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L’historiographie chrétienne médiévale, par Karl-Ferdinand WERNER

Dieu, le souverain et l’historiographe
samedi 5 janvier 2013 par Jean-Pierre Brancourt Enregistrer au format PDF

Imbus d’autonomie et incapables de concevoir la moindre transcendance, les modernes ont enfermé toute l’histoire médiévale dans une compétition Église-État pour le pouvoir, alors que les prétentions temporelles des papes ne datent que de la fin du Moyen Âge. Cet a priori anachronique explique le mépris des historiens envers l’historiographie chrétienne médiévale (IVe-XIIe siècles) et son interprétation comme une tentative de domination du pouvoir temporel par les clercs. L’illustre historien allemand K.-F. Werner réfute ici ces préjugés : les historiographes du Moyen Âge perpétuent le genre historia, « leur tâche est de bien interpréter l’action de Dieu et ses signes, afin que les rois puissent être des princes bien conseillés » mais « le rôle et la responsabilité des rois instruments de Dieu pour gouverner les hommes et les peuples ne sont absolument pas mis en cause par les auteurs ecclésiastiques de l’historia... »

Introduction de viveleroy

Les titres de l’article [1] ont été ajoutés par VLR pour en faciliter la lecture en ligne.

Une historiographie médiévale largement ignorée

Les préjugés modernes

Le débat sur la place et la fonction de l’historiographie « au Moyen Âge » n’a pas abouti jusqu’ici à un résultat satisfaisant.

Arno Seifert pensait qu’on devait s’accommoder de ce que l’historiographie médiévale, malgré son niveau philosophico-théologique élevé, ne soit reconnue complètement ni par les théologiens ni par les sciences qui s’épanouissent dans les artes.

D’autres, cherchant en vain des traces d’une formation historique dans les universités, concluaient que l’histoire n’avait pas eu de place propre parmi les disciplines enseignées.

C’est ainsi que se renforça le préjugé courant suivant lequel la place de la « véritable historiographie » telle que l’Antiquité et l’époque moderne la connaissaient, n’avait pas été atteinte au « Moyen Âge », lequel ne s’était jamais élevé, ou à peine, au-dessus de ses « chroniques » et « annales ».

Même Bernard Guénée, à qui nous devons des études fondamentales et la première bonne synthèse sur l’historiographie médiévale, estimait que le Haut Moyen Âge n’avait pas la claire conception des genera de l’historiographie et qu’il n’avait donc pas atteint non plus un niveau élevé, et qu’au Bas Moyen Âge et même sous la Renaissance, les progrès avaient été modestes : ces auteurs, même les meilleurs, restaient, pense-t-il, des « historiographes », sans s’élever au niveau d’« historiens » au plein sens du terme. C’est précisément pour cela que les historiographes les plus importants du Moyen Âge avaient eu du succès surtout dans les autres disciplines littéraires, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas été, au sens strict et uniquement, des historiens.

Il existe bien une historiographie médiévale : l’historia chrétienne

Depuis des années, dans des conférences ou en liaison avec la préparation d’une étude sur le genre de l’historia dont j’ai, je crois, démontré l’existence, j’ai fait remarquer que, dans cette question de l’historiographie médiévale et de sa place, on avait lancé la sonde trop tard ou trop profond.

  • Trop tard, parce que les modèles romains et du début du christianisme ont pu s’épanouir de façon beaucoup plus nette au cours de ce qu’on appelle le Haut Moyen Âge ;
  • trop bas, parce que le milieu des écoles et des universités (lieux de formation pour « parvenus ») était assez loin au-dessous du niveau social de ceux qui ont émergé en tant qu’auteurs importants au début de l’historiographie chrétienne.

Du reste, on trouve, même pour le XIIe et le XIIIe siècle, des preuves de la place exceptionnelle de l’historiographie, par exemple chez Hugues de Saint Victor : sciendum quod Moyses in hoc libro est historiographus texens historiam in principio mundi usque ad mortem Jacob. Texere historiam avait une signification technique. Moïse est un historiographus, les livres historiques de l’Ancien Testament sont donc de l’historia.
Dès 1917, Adolf Bauer a établi que la conception historique du monde qui distingue les Européens leur vient des Juifs plutôt que des Grecs.
Pareillement, des spécialistes de l’Ancien Testament ont écrit d’excellentes choses sur le sens de l’histoire. Vinzenz Hamp a résumé ainsi :

La position théocentrique de l’Ancien Testament donne une explication de cette conception élevée de l’histoire.

On serait donc en droit de se demander quand le prétendu déclin soit des historiographes et de leur crédit, soit de l’histoire, a bien pu se produire, à partir de telles hauteurs.

Le Dieu de l’Ancien Testament influence l’histoire par l’intermédiaire des rois

Au cours des dernières décennies, le paysage scientifique s’est transformé. Les premières recherches concernant les bases terminologiques aussi bien du processus littéraire que de celui de la « conscience » ont été considérablement approfondies par les philologues et les historiens ; il suffit de citer les noms de quelques maîtres comme Ernst-Robert Curtius, Henri-Irénée Marrou, James Wallace-Hadrill, Jacques Fontaine, Eugen Ewig, Karl Hauck, Friedrich Ohly, Helmut Beumann, Wilhelm Berges et Fritz Ernst qu’on oublie souvent, et de signaler le niveau de recherche atteint plus récemment par les travaux fondamentaux d’un Arnold Angenendt, d’un Hans Hubert Anton, d’un Raymond Kottje, d’un Friedrich Lotter, d’un Otto Gerhard Oexle et d’un Joachim Wollasch.

