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Leçon de démocratie par Aristophane et Georges FRÊCHE Enregistrer au format PDF

La démocratie n’est qu’une affaire de tripes

Version du 15 septembre 2009 , par Faoudel

Si pour Aristote et saint Thomas d’Aquin en passant par Confucius, l’objet de tout bon gouvernement est de rendre les hommes vertueux afin de réaliser le bien commun, tel n’est pas le cas de la démocratie. De l’antiquité à nos jours, dans un souverain mépris du peuple, celle-ci a toujours promu structurellement le vice et la médiocrité. Aussi la critique hilarante de la démocratie athénienne par Aristophane résonne-t-elle étrangement avec la pensée politique du socialiste Georges FRÊCHE qui, avec son franc-parler, exprime tout fort ce que les autres démocraspèques pensent tout bas.

 Portrait de la démocratie athénienne par Aristophane (424 av. J.C.)

Extrait de la comédie Les Cavaliers [1] du dramaturge grec Aristophane.

Pour combattre le démagogue Cléon, le parti des Cavaliers désespère de trouver un candidat à la hauteur. Un oracle révèle qu’un marchand de tripes sera capable de séduire le peuple ― ici incarné par le personnage nommé Démos. Nicias et Démosthène partent à la recherche du champion ― ou devrait-on dire de la marionnette ? ― qui consacrera la victoire du parti des Cavaliers aux élections. Ils le trouvent enfin :

DÉMOSTHÈNE. Ô bienheureux marchand d’andouilles, viens, viens, mon très cher ; avance, sauveur de la ville et le nôtre.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Qu’est-ce ? Pourquoi m’appelez-vous ?

DÉMOSTHÈNE. Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de prospérité.

NICIAS. Voyons ; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l’oracle du dieu, quel il est. Moi, je vais avoir l’œil sur le Paphlagonien.

DÉMOSTHÈNE. Allons, toi, dépose d’abord cet attirail, mets-le à terre ; puis adore la terre et les dieux.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Soit : qu’est-ce que c’est ?

DÉMOSTHÈNE. Homme heureux, homme riche ; aujourd’hui rien, demain plus que grand, chef de la bienheureuse Athènes.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Hé ! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes andouilles, au lieu de te moquer de moi ?

DÉMOSTHÈNE. Imbécile ! Tes tripes ! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple ?

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Je les vois.

DÉMOSTHÈNE. Tu seras le maître de tous ces gens-là ; et celui de l’Agora, des ports, de la Pnyx ; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison ; tu feras la débauche dans le Prytanée.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Moi ?

DÉMOSTHÈNE. Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette les yeux sur toutes les îles d’alentour.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Je les vois.

DÉMOSTHÈNE. Eh bien ! Et les entrepôts ? Et les navires marchands ?

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. J’y suis.

DÉMOSTHÈNE. Comment donc ! N’es-tu pas au comble du bonheur ? Maintenant jette l’œil droit du côté de la Carie, et l’œil gauche du côté de la Chalcédoine.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Effectivement ; me voilà fort heureux de loucher !

DÉMOSTHÈNE. Mais non : c’est pour toi que se fait tout ce trafic ; car tu vas devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Dis-moi, comment moi, un marchand d’andouilles, deviendrai-je un grand personnage ?

DÉMOSTHÈNE. C’est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un mauvais drôle, un homme de l’Agora, un impudent.

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Je ne me crois pas digne d’un si grand pouvoir.

DÉMOSTHÈNE. Hé ! hé ! pourquoi dis-tu que tu n’en es pas digne ? Tu me parais avoir conscience que tu n’es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et bons ?

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. J’en atteste les dieux, je suis de la canaille.

DÉMOSTHÈNE. Quelle heureuse chance ! Comme cela tourne bien pour tes affaires !

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Mais, mon bon, je n’ai pas reçu la moindre éducation ; je connais mes lettres, et, chose mauvaise, même assez mal.

DÉMOSTHÈNE. C’est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La démagogie ne veut pas d’un homme instruit, ni de mœurs honnêtes ; il lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que les dieux te donnent, d’après leurs oracles. […]

LE MARCHAND D’ANDOUILLES. Oui, l’oracle me désigne ; mais j’admire comment je serai capable de gouverner Démos.

DÉMOSTHÈNE. Tout ce qu’il y a de plus simple. Fais ce que tu fais brouille toutes les affaires comme tes tripes ; amadoue Démos en l’édulcorant par des propos de cuisine : tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, nature perverse, langage des halles : tu réunis tout ce qu’il faut pour gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie.

Notes

[1] ARISTOPHANE : traduction nouvelle. Les akharniens, Les chevaliers, Les nuées, Les guêpes, La paix ; traduction d’Eugène Talbot ; préface de Sully Prudhomme ; Éditeur : A. Lemerre ; Paris, 1897.


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