Le piège fatal du suffrage universel
Version du 17 juillet 2009 , par Faoudel
Il faut reconnaitre dans le Berbère saint Augustin l’un des principaux artisans de l’Occident chrétien, et son chef d’œuvre La Cité de Dieu, reste une référence essentielle aux sciences politiques. Dans cet ouvrage, l’évêque d’Hippone distingue deux cités :
Deux amours ont bâti deux cités ; l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu fit la cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi fit la cité de Dieu. [1]
Le médiéviste Lemarignier commente :
La cité de Dieu, c’est la cité des justes qui cherchent le royaume de Dieu avant de faire partie, dans le ciel, du nombre des élus. À cette cité de Dieu, civitas Dei, saint Augustin oppose la cité terrestre, civitas terrena, qui groupe ceux qui ne cherchent pas le Royaume de Dieu. Aux uns et aux autres, il a donné le nom mystique de “cité”… [2]
Avec l’avènement de la Modernité, l’amour de soi prend sa revanche, les Lumières le dotent d’un corpus doctrinal et politique qui produit un type de société inédit dans l’histoire de l’humanité : Dieu y est absent des institutions et relégué dans la sphère privée.
Comme un écho à la vieille distinction augustinienne, et pour rendre compte de l’apparition cette nouveauté, les sociologues, historiens et philosophes ont introduit les concepts d’hétéronomie et d’autonomie :
Les sociétés dites hétéronomes fonctionnent […] sur la base d’un système de valeurs découlant d’un principe qui leur est à la fois extérieur et supérieur […], elles sont marquées par la transcendance de la divinité au regard de la vie humaine et de son organisation sociale. [3]Tel est le cas de France monarchique où Jésus-Christ est reconnu institutionnellement vrai Roi par son lieutenant lors de la cérémonie du sacre. Cette société chrétienne mérite donc pleinement la qualification de cité de Dieu.
Au sein [des] sociétés d’Europe occidentale s’est développé à partir du XVIe siècle un dessein d’autonomie, non pas seulement du pouvoir civil par rapport au pouvoir ecclésiastique, mais bien plus fondamentalement de la société humaine prétendant se constituer en principe d’elle-même. Un tel propos visait implicitement à opérer un transfert de l’absolu de la transcendance religieuse au profit de l’immanence politique et sociale, à substituer une normativité fondée sur l’altérité religieuse par une normativité purement humaine, ayant une prétention à s’autolégitimer soit par la raison individuelle, soit par l’ordre social. [4]C’est le cas des sociétés issues des trois idéologies révolutionnaires de 1789 : le libéralisme, le nationalisme et le socialisme. Nous appellerons cette société inédite la cité de l’homme-dieu.
Essentiellement, l’objet du combat entre ces deux cités, est une conception radicalement opposée de ce qu’est l’être humain et de sa place.
Pour le chrétien :
Pour le révolutionnaire :
Qu’est-ce d’abord que l’égalité ? C’est la loi même du progrès humain ! c’est un fait social, c’est l’essence même et la légitimité de la société à laquelle nous appartenons. En effet, la société humaine n’a qu’une fin dernière : atténuer de plus en plus, à travers les âges, les inégalités primitives données par la nature. [11]
Mgr Gaume résume ainsi la doctrine révolutionnaire : « Je suis la haine de tout ordre que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et dieu tout ensemble. » [12]
Jules Ferry ne dit pas autre chose : « Mon but, c’est d’organiser l’humanité sans Dieu et sans roi. » [13]
Plus récemment, le philosophe Marcel Gauchet confirme « La république c’est le régime de la liberté humaine contre l’hétéronomie religieuse. Telle est sa définition véritablement philosophique. » [14]
Si la Révolution n’est pas naturelle, comment expliquer sa pérennité depuis deux siècles ? Comment se fait-il que le nombre de partisans de la cité de l’homme-dieu ne cesse d’augmenter ? Quelle est la source, le moteur de ce mouvement révolutionnaire de conversion des esprits ?
[1] St Augustin, La Cité de Dieu, Édition P.de Labriolle, 1957, l. IV, c. 4, p.332.
[2] Jean-François LEMARIGNIER, La France médiévale, Édition A. Colin, Paris, 2002, p.37.
[3] Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.14.
[4] Jean-Luc CHABOT, Le nationalisme, col. Que Sais-Je, 1997, p.15.
[5] Aristote, La Politique.
[6] St Jean, XIX,10–11
[7] St Paul, Épître aux Romains, XIII, 2
[8] St Jean, I,1
[9] Ludwig FEUERBACH, Essence du Christianisme, Librairie Internationale, Paris, 1864, p.27.
[10] GOETHE, Faust, Partie I, scène 5
[11] Jules FERRY, Discours sur l’égalité d’éducation, Discours et opinions de Jules Ferry, Paris , Armand Colin, 1893.
[12] Mgr GAUME, La Révolution, Recherches historiques, t. I, p. 18, Lille. Secrétariat Société Saint-Paul, 1877.
[13] Jules FERRY cité par Jean JAURES, Préface aux Discours parlementaires, Le socialisme et le radicalisme en 1885, Présentation de Madeleine Rebérioux, « Ressources », réédition Slatkine, 1980, p. 28-29.
[14] Marcel GAUCHET, art. La république aujourd’hui, La revue de l’inspection générale, n°1, Janvier 2004