Déjà Louis Halphen avait, pour la pensée et l’action politiques des Carolingiens, montré le rôle décisif de l’Ancien Testament. Le Dieu des Juifs se manifeste dans l’histoire et, par les prophètes qui l’interprètent, dès avant la venue du Christ. Il influence l’histoire spécialement par l’intermédiaire des rois qu’il a donnés au peuple élu par lui, dont justement il a été et reste le vrai roi ; il en va de même, plus tard, pour les chrétiens qui ont remplacé comme populus Dei les Juifs déchus. David, premier roi en dessous de Dieu, qui fut par-delà Constantin et Charlemagne le modèle pour toute autorité dévouée au vrai Dieu, ses successeurs en Israël comme modèles de l’histoire royale des royaumes chrétiens, sont devenus la base d’une conception historique de l’ère chrétienne qui a pu être présente politiquement encore après la Grande Révolution.

Dans Vor dem Sturm, Theodor Fontane fait dire par un de ses personnages, Kniehase, la fidélité (comprise auparavant dans le même mot de fides) envers le monarque dans la foi en Dieu et l’ordre du monde qui s’exprime en elle, idées qu’on a par erreur attribuées à Luther au lieu de saint Paul et de l’Ancien Testament :

J’ai prêté mon serment pour le tenir et non pour le rompre ou l’interpréter. L’autorité vient de Dieu. C’est la main de Dieu qui fait les rois, qu’ils soient forts ou faibles, bons ou mauvais, et je dois les prendre comme ils viennent.

Et Ranke aussi considérait en quelque sorte les États comme des « idées de Dieu » et accomplissait, selon l’expression de Friedrich Meinecke « sa tâche d’historiographe ... en bon chrétien, en prêtre au service de Dieu dont il voyait la Providence régner sur l’histoire ».

Un Harnack dut s’opposer publiquement au Credo trop forcé de Guillaume II, lequel s’interprétait lui-même dans le sens de la grâce divine et Nietzsche se situe encore dans les variations finissantes de l’interprétation biblique de l’histoire lorsque, selon la formule d’Arno Borst, « il hypostasiait l’histoire, comme si elle était le Bon Dieu », un Dieu de remplacement que selon Löwith les marxistes, à la suite de Hegel, installèrent au-dessus du passé, du présent et du futur d’un monde dont ils croyaient avoir percé le secret.

Deux grands malentendus

Une recherche historique moderne héritière de la Réforme

À dire vrai, la pleine unité d’un monde créé par Dieu et naturellement dirigé par lui-même par-delà la Révélation, un monde où il ne pouvait y avoir deux sortes d’histoire, la « sacrée » et la profane, mais où les prophètes et les évangélistes avaient été remplacés comme témoins et interprètes de l’action de Dieu, par l’Église, ses savants évêques et abbés, et finalement, de façon toujours plus exclusive, par la Papauté, cette unité a déjà été brisée par la Réforme.
La conviction qu’elle avait de l’authenticité exclusive de l’Ancien Testament, des Évangiles et des œuvres des premiers disciples et interprètes du Christ à la rigueur jusqu’à saint Augustin, donc d’écrits qui étaient les seuls où l’on fût en droit de chercher à reconnaître la volonté de Dieu, détruisit inévitablement la présence réelle de Dieu légitimement interprétée par l’Église et la repoussa involontairement dans les lointains historiques des débuts chrétiens.

Dès lors il y eut d’un côté une histoire profane et de l’autre une histoire sacrée reléguée dans le passé, conception que l’historiographie moderne a appliquée même à l’époque catholique précédant la Réforme et même les réformes du XIIe siècle où l’unité du sacré et du profane dans un même monde était intacte, avec ce résultat que la recherche des derniers siècles, mis à part les plus récentes découvertes mentionnées plus haut, n’était plus en mesure de comprendre ce qu’elle appelait « Moyen Âge » à partir de ses propres données. Cela vaut aussi, et tout particulièrement, pour l’« historiographie médiévale ».

On a négligé des ouvrages historiques fondamentaux qui influencèrent la politique

À ce premier malentendu s’en est malheureusement ajouté un autre : on crut que la seule historiographie importante de cette période créée par les humanistes et les hommes d’écoles (et donc coupée de ses racines antiques, c’est-à-dire bibliques et romano-chrétiennes) était la « chronique universelle », justement parce que celle-ci, avec son cadre d’histoire sacrée s’étendant de la Création au Jugement Dernier, délivrait un message théologico-philosophique.

Or la chronique universelle est certainement une continuation de l’ancienne chronographie judéo-grecque, puis chrétienne et enfin aussi latine, qui eut le grand mérite d’intégrer les traditions de l’histoire gréco-romaine dans la charpente de base du schéma historique juif et de sa suite chrétienne. Mais ce canevas chronologique n’est justement pas la grande historiographie de valeur historique, c’est-à-dire influençant la vision historique des rois et de leurs conseillers, et si dans la littérature cette impression a pu persister, c’est surtout parce qu’on a fait de deux ouvrages, au début et vers la fin de l’évolution, des chroniques, alors qu’ils n’en étaient pas. Il s’agit d’une part de

  • l’ouvrage d’Orose Historiarum adversum paganos libri VII, et de l’autre de
  • la prétendue chronique du monde d’Otto de Freising.

