérarchie, le progrès, réalisent le mieux le principe et le type théorique de la société religieuse, celle par conséquent qui a le plus de droit au gouvernement des âmes, pour ne parler d’abord que de celui-là […] au point de vue religieux, principe de toutes les églises, le catholicisme est resté ce qu’il y a de plus rationnel et de plus complet, l’Église de Rome, malgré tant et de si formidables défections, doit être réputée la seule légitime [40].

Lors du sacre, le roi reconnaît institutionnellement la Royauté suprême de Jésus-Christ et la mission spécifique de l’Église. En France, le sacre ne fait pas le roi mais il donne au souverain les grâces divines nécessaires pour accomplir sa charge.

Termes d’une Charte de la légitimité

Le pouvoir politique devient autorité politique — ou pouvoir légitime, ou pouvoir qui établit la justice —, s’il se conforme au moins au premier des trois degrés de légitimité caractérisés par la reconnaissance, et des peuples, et de l’autorité politique, des principes suivants :

  • 1er degré : il existe une loi naturelle de l’espèce humaine qui est la véritable écologie du comportement humain. L’autorité politique acquiert de la légitimité en s’efforçant de garantir aux sujets, à la fois le droit naturel et les conditions favorables pour pouvoir observer cette loi. Ce niveau est compatible avec l’athéisme.
  • 2e degré : il n’y point de loi sans législateur et la loi naturelle est donc d’origine extra-humaine. L’autorité politique acquiert de la légitimité, non seulement en reconnaissant un Législateur suprême extérieur à lui — législateur appelé « Dieu » —, mais en se faisant son « lieu-tenant », son auxiliaire, pour garantir aux sujets le droit divin de vivre selon la loi naturelle. Ce niveau est compatible avec la plupart des religions.
  • 3e degré : Jésus-Christ est Roi universel des personnes comme des sociétés (Il est l’Archétype du genre humain, le modèle achevé de l’observance de la loi naturelle, le Verbe du Dieu, Dieu unique fait homme). L’autorité politique acquiert de la légitimité en imitant le Christ — serviteur de tous, modèle achevé des vertus — non seulement pour guider les peuples vers l’honneur ici-bas, mais conduire les chrétiens vers le bonheur éternel avec l’aide de l’Église [41].

Conclusion

Ni démocratique (pouvoir désigné par une volonté générale fantasmée), ni théocratique (autorité directement désignée par Dieu), ni hiérocratique (autorité désignée ou commandée par les clercs), l’autorité du roi vient non seulement de la loi qui le désigne, mais principalement de sa reconnaissance personnelle et institutionnelle (lors du sacre) de la loi naturelle, de l’autorité ultime de Dieu, de la souveraineté de Jésus-Christ, dans cet ordre.
Le dernier degré de légitimité est le plus achevé et s’identifie à celui de la royauté traditionnelle française.
Comme ce dernier degré implique les précédents, la légitimité du roi peut être ainsi reconnue universellement par chacun de ses sujets : catholique, protestant, musulman, juif, athée.

[1Aristote, Métaphysiques, 1326.

[2Jacques-Bénigne de Bossuet, Œuvres de Bossuet, Tome 1, Firmin Didot frères fils et Cie, Paris, 1860, p. 15-16.

[3Cicéron, Œuvres complètes de M. T. Cicéron, « Tusculanarum diputationum », libri IV, Lefèvre Librairie, 1821, Tome 24, p. 359.

[4Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, « La loi », Question 94, Traduction Laversin, Édition de la revue des jeunes, Desclée & Cie, Paris, 1935, p. 115.

[5Confucius, Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, Traduit du Chinois par M.G.Pauthier, Librairie Garnier Frères, 1921.

[6Aristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1101a, op. cit., p.51-52.

[7Aristote, La Politique, 1253a, 2-3.

[8Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p. 109-110.

[9Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p.111.

[10Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94, p. 111.

