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L’affaire Galilée, par Arthur KŒSTLER [2e Partie]

La scission faute de preuve
samedi 10 septembre 2016 par Cosinus Enregistrer au format PDF

Pas un colloque d’astronomie, pas une conférence d’histoire des sciences, pas un commentaire de planétarium, où on nous assène cette évidence transcendante d’un Galilée visionnaire persécuté par une Église catholique obscurantiste. Dans son enquête (Les Somnambules) sur la genèse de la cosmologie moderne, le journaliste historien Arthur Kœstler ne se prive pas de critiquer l’Église catholique — on peut même parler d’hostilité compulsive dans une bonne partie de l’ouvrage. Pourtant cet homme est honnête et devant les archives, qu’il se donne la peine de consulter, le chercheur est contraint de reconnaître le bien-fondé des positions d’un cardinal Bellarmin ou d’un pape Urbain VIII, qui réclament désespérément à leur protégé (Galilée) de la prudence dans ses prétentions théologiques. L’affaire est d’autant plus délicate que ces prétentions sont fondées sur des théories physiques dont Galilée est incapable de fournir la moindre preuve expérimentale.

Introduction de VLR

Texte tiré de l’ouvrage d’Arthur Kœstler, Les somnambules [1].

AVERTISSEMENT : Les titres suivis de [VLR] ont été ajoutés par la rédaction pour assurer une meilleure lisibilité en ligne.

Déjà paru :

  • L’affaire Galilée, par Arthur KŒSTLER [1re Partie] : Kepler et Galilée.
  • L’affaire Galilée, par Arthur KŒSTLER [2e Partie] : La scission faute de preuve.

Triomphe

L’expérience mystique et scientifique puisent à la même source (VLR)

Nouveau changement de décor : personnalités, intrigues et procédure juridique dominent la scène dès que l’on entre dans le conflit tragique qui éclata entre la Cosmologie et l’Église.

Peu d’épisodes historiques ont donné lieu à une littérature aussi volumineuse que le procès de Galilée. Littérature généralement partisane, la chose était inévitable : mensonges grossiers, ou sous-entendus discrets, ou encore efforts d’impartialité ruinés par les préjugés inconscients. L’objectivité est un idéal abstrait à l’époque de la « maison divisée » entre foi et raison ; et cela surtout quand il s’agit d’une des causes historiques de cette division. Puisqu’il serait fou de prétendre faire exception à cette règle, mieux vaut avouer mes préjugés avant de prier le lecteur de se fier à ma sorte d’objectivité.

  • Parmi les premières images d’Histoire qui m’ont le plus vivement impressionné, je compte les énormes bûchers où l’Inquisition d’Espagne rôtissait vivants les hérétiques, et qui ne m’ont pas inspiré beaucoup de tendresse pour cette institution.
  • D’un autre côté, je trouve aussi peu d’attraits à la personnalité de Galilée, principalement à cause de sa conduite à l’égard de Kepler. On peut juger de diverses manières ses rapports avec Urbain VIII et le Saint-Office parce que sur plusieurs points les pièces à conviction ne viennent que de ouï-dire et de conjectures ; mais pour ses relations avec son confrère germanique, qui se bornent à quelques lettres, les documents ne sont pas équivoques. En conséquence, les biographes de Kepler éprouvent tous une certaine aversion pour Galilée, et les admirateurs de Galilée font preuve envers Kepler d’une espèce de tendresse coupable, qui trahit leur gêne.

Il me semble donc que s’il y a du préjugé dans ces pages, il ne se fonde pas sur quelque préférence pour l’une des parties en cause, mais sur la répulsion que m’inspire le conflit lui-même.

  • L’une des thèses que je tente d’exposer dans ce livre concerne la source unique des modes d’expérience mystique et scientifique ;
  • une autre, les conséquences désastreuses de leur séparation.