Nous allons voir de plus près Orose, en tant que fondateur de l’historia chrétienne (dénomination d’ailleurs portée par son ouvrage) ; quant à la soi-disant chronique d’Otto, remarquons seulement que son titre original est Historia de duabus civitatibus, qu’elle répond aux caractéristiques du genre de l’historia discutée plus loin, et que leur auteur a expressément qualifié les soi-disant Gesta Frederici qui ont été continués de façon si exemplaire en historia par son disciple Rahewin, comme le deuxième volume de son Historia de duabus civitatibus. Les nombreuses libertés qu’une recherche moderne, dont on nous assure qu’elle est critique, a prises avec les titres et les intentions des auteurs ne sont qu’un chapitre de la riche histoire des erreurs commises sur la réalité d’autrefois par une érudition persuadée de connaître le passé mieux que les contemporains dont elle exploitait les témoignages.

Le genre « historia » de l’historiographie chrétienne médiévale

Le genre historia est antérieur à l’historiographie chrétienne

Quand saint Augustin chargea l’Espagnol Orose de mettre les principes qu’il avait conçus sur le gouvernement du monde et de l’histoire par Dieu sous la forme d’une historia où l’on pourrait en même temps répondre au reproche selon lequel le déclin de l’empire romain remonterait à la nouvelle religion des chrétiens, le genre de l’historia existait déjà, dans un « livre à succès », sous une forme du reste qui s’écartait de la distinction originelle entre historiae et annales dont la répétition constante cause à la recherche récente un grand embarras. Il s’agit des graecae et totius orbis historiae ou des omnium saeculorum regum nationum populorumque res gestae, que Trogue Pompée avait présentés dans les quarante livres de ses Historiarum Philippicarum comme un récit de l’histoire du monde, et que Justin a rendus accessibles dans son Epitome, résumé au dixième environ, toujours amusant à lire, de l’ouvrage original perdu.

L’ouvrage d’Orose appartient au genre historia

Seel a fort bien montré le mépris de la critique des sources modernes envers un auteur dont le sujet lui était aisément accessible par d’autres ouvrages plus anciens, et aussi les conséquences de sa prétendue insignifiance : on se privait du moyen de comprendre quel était le cadre de la conscience historique pendant un bon millénaire d’histoire européenne. Car aujourd’hui encore, plus de deux cents manuscrits sont conservés, et l’ouvrage n’a pas connu moins de deux cent trente éditions imprimées.

Il s’y trouvait tout ce qui caractérise l’historia par rapport à l’histoire sèche, à l’ordre purement chronologique : des digressions avec description des pays et des habitants, des anecdotes sur les personnages les plus importants, et surtout des discours. Mais la morale n’en est pas absente non plus, sur la base d’une justice immanente, à côté de laquelle on voit la Fortuna à l’œuvre.

Orose, à côté de quelques emprunts à Tite-Live, César, Tacite (peu), Salluste (peu) et Suétone, s’appuyait essentiellement, selon sa propre expression, sur Trogus Pompeius historicus ( ! ) eiusque breviator Iustinus, ne craignant pas d’emprunter à un autre résumé principalement de l’histoire des guerres romaines par Eutrope, ainsi qu’à un autre compilateur « de toutes les guerres des Romains », Florus. Mais il a refondu complètement cette matière selon sa vision d’un monde gouverné par Dieu. Pourtant, dans le genre et souvent aussi dans la construction et la documentation, il s’appuie tant sur Justin-Trogus qu’on peut dire en simplifiant que l’histoire chrétienne (et non la chronologie) du monde que lui, Orose, a le premier fondée concrètement, c’est Justin plus Orose.

Elle est historia, car elle a un sujet et une division en livres et en chapitres, et non en années. Elle est essentiellement une Histoire romaine qui chez lui devient une série d’exempla de l’action de Dieu.

Naturellement il s’est appuyé pour l’amalgame chronologique sur la chronique d’Eusèbe, dans la version latine de Jérôme, et pour l’histoire ecclésiastique sur la version latine d’Eusèbe par Rufin.

Mais c’est bien lui qui a concentré pour le lecteur breviter, c’est-à-dire selon un idéal stylistique primordial et en même temps de façon pratique, tous les ouvrages dont il disposait, et les lui a offerts dans les formes de la rhétorique, avec une organisation claire de l’espace et du temps.

  • Un prologue distingue l’Antiquité, le Moyen Âge (mediis temporibus, des premiers souverains païens jusqu’au Christ), et ensuite l’époque moderne.
  • L’espace est l’objet d’une vaste description du monde romain, digression géographique au début de l’ouvrage, dont la valeur n’a été véritablement mise en lumière que récemment, par le livre d’Yves Janvier. Elle servira de modèle aux histoires postérieures, par exemple à l’« Historia Francorum » d’Aimoin, qui pour la description introductive de la Gaule mit à contribution, en plus d’Orose, César et la « Notifia Galliarum » (autour de l’an mille). De même chez Otto de Freising, qui sait naturellement qu’une historia exige, pour l’arrivée de l’empereur Frédéric en Italie, et avant l’exposé qui suit, une digression géographico-ethnographique sur le pays et ses habitants.

La particularité chrétienne de l’historia d’Orose

Mais n’oublions pas dans la création de ce genre de l’historiographie chrétienne par Orose le noyau de l’ouvrage, le sens didactique et moral pour le lecteur de l’historia développant l’action de Dieu dans le monde romain (suivant le modèle de la source principale, l’Ancien Testament, pour son action dans l’histoire du peuple juif).

Au livre VII chapitre 33, nous apprenons que l’empereur Valens, dans l’Est de l’empire, a abandonné la vraie foi pour se faire arien et s’est mis à persécuter les prêtres catholiques. Ce n’est pas par hasard si les Huns commencent alors à déloger les Goths et à faire pression sur les frontières romaines. Les Goths, guerriers exemplaires, sont trompés lors de leur accueil dans l’empire par de cupides officiers romains. Ils demandent à l’empereur des évêques pour se donner à la vraie foi, mais Valens leur envoie des doctores Arriani dogmatis. Le fait qu’il soit vaincu, justement par ces Goths, dans la bataille d’Andrinople, qu’il meure dans les flammes et reste sans sepultura, est un événement iusto iudicio Dei, formule de base de toute historiographie chrétienne postérieure. Que soit brûlé vif celui par la faute duquel les Goths vivant dans l’erreur brûlent en Enfer, a un sens encore plus profond. Ce testimonium punitionis sera pour toutes les générations à venir un exemple terrible de la colère divine : divinae indignationis terribilis poterit esse exemplo.

On trouve ici réuni tout ce qu’on cherchait d’intelligence véritable, d’interprétation juste de l’histoire.

  • L’espoir des contemporains en une symbiose romano-gothique, formulé à la fin par l’auteur espagnol, a été repris et célébré par Isidore de Séville pour l’Hispania.
  • Les grands thèmes, l’ascension de Rome pour servir de « récipient » au message du Christ, le rôle des circumpositae gentes (expression reprise par l’auteur des « Annales Mettenses » carolingiennes pour l’appliquer aux voisins du royaume franc), la christianisation de l’empire et finalement des gentes, constituent le fondement de la vision historique chrétienne, avec le résultat que le nombre des manuscrits d’Orose est légion, si bien que rares durent être les églises de quelque importance qui ne possédèrent point Orose comme complément de la Bible.

L’œuvre d’Orose injustement dénigrée

Comme pour Justin, on n’a pas vraiment rendu justice à Orose, pourtant bien plus important. Même un historien de premier ordre comme Henri-Irénée Marrou lui reprochait de ne pas avoir compris l’envol de la pensée de saint Augustin et d’avoir ainsi grandement contribué à la relative primitivité de la pensée médiévale, et ce n’est que plus tard, après une « éclipse » selon lui inutile, que la pensée chrétienne aurait retrouvé le niveau perdu.

  • La vérité est qu’on a beaucoup parlé de la vision historique de saint Augustin, et pas assez de celle d’Orose.
  • Le nombre de ses utilisateurs et de ses imitateurs est encore plus grand que celui des manuscrits.
  • Le lien quasi magique entre l’acte et la récompense ou la sanction, si possible déjà dans ce monde, n’a pas été découvert mais fut propagé par lui avec un savoir-faire rhétorique remarquable.

Marrou pensait que « la démarche commune à Eusèbe et à Augustin » avait un caractère scientifique, moderne, je dirai même ... véritablement positiviste », alors que malheureusement Orose avait fait de l’histoire une simple historiographie. Il se serait mis à la place de Dieu pour gouverner le monde et aurait de surcroît, avec son intention apologétique, rédigé une histoire de tout le mal dans le monde, avec de grandes conséquences pour la pensée chrétienne. C’est oublier que la conception chrétienne de l’histoire, comme celle d’Orose, est complètement dominée par le modèle de l’Ancien Testament, fondement essentiel de la lutte contre les gentiles historici. Mais on reconnaît ce qui nous semble être, de façon décisive depuis Orose, l’essence même de l’interprétation de la grande histoire des empereurs et des rois : comme elle montre l’action de Dieu au moyen des rois suivant le modèle de l’Ancien Testament, mais dans les « siècles nouveaux », elle est une continuation de l’Historia de l’Ancien Testament  ; l’historiographus ou historiens (on ne décèle pas de différence de sens dans l’utilisation de ces termes) est dans une situation qui rappelle au moins le rôle des textes bibliques dans « l’éducation de la race humaine » et spécialement dans les conseils et les avertissements aux rois.

Finalité de l’historiographie chrétienne

Conseiller le roi en décryptant l’action de Dieu dans le monde

Par le lien avec l’Ancien et le Nouveau Testament, avec Eusèbe, Jérôme et leurs continuateurs d’une part, avec Augustin-Orose de l’autre, la place et l’objectif de cette historiographie étaient fixés : donner aux rois, à leurs conseillers et à tout le peuple, en continuant les œuvres de Dieu dans le monde et en observant les signes par lesquels Il manifestait régulièrement sa volonté (mise à l’épreuve des hommes par la guerre et les mauvais rois, la famine, les épidémies, les inondations, les sauterelles, les signes du ciel, mais aussi aide et assistance par les bons rois, les bonnes récoltes, les miracles [signal] des saints) des indications, c’est-à-dire enregistrer et interpréter l’Historia jusqu’aux événements de leur temps, de leur pays et de leur peuple.

Constamment les auteurs de ces ouvrages s’appuient sur leurs grands devanciers. Beaucoup de documents prouvent que les rois chrétiens étaient avides de posséder ces ouvrages pour eux-mêmes et pour leur royaume, ou bien que leur entourage prenait l’initiative de mettre à la disposition des princes [2], spécialement s’ils étaient dans leur jeune âge ou s’ils étaient d’une dynastie nouvelle, des histoires de ce type dont la parenté avec les « Miroirs des princes », eux-mêmes conçus tout à fait concrètement pour donner des conseils, saute aux yeux.

L’historia de Bède le Vénérable (672/673-735) pour le roi de Northumbrie

Par Bède, nous savons que le roi de Northumbrie, au début du VIIIe siècle, avait demandé une historia gentis Anglorum ecclesiastica. Bède, après une première rédaction adressée au roi ad legendum et probandum, envoya l’exemplaire achevé pour qu’on en fît lecture à la cour (!).

Le roi souhaite même lui donner par des copies qui seront diffusées ob generalis curam salutis propalari, une importance dépassant le champ d’action prévu au départ. Bède, un des meilleurs historiens de langue latine, connaît et observe la vera lex historiae ... simpliciter res quae fama vulgante collegimus, ad instructionem posteritatis litteris mandare, il est en toute humilité tout fier de pouvoir présenter l’historia ... nostrae nationis et dit au roi qu’il lui serait utile, à lui et aux siens, non seulement d’entendre la lectio de l’Écriture Sainte, verum etiam noscendi priorum gestis sive dictis, et maxime nostrae gentis virorum illustrium.

Il est persuadé de l’influence de son ouvrage, ainsi rapproché de l’Historia de l’Ancien Testament, à la façon du récit des rois de l’Ancien Testament : Sive enim historia de bonis bona referat, ad imitandum bonum auditor (pendant la lectio) sollicitus instigatur ; sed mala commemoret de pravis, nihilominus religiosus ac pius auditor sive lector devitando quod noxium est et perversum, ipse sollertius ad exsequenda quae bona ac Deo digna esse cognoverit, accenditur.

L’historia d’Orose traduite par Alfred le Grand (849-899), roi du Wessex

Dans le cas d’Alfred le Grand, c’est le roi lui-même qui a pris l’initiative de traduire ou faire traduire Orose (!) dans la langue de son pays à côté de Grégoire le Grand et de Boèce, tout aussi important pour fonder la morale et conduire sa vie, afin d’agir sur son peuple, par-delà les hommes du reste nombreux qui comprenaient le latin. Il avait fait sienne la conception, développée au IXe siècle comme le montre Nikolaus Staubach, de la sapientia royale, qui seule rendait les rois dignes de leur tâche de gouverner les hommes.

Ni Bède ni Alfred ne sont ne serait-ce qu’effleurés par l’idée que l’historia n’existerait que pour le clergé ou les moines. On ne saurait assez insister, dans le sens des conclusions de Pierre Riche et contre la conception d’une cléricalisation complète du « Moyen Âge », sur le fait qu’il y avait une vaste littérature pratique à l’usage des laïcs (en général de haut rang), et c’est dans ce contexte qu’il faut considérer le genre de l’historia qui eut tant de succès.

L’historia de Raoul Glaber (985-1047)

Cluny, dont l’influence sur les laïcs est connue, fournit avec Raoul Glaber un historiographe, auteur d’une historia embrassant les empereurs, les rois et la chrétienté catholique et destinée aux laïcs et aux ecclésiastiques. Il connaît si bien ses maîtres du genre, Bède et Paul Diacre, qu’il croit même être le premier après eux à exposer historialiter (!) les événements et l’interprétation du monde.

Un succès des historiae dû à leur importance pratique

Au lieu de la « lutte entre l’État et l’Église », thème politico-historique dominant au XIXe siècle, l’historia nous offre un tableau tout différent. Le rôle et la responsabilité des rois instruments de Dieu pour gouverner les hommes et les peuples ne sont absolument pas mis en cause par les auteurs ecclésiastiques de l’historia. Leur tâche est de bien interpréter l’action de Dieu et ses signes, afin que les rois puissent être des princes bien conseillés.

Cette importance pratique, étendue aussi à la noblesse ecclésiastique et laïque, explique l’extraordinaire diffusion des historiae, dont curieusement on a à peine remarqué le nombre stupéfiant de manuscrits, pas plus que le genre lui-même.

L’historia de Paul Diacre (720 env.-apr. 787) pour Charlemagne

Au niveau de la tâche de ces historiographes correspondait en général leur origine sociale, en tout cas leur position.

Charlemagne fit venir à sa cour un Lombard de haute naissance dont le frère avait été mêlé à un complot contre la jeune domination franque en Italie : Paul Diacre qui, avec son histoire ecclésiastique de Metz a véritablement écrit l’histoire dynastique des Carolingiens, et qui avec son « Historia Langobardorum », mais aussi son « Historia Romana », fut l’auteur du genre qui eut le plus grand succès et fut le plus cité.

Les Carolingiens ont même confié à des membres de leur propre famille, Hildebrand et Nivelung, la responsabilité de faire une histoire des Francs.

L’historia de Nithard (800-845 ou 859 ?) pour Charles le Chauve

Charles le Chauve demanda à son cousin Nithard, comme lui petit-fils de Charlemagne, d’écrire l’histoire qu’ils vivaient et faisaient ensemble, mais sous la forme réfléchie d’une historia et non sous la forme d’Annales enregistrant les faits, pour laquelle existaient d’ailleurs déjà les officieuses « Annales royales ».

Janet L. Nelson a jeté sur le motif de cette initiative si importante de Charles (même si par la suite elle a pris une autre orientation, à cause de la défection de Nithard) un jour nouveau qui nous montre tout à fait clairement que les rois cultivés comme Alfred, Charles et bien d’autres, étaient pleinement conscients du sens particulier de l’historia, ce que la science historique moderne a eu le plus grand mal à reconnaître : le prince, comme les clercs qui l’entouraient, devait reconnaître les signes de Dieu, ses avertissements mais aussi ses exhortations, afin de pouvoir bien agir en temps opportun.

À un moment où dans la lutte contre la suprématie de Lothaire et de ses partisans, tout paraissait perdu même dans les territoires que Charles revendiquait, survint de façon tout à fait inopinée un groupe de seigneurs de Bourgogne fidèles à Charles ; ils remirent au jeune roi les insignes qui étaient pour lui le signe certain que Dieu ne l’avait pas oublié et qu’il allait gagner son royaume. Il estima cela digne d’être consigné par écrit.

À la différence de Nithard, tombé prématurément, Charles, comme Staubach le montre bien pour les ouvrages suscités par ces événements, a puisé à différentes reprises une certitude renouvelée de sa vocation au trône de son grand-père (dont il portait le nom comme une promesse),

  • par exemple en 858-859 dans sa sauvegarde face à son frère Louis qui avait envahi son royaume,
  • ou en 869 lors de la mort de Lothaire Ier qui lui ouvrait la voie du couronnement de Metz, à propos duquel Hincmar trouva des mots tout à fait appropriés sur l’intervention visible de la volonté de Dieu dans les événements politiques.

L’action de Dieu était pour ces hommes une présence réelle, Dieu était le premier facteur de toute Realpolitik, plusieurs genres littéraires servaient par l’instruction et l’exhortation comme par l’éloge et le remerciement, à observer, comprendre, décrire ce phénomène central de la vie des princes :

  • « Miroirs des princes », monitoires, comme ceux de Hincmar à différents rois,
  • poèmes de remerciement pour une occasion particulière,
  • panégyrique du prince.

La littérature la plus importante était et demeurait l’histoire de toutes les histoires, la Bible, dont les éditions de luxe étaient offertes au souverain. Mais à côté de cela, on n’oubliait pas, comme nous l’avons vu, l’historia qui se rattachait à elle, même celle de l’époque contemporaine, afin de transmettre aux successeurs l’action de Dieu par l’intermédiaire des rois.

L’historia de Raban Maur (780-856) sous Louis le Pieux

Le rôle central pour les rois, de cette histoire et de son contexte explicatif, a également été souligné, sous Louis le Pieux et ses fils, par Raban Maur qui, à la demande d’un des premiers hommes de la cour, l’abbé Hilduin de Saint-Denis, avait écrit « Quatre Livres de Commentaires sur le Livre des Rois » et les avait offerts à Louis le Pieux lors de sa visite à Fulda où Raban était alors abbé.

Pour ce faire, il s’était aussi servi de la narratio ... Iosephi Iudeorum historici, dont les versions latines comptaient parmi les ouvrages les plus appréciés, justement parce qu’ils relatent la soudure entre l’époque de la venue du Christ et l’histoire postérieure des Juifs et des Romains (donc entre la « Bible » et l’histoire de l’action de Dieu après l’âge biblique).

C’est ce que raconte Raban dans une lettre au fils de l’empereur, le roi Louis, alors dans son jeune âge, en lui remettant in divinis preceptis studiosissimo, c’est-à-dire comme à un élève très zélé, sous la forme d’une expositio in librum Paralipomenon, l’historia regum Iuda... cum spiritali sensu aliquantulum explanata, et la relie à la recommandation expresse nécessaire à la sapientia royale : Accipite ergo regum priorum historiam, et sensum spiritalem ad gratiam Christi pertinentem super omnia in illa amate.

Dieu, le roi, l’historiographe biblique et son interprète ultérieur, enfin l’historiographe ultérieur de la suite de l’action de Dieu, font tous partie du réseau de rapports de sens et de devoirs qui constituent le juste gouvernement des hommes à l’époque du christianisme ; et, pour faire un saut dans le temps, c’est encore ainsi que le voient Bossuet et Fénelon.

Les historiae d’Aimoin et Richer (vers 1000) pour les premiers capétiens

C’était aussi la conception d’Abbon de Fleury et de Gerbert, alors archevêque de Reims, quand, entrant en compétition, ils firent écrire chacun, pour les rois de la nouvelle dynastie Hugues et Robert II, l’un une histoire des Francs et l’autre une histoire de la Gaule depuis la mort de Charles le Chauve respectivement par Aimoin et Richer, toutes les deux suivant de près les règles du genre de l’historia, même si elles furent écrites d’une façon si différente que leurs possibilités respectives sautent aux yeux :

  • ici Hégésippe mais aussi Salluste,
  • là Salluste et d’autres auteurs classiques servent de modèle de style ;
  • ici l’on reconnaît aisément dans la masse des exempta et des références le milieu formé au droit canon auprès du maître en la matière, Abbon ;
  • là, l’élève de Gerbert, de formation humaniste et intéressé par la médecine.

Tandis que l’ouvrage de Richer va échouer à la cour des Othon et à la bibliothèque de Bamberg et sera perdu pour les contemporains, l’Historia d’Aimoin, malgré une interruption prématurée, exercera par la suite une influence décisive sur la conception d’une histoire des Francs depuis Clovis gouvernée par Dieu : jusqu’à la version française des quasi officielles « Chroniques de France ».

Encore une fois une histoire s’est révélée être un des plus grands succès de la littérature latine (et française), avec de nombreuses éditions jusqu’au début de l’époque moderne, avant qu’une tradition si importante pour son époque ne soit, elle aussi, rejetée sous l’effet du mépris exprimé par la recherche moderne.

Otto de Freising (112-158) historiographe allemand

Tous les doutes sur la place et l’importance de l’historiographie, et aussi sur le rang social de ses auteurs, ont ainsi été balayés pour le Haut Moyen Âge et le début de l’apogée du Moyen Âge, pour prendre les dénominations traditionnelles. Il n’est même plus nécessaire de citer le cas d’Otto de Freising cousin de l’empereur et évêque, cas archiconnu, mais encore insuffisamment apprécié de ce point de vue, et son continuateur Rahewin, pour lequel Klaus Oesterle, dans une thèse que j’ai co-dirigée, a dressé la liste des éléments essentiels du genre de l’historia.

J’ai eu autrefois, dans le cadre d’études sur Abbon et Aimoin et lors d’un compte rendu de la nouvelle édition de l’Histoire — par Guillaume de Poitiers — du changement de dynastie de 1066 en Angleterre (une des grandes mutationes regni, accompagnée qui plus est par une comète), l’attention attirée sur ce genre littéraire et je pus alors rapidement dresser une première liste, constamment rallongée depuis, d’ouvrages contenant sans conteste chacun plusieurs critères du style et du genre de l’historia, mais rarement tous, et qui se font référence les uns aux autres. Leurs auteurs se donnent mutuellement le nom d’historici ou d’« historiographe » et se sont parfois exprimés, fût-ce brièvement, sur le genre qu’eux-mêmes appellent historia.

Celui-ci n’a donc pas seulement existé, il a aussi été perçu comme tel par les contemporains, depuis Orose jusqu’au XIIe siècle et au-delà. Il est alors étonnant qu’il lui ait fallu tant de temps pour surmonter les préjugés de la recherche moderne sur l’« historiographie médiévale » et être admis par nous.

Dans le cadre nécessairement bref de cet article, il faut citer encore deux exemples remarquables de la conscience (maintenant plus claire pour nous) qu’avaient aussi bien l’historiographe que les rois de leur place dans le monde de Dieu.

Liutprand de Crémone (vers 920-972) historiographe d’Otton le Grand

Liutprand de Crémone, historiographe d’Otton le Grand, est un exemple de la position intellectuelle et sociale dans ce « métier », car il vient d’une famille qui, grâce à ses connaissances du grec, a servi de façon « héréditaire », les rois d’Italie comme ambassadeurs à la cour de Constantinople ; et Liutprand lui-même nous a laissé de son séjour à la cour impériale un des textes les plus charmants de son temps.

Pourtant son œuvre maîtresse, l’Antapodosis n’a bénéficié longtemps ni de l’attention qu’elle méritait ni d’une interprétation convenable ; on l’a qualifiée, par rapport à son titre, d’« œuvre-sanction pour toutes les injustices qu’il avait subies de la part de ses ennemis et spécialement du roi Bérenger, et pour tous les bienfaits qu’il avait reçus de ses mécènes ».

Ainsi une œuvre conçue au départ comme une histoire des empereurs et des rois d’Europe aurait pris un caractère nettement « subjectif, ... le caractère de Mémoires ». Ce qui serait déjà assez remarquable pour le Xe siècle, de même que le fait signalé par Liutprand qu’un évêque mozarabe, Recemundus, lors de son séjour à la cour d’Otton en 956, lui ait demandé d’écrire totius Europae... imperatorum regumque facta, travail pour lequel il semblait apparemment tout à fait capable en raison de sa connaissance des langues et des personnages.

Par la forme et par le contenu, il est évident qu’il s’agit d’une historia en livres et en chapitres, et par son intention d’une histoire des rois ; et le fait que l’auteur ait mentionné qu’on lui a demandé d’écrire sur toute l’Europe, mais qu’il ne parle plus dans le titre de l’ouvrage que des rois et des princes d’une partie de l’Europe, l’honore au lieu de le discréditer.

Pendant longtemps, parce que l’on n’a pas pris en compte le lien immédiat, que nous avons montré ici, de toute histoire royale (toujours dirigée par Dieu) avec le modèle biblique de l’histoire royale, on n’a pas vu que Liber Antopodoseos, retributionis regum atque principum partis Europae voulait dire évidemment retributio au sens biblique. Il s’agit par conséquent, comme l’a vu indépendamment de nous Arnaldi, de la punition et de la récompense de Dieu pour les bons et les mauvais rois au sens strict de l’Ancien Testament,et d’Orose. Finalement l’ouvrage de Liutprand constitue l’expression classique de la tâche d’un « historiographe » des rois pour instruire leurs successeurs.

Comprendre les signes du ciel

L’Astronome, biographe de Louis le Pieux

Du point de vue des rois, l’observance des « signes » de Dieu devint l’une des affaires les plus importantes de leur activité de gouvernement. C’était non une question de peur ou de « bigoterie » et de « superstition », mais la conséquence d’un ordre du monde évident pour les contemporains.

Par exemple, Charlemagne, en proie aux plus grands soucis, s’est adressé lui aussi, de toute urgence, par l’entremise de l’abbé de Saint-Denis à un moine irlandais astronome afin d’obtenir des informations sur le sens de la multiplication des éclipses de soleil et de lune en un moment où l’un de ses fils était déjà mort, et un autre devant bientôt suivre. On voit ici que pour l’Imperator qui, de fils de duc et maire du Palais, ne pouvait avoir accédé à sa position que par la volonté de Dieu, le fait qu’il pût y avoir un lien entre le destin de sa dynastie et la course des astres était une idée toute naturelle. Il y avait d’ailleurs à la cour de son fils Louis, un excellent astronome qui devait devenir son biographe, et qui avait bien observé la comète de Halley, qui à l’époque se rapprochait de la Terre. Ce n’est que récemment qu’a pu être démontrée, à propos d’un ouvrage d’astronomie jusqu’ici à peine remarqué, l’exactitude stupéfiante de l’observation de la marche des astres : il était dans cette circonstance en service pour rechercher l’heure exacte des mâtines des moines !

L’affaire de la « pluie de sang » de 1027

Mentionnons seulement en passant les suites hautement politiques de l’accident de Louis le Pieux au palais d’Aix-la-Chapelle, qui fut compris comme un avertissement de Dieu, ou bien l’impression que fit sur Henri III la chute d’un balcon qui fit de nombreuses victimes et restons dans le domaine des phénomènes naturels qui nous ont donné pour l’année 1027, avec le phénomène atmosphérique d’une « pluie de sang », un dossier extraordinairement riche.

On avait observé près des côtes d’Aquitaine une « pluie de sang », phénomène de l’Europe méridionale aujourd’hui expliqué : il s’agit de sable du Sahara transporté au loin. Le rouge s’enlevait facilement du bois, mais difficilement de la peau, des vêtements et de la pierre.

Le comte Guillaume de Poitiers, duc d’Aquitaine et prince considérable à qui fut offerte la couronne d’Italie, en fit aussitôt informer Robert II (alors à Orléans) par courrier à cheval, lui demandant instamment d’interroger les sages de son royaume sur le sens de ce « signe » (portentum). Nous connaissons les lettres de Robert II à son demi-frère Gauzlin, abbé de l’abbaye voisine de Fleury et archevêque de Bourges, et à l’évêque Fulbert de Chartres, l’une parce qu’elle a été conservée, l’autre parce qu’elle est mentionnée dans la réponse.

L’urgence pour le roi ressort du fait qu’il dit à Gauzlin qu’il gardait le messager du comte auprès de lui jusqu’à ce qu’il ait en main la réponse de l’archevêque. Il convient de mesurer le sens de ce fait avant même d’aborder le contenu des réponses.

Le duc Guillaume et Fulbert de Chartres étaient amis intimes. Pourtant Guillaume ne s’adresse pas directement à Fulbert. Il a manifestement conscience que les signes divins, même s’ils apparaissent dans « son » Aquitaine, sont l’affaire du roi sacré et couronné, médiateur entre le regnum tout entier et Dieu, qu’ils relèvent de son droit et de sa responsabilité. C’est pourquoi il s’informe auprès du roi, bien que la cour de Poitiers ait pu disposer d’hommes compétents, en dehors même du conseil de Fulrad. Quelle preuve décisive du rapport entre roi et princes, que nous ne voyons la plupart du temps que du point de vue de la rivalité et de la lutte pour le pouvoir, et qui apparaît ici sous le jour du service et du devoir.

Mais où Robert espère-t-il obtenir des informations par ses savants ? Il demande à Gauzlin ... ut perquiratis in quibusdam historiis (!) si umquam accidisset huius simile, et quod factum sequeretur huius rei portentum. Qu’il lui écrive et qu’il lui donne sa réponse par le même messager qui attendra, et avec la citation de la référence qui convient : et in qua historia inueniri possit. Donc Gauzlin fait de longues citations, et pareillement Fulbert donne les références exactes chez Grégoire de Tours, in sexto libro historiarum, capitulo XIII, ce qui permet de rechercher le passage et de discuter en connaissance de cause à la cour.

Tous deux distinguent dans leurs réponses, dans le détail desquelles nous n’avons pas à entrer ici, entre la simple mention d’une pluie de sang, premier aspect de l’information fournie par les histoires (Gauzlin : haec de historiis pauca prenotavimus), et se consacrent ensuite à l’interprétation. Tandis que pour la première les livres des historiens païens peuvent aussi servir (parmi eux, ils nomment tous les deux le moralisateur Valère Maxime, ainsi que Tite-Live), pour la seconde seuls l’autorité biblique et les auteurs chrétiens reconnus entrent en ligne de compte. Dans sa hâte, Fulbert s’en tient à Grégoire de Tours et à ses remarques pertinentes propter auctoritatem religionis suae.

On voit à cet exemple bien attesté l’importance tout à fait pratique pour le prince des histoires comme archives de faits pour apprécier les précédents, mais aussi l’auctoritas des histoires chrétiennes ; et enfin la mission et le devoir particuliers des reges placés en dessous de Dieu et au-dessus des hommes (dont le roi comme ses princes sont pleinement conscients même à une époque de royauté encore faible), souverains que l’Église se doit d’assister par son aide, ses conseils et ses exhortations.

Conclusion

L’historien ne peut se passer de sens critique. Mais il doit aussi le respect à l’époque qui est l’objet de ses recherches, à ses hommes, à sa foi, et aux intentions qui les (et non nous) animaient. Ce n’est que s’il leur prête une oreille patiente qu’ils se découvriront à lui, au moins partiellement. Mais le pédant moderne qui s’y refuse risque, pour rester dans l’image de la retributio, la sanction d’une ignorance qu’il n’aperçoit pas.

[1Traduction d’un article paru sous le titre : Gott, Herrscher und Historiograph. Der Geschichtsschreiber als Interpret des Wirkens Gottes in der Welt und Ratgeber der Könige (4.-12. Jahrhundert), dans Deus qui mutat tempora. Menschen und Institutionen im Wandel des Mittelalers. Festschrift für Alfons Becker zu seinem 65. Geburtstag, p.p. E.-D.Hehl, H.Seibert, F.Staab, Sigmaringen, (Jan Thorbecke) 1987, p. 1-31.
Nous remercions Monsieur le professeur K.F. Werner et l’éditeur de cet ouvrage de l’aimable autorisation qu’ils nous ont donnée pour la publication en français de cet article. Pour les références, nous prions nos lecteurs de bien vouloir se reporter sur les notes de l’édition allemande.

[2Le mot prince signifie ici le princeps et dominas du bas Empire, modèle de tous les monarques européens, source unique de toute autorité terrestre. Le concept moderne de « souveraineté » a été partiellement développé à la base de cette institution du bas Empire. Ceci a convenu à l’époque chrétienne dans la mesure où seul le roi comme empereur légitime et de foi chrétienne, reconnue par l’Église pouvait être princeps (piissimus etc.), tous les autres étant des tyrans.


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