[11Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 94 , p.111-112.

[12Cicéron, De republica, libri III, 17, in La république de Cicéron traduite d’après un texte découvert par M. Mai, par M. Villemain de l’Académie française, Didier et Cie librairies-éditeurs, 1858, p. 184-185.

[13Aristote, Rhétorique, Livre I, XII, trad. Médéric Dufour et autres, Paris, Les Belles-Lettres, 1967, t. 1

[14Sophocle, Antigone, trad. P. Mazon, Budé, Éd. Les Belles Lettres, 1962, p. 93.

[16Louis de Bonald, Louis de Bonald. Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits. Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 44.

[scConfucius, Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, Traduit du Chinois par M.G. Pauthier, Librairie Garnier Frères, 1921, p. 73.

[17Aristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1102a, op. cit., p.51-52.

[18Saint Thomas d’Aquin. De regno, Chap.I. Éditions de la Gazette Française, Paris, 1926.

[19Saint Thomas d’Aquin, De Regno, Chap.XV, Éditions de la Gazette Française, Paris, 1926.

[20Saint Thomas d’Aquin, De Regno, Chap.XV, Éditions de la Gazette Française, Paris, 1926.

[21Thseng-Tseu — disciple de Confucius —, « L’explication », chapitre 10, in Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, trad. M.G. Pauthier, Librairie Garnier Frères, Paris, 1921, p. 20.

[22J.-B. de Bossuet, Œuvres de Bossuet, op. cit., p. 15.

[23Tchoû-Hî, Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, op. cit.

[24Jaime Bofill, Autoridad, Jerarquia, Individuo, Révista de filosofia, 5 (1943), p. 365ité par Javier Barraycoa, in Du pouvoir…, Éd. Hora Decima, 2005, p.45.

[25Citer ici la grande philosophe ne signifie pas adhérer à l’ensemble son œuvre, qui reste largement moderne et antichrétienne, malgré d’inestimables découvertes et définitions.

[26Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio essais, Gallimard, 2007, p.129.

[27Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio Essais, p. 140

[28Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du dauphin, année 1661, livre second, deuxième section, cité par Alexandre Maral, Le Roi-Soleil et Dieu, Essai sur la religion de Louis XLV, Perrin, Paris, 2012, p. 7.

[29Dante Alighieri, Monarchia, livre I, ch. XII, 12-13, éd. des Œuvres complètes de la Pléiade, p. 651.)

[30François Bluche, Louis XIV vous parle, Stock, 1988, coll. Clefs de l’histoire, p.50. Cité par Marie-Pauline Deswarte, La République organique en France, Via Romana, 2014, p.13-14.

[31François Furet, La Révolution, Hachette, coll. Pluriel, Paris, 1988, t.1 introduction p.17.

[32Louis de Bonald, Réflexions sur la révolution de juillet 1830, Éd. DUC/Albatros, p.83.

[33Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, 1129b, op. cit., p.123.

[34Mgr de Ségur, Vive le roi ! in Œuvres, Paris : Tolra, 1877, 2 série, tome VI, chap. III.

[35Jean-Baptiste Colbert de Torcy, ministre de Louis XIV, cité par Th. Derisseyl in Mémoire sur les droits de la maison d’Anjou à la couronne de France, Fribourg, 1885.

[36François Bluche, L’Ancien régime, Institutions et société, Le Livre de poche, Col. Références, Paris, 1993, p.15.

[37Louis de Bonald, Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits, Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 45.

[38Louis de Bonald, Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits, Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 47.

[39Louis deBonald, Louis de Bonald. Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits. Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 81.

[40Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l’Église, éd. Office de publicité, Bruxelles, 1860, p.23,24,25.

[41L’Église est la société instituée par le Christ Lui-même pour aider chaque personne à se sauver, en étant le canal privilégié des grâces divines pour permettre à chacun d’accomplir sa nature selon ses talents.


Accueil | Contact | Plan du site | |