Je suis convaincu que le conflit de l’Église et de Galilée (ou de Copernic) n’était pas inévitable ; qu’il ne s’agissait pas d’une collision fatale de deux philosophies contraires, d’un choc qui devait se produire à un moment ou à un autre, mais plutôt d’un heurt de tempéraments, d’individus, aggravé par des coïncidences malheureuses. Autrement dit, je considère qu’il est naïf et faux de voir dans le procès de Galilée une sorte de tragédie grecque, un combat singulier entre la « foi aveugle » et les « lumières de la raison ». Telle est la conviction (ou le préjugé) qui animera mon récit.

Pape, prélats et savants louent Galilée et le système copernicien (VLR)

Prenons l’histoire au moment où le nom de Galilée se couvre brusquement de gloire grâce à la découverte des planètes de Jupiter [2]. Le Messager Astral parut en mars 1610 ; au mois de septembre Galilée prit ses fonctions de « chef mathématicien et philosophe » des Médicis à Florence ; il passa à Rome le printemps suivant. Cette visite fut un triomphe.

  • Le cardinal del Monte écrivit :
    Si nous vivions encore sous l’ancienne république romaine je crois sincèrement que l’on aurait érigé au Capitole une colonne en l’honneur de Galilée [3].
  • La noble Accademia dei Lincei, aux yeux de lynx, que présidait le prince Federico Cesi, l’accueillit en sa compagnie et lui offrit un festin ; c’est au cours de ce festin que fut nommé pour la première fois le télescope.
  • Le pape Paul V reçut l’astronome en audience privée.

Les Jésuites (ou Compagnie de Jésus) abandonnent le système de Ptolémée : tous les astres ne tournent pas autour de la Terre (VLR)

Les jésuites lui firent les honneurs du Collège de Rome avec des cérémonies qui durèrent un jour entier.

  • Le premier mathématicien-astronome du Collège, le vénérable Clavius, un des principaux réformateurs du calendrier grégorien, qui s’était moqué d’abord du Messager Astral était maintenant tout à fait converti.
  • Convertis aussi les autres astronomes du Collège, les P. Grienberger, Van Maelcote et Lembo. Non seulement ils acceptaient les découvertes de Galilée, ils perfectionnaient aussi ses observations, notamment pour Saturne et pour les phases de Vénus.
  • Lorsque le supérieur du Collège, le cardinal Bellarmin, leur demanda officiellement ce qu’ils pensaient de ces découvertes, ils furent unanimes à les confirmer. Cela était de la plus haute importance. Les phases de Vénus, confirmées par le doyen des astronomes jésuites, prouvaient de façon irréfutable que cette planète au moins tournait autour du Soleil, que le système de Ptolémée n’était plus soutenable, et qu’il fallait choisir désormais entre Copernic et Tycho Brahé.

La Compagnie de Jésus formait l’avant-garde intellectuelle de l’Église catholique. Ses astronomes dans toute l’Europe — en particulier Scheiner à Ingoldstadt, Lanz à Munich, Guldin, l’ami de Kepler, à Vienne, et tout le Collège de Rome en corps constitué — commencèrent à incliner vers le système de Tycho, étape sur la voie du système copernicien. Ce dernier pouvait se discuter et se défendre librement en tant qu’hypothèse de travail, mais on déconseillait de le présenter comme vérité établie parce qu’il semblait contredire l’interprétation en vigueur de l’Écriture Sainte, du moins tant que l’on n’aurait pas apporté de preuve définitive en sa faveur. C’est un point capital sur lequel nous reviendrons plus d’une fois.

Peu après les astronomes jésuites confirmèrent aussi la nature « terrestre » de la Lune, l’existence des taches solaires et le fait que les comètes se meuvent dans l’espace extérieur au-delà de l’orbite de la Lune. Cela signifiait que l’on abandonnait la doctrine aristotélicienne de la perfection et immutabilité des sphères célestes.

Ainsi l’ordre catholique le plus influent au point de vue intellectuel s’éloignait-il résolument à cette époque d’Aristote et de Ptolémée, pour adopter une position intermédiaire entre ceux-ci et Copernic. Il couvrait de louanges et d’honneurs Galilée, bien connu comme copernicien, et garda jusqu’au bout sous sa protection Kepler, l’apôtre de Copernic.

Les attaques viennent d’une Université rétrograde (VLR)

Mais il y avait un groupe puissant dont l’hostilité envers Galilée ne devait jamais désarmer : c’étaient les aristotéliciens des universités. L’inertie de l’esprit humain, sa résistance aux nouveautés ne s’affirment pas, comme on pourrait le croire, dans les masses ignorantes — aisément persuadées dès que l’on frappe leur imagination — mais chez les professionnels qui vivent de la tradition et du monopole de l’enseignement. Toute innovation menace doublement les médiocrités académiques : elle met en péril leur autorité d’oracles, et elle évoque le danger redoutable de voir s’écrouler tout un édifice intellectuel laborieusement construit. Les arriérés académiques ont été le fléau du génie depuis Pythagore jusqu’à Darwin, jusqu’à Freud [sans doute pour Darwin et Freud, Kœstler s’avance-t-il un peu, car leur théories manquent toujours cruellement de preuves obvies (Note de VLR)] ; leur méchante phalange de pédantisme se relaie de siècle en siècle. C’est elle — et non point l’évêque Dantiscus ni le pape Paul III — qui avait intimidé le chanoine Koppernigk. Dans le cas de Galilée elle faisait déjà figure d’arrière-garde, mais une arrière-garde fermement retranchée encore dans les chaires des universités comme des églises.

[…] Il reste pour s’opposer à mon ouvrage quelques graves défenseurs de chaque petit argument péripatéticien. À mon avis, pour toute éducation ils ont été nourris dès l’enfance dans l’opinion que la philosophie n’est rien, ne peut rien être qu’une étude complète des écrits d’Aristote, telle que de divers passages on puisse promptement rassembler et ramasser un grand nombre de solutions pour n’importe quel problème. Ils souhaitent ne jamais lever les yeux de ces pages, comme si le grand livre de l’Univers n’avait été écrit que pour être lu par Aristote dont les yeux eussent été destinés à voir pour toute la postérité [4].

Rentré à Florence pendant l’été 1611, après son triomphe, Galilée se trouva aussitôt impliqué dans diverses querelles. Il avait publié un traité Des corps flottants, titre d’allure assez inoffensive. Mais dans cette exploration de l’hydrostatique moderne Galilée avait embrassé l’opinion d’Archimède selon laquelle les corps flottent ou s’enfoncent suivant leur poids spécifique, et non pas selon leur forme comme le disait Aristote. Les troglodytes bondirent immédiatement, poussant leurs cris de guerre et brandissant leurs massues. Ils étaient d’autant plus irrités que Galilée, au lieu de laisser parler les faits, avait usé de son tour favori qui consistait à prévoir les arguments des péripatéticiens, à les exposer gravement pour les démolir ensuite avec délices. Le chef de la bande était un certain Lodovico delle Colombe, dont le nom permit à Galilée et à ses amis de parler de la « Ligue des Pigeons ». Les aristotéliciens firent paraître quatre ouvrages en six mois pour réfuter le Discours sur les corps flottants et la controverse dura près de trois ans.

Elle se termina par la déroute complète des assaillants, déroute spirituelle et physique.

  • Les professeurs Palmerini et di Grazzia moururent pendant que Galilée préparait sa riposte.
  • Giorgio Coresso perdit sa chaire de Pise lorsqu’on découvrit qu’il appartenait secrètement à l’Église grecque, après quoi il devint fou ;
  • le moine Francesco Sizzi, jeune fanatique qui avait attaqué les découvertes astronomiques de Galilée mais défendu ses Corps flottants fut roué à Paris pour avoir écrit un libelle contre le roi de France.

Entre parenthèses, la fameuse expérience des boulets de canon lâchés du haut de la tour penchée de Pise ne fut pas faite par Galilée, mais par son adversaire Coressio déjà nommé ; elle avait pour but non point de réfuter, mais de confirmer la thèse d’Aristote, à savoir que les gros objets tombent plus vite que les petits.

Les taches du Soleil

La découverte des taches solaires (VLR)

L’année suivante (1612) amena une nouvelle controverse aux conséquences plus graves. Elle concernait les taches du Soleil.
L’affaire commença à Ingoldstadt en Bavière. Un jour le P. Scheiner, