la tradition politique de nos rois au XIXe siècle
Version du 2 décembre 2009 , par ISH
Voir en ligne : Institut des Sciences Historiques
Texte de Philippe MONTILLET tiré la revue La Science Historique, été-automne 1984, nouvelle série, n° 8-9, p. 12-26.
La personnalité du Comte de Chambord, cent ans après sa mort, reste encore peu et mal connue. Peu d’historiens, malgré l’importance qu’il tint dans la vie politique française et européenne de 1830 à sa mort, lui ont consacré des travaux [1].
Surtout, dès son vivant, et encore plus après 1883 il fut l’objet des passions, des uns et des autres.
Objet des passions car c’était le dernier héritier direct des quarante rois qui ont fait la France, évincé du trône par son cousin Louis-Philippe d’Orléans, nommé régent, et dont les descendants par la suite ont voulu prétendre être ses héritiers. Situation ambiguë, qui équivaudrait, si on plaçait cela sur le plan privé, à voir l’assassin revendiquer l’héritage de sa victime. L’héritage en l’occurrence étant le trône de France, on comprend que les passions aient été vives dans les écrits concernant le prince.
Mais passions aussi car le Comte de Chambord est l’incarnation vivante de principes que tout son siècle veut au nom d’idées nouvelles rejeter ; de principes que les privilégiés en place depuis la Révolution (acheteurs de biens nationaux entre autres), manipulant l’opinion publique, rendent odieux car ils vont contre leurs intérêts de classe.
Encore plus que ces deux prédécesseurs et parce qu’en son temps le recul est suffisant pour se faire une meilleure idée, le Comte de Chambord, Henri V, représente la Monarchie française traditionnelle, faite d’équilibre, d’ordre, d’harmonie entre les différents groupes sociaux qui tous doivent œuvrer pour le bien commun, base du bonheur individuel tant il est vrai que l’homme est un animal social [2].
Monarchie chrétienne aussi et surtout avec tout ce que cela comporte de reconnaissance de la dignité humaine, dans un monde qui à force de proclamer partout les droits de l’homme a recréé le servage ouvrier.
Henri V avait compris la nécessité de réaffirmer haut et clair les principes de la Monarchie en ces temps où les premiers effets des nouvelles conceptions politiques (souveraineté populaire, démocratie parlementaire) se font vraiment sentir. C’est ce qui explique ce que d’aucuns qualifient de grand refus du Comte de Chambord à propos du refus du drapeau tricolore en 1873.
Or comme avait essayé de le clamer le Prince — mais des intérêts puissants empêchèrent sa voix d’être entendue — ce ne sont pas les couleurs du drapeau qui lui importaient [3] mais les principes que les drapeaux incarnent.
Or, de 1830 à 1873, le Prince a pu voir ces idées à l’œuvre. C’est en effet après la Révolution de 1830 que les idées nouvelles triomphent totalement, prennent leur autonomie. En effet, avant, de 1789 à 1830, le personnel politique eh place est encore formé à l’école de l’Ancien Régime ; les textes (voir par exemple la Constitution de 1791), les attitudes (voir Napoléon et son culte de la cour, des mariages princiers, etc.) sont encore calqués sur le modèle ancien. Avec l’avènement de Louis-Philippe c’est une nouvelle génération qui prend le pouvoir, une génération sans référence, et donc progressiste par essence.
C’est toute la différence avec le Comte de Chambord qui, lui, peut se comporter réellement en héritier, en légataire de toute une tradition séculaire qui lui permet de juger les idées nouvelles à l’expérience du vécu passé. Sa clairvoyante lucidité ne sera qu’une parfaite connaissance, acquise et transmise au cours des siècles, des hommes et des choses.
Ainsi il peut voir que les idées nouvelles :
Or, à tout cela, le Comte de Chambord a répondu. C’est là finalement, en partie, la force que lui confère son exil. Il lui permet de prendre du recul. Il l’a fait pour la politique intérieure de la France : que l’on se souvienne de ces fameuses « lettres » [5], sur l’agriculture, sur la décentralisation, sur les ouvriers, mais aussi dans ses manifestes [6] et dans la très nombreuse correspondance [7] qu’il a eu tout au long de sa vie avec les principaux responsables politiques du pays.
Cet aspect des choses est relativement connu. Il n’en est pas de même de la politique étrangère. Or, ce roi en exil n’est-il pas particulièrement à même de comprendre les problèmes qui se posent à l’ordre international ? Il écrit à l’un de ses correspondants :
Au nombre des questions qui doivent être soigneusement examinées, l’une des plus graves est celle qui touche aux rapports de la France avec l’étranger [8].
Dans tout ce milieu du XIXe siècle, deux questions agitent les chancelleries et exacerbent la réflexion du Prince :
Monde, certes, réduit à l’échelle du vieux continent, mais le Comte de Chambord avait bien compris que c’était là où tout l’avenir de l’Europe, allait, justement, se jouer. Voyons donc ces deux théâtres d’opération.
[1] On peut citer : Henri de Pène, Henri de France, Paris 1884 ; Pierre de Luz, Henri V, Paris 1931 ; Pierre Bécat, Henri V et les féodaux, Paris 1974 ; Emmanuel Beau de Loménie, La restauration manquée, réédition, Paris 1979 ; Luigi Bader, Le Comte de Chambord et les siens en exil, album, Paris 1982 et enfin, Alain Jossinet, Henri V, Bordeaux 1983.
[2] On n’insistera jamais assez sur cette idée essentielle, les philosophes ont inversé la proposition faisant du bonheur individuel les bases du bonheur collectif. Leur idéalisme leur a caché que cette solution ne menait qu’à la multiplication des égoïsmes et donc au point de vue du pouvoir à l’anarchie.
[3] Au XIXe siècle le culte du drapeau était encore inexistant. Une serviette pour le Pape. C’est tout dire.
[4] Nous employons sciemment cette formule appliquée en principe au communisme, car elle nous paraît, pour les idées révolutionnaires d’une grande justesse. Liberté, égalité, fraternité. Ces mots sonnent juste c’est leur usage qui est faussé par les révolutionnaires puisque la société a perdu sa tète. Or dans une société désordonnée il n’y a place ni pour les libertés — car qui peut la faire respecter — ni pour l’égalité qui demande un minimum de norme, de référence ; ni pour la fraternité qui ne peut cohabiter avec l’individualisme.
[5] Lettre sur la décentralisation, 14 novembre 1862 ; Lettre sur l’Algérie, la décentralisation et l’enseignement, 30 janvier 1865 ; Lettre sur les ouvriers, 20 avril 1865.
[6] Manifeste de Froshdorf du 25 octobre 1852 ; Manifeste de la frontière suisse du 9 octobre 1870 ; Manifeste de Chambord du 5 juillet 1871 ; Manifeste du 2 juillet 1874.
[7] Voir par exemple, Correspondance de M. le Comte de Chambord, de 1841 à 1871 (édition augmentée), Genève 1871.
[8] Lettre au marquis de Montaigu, 23 février 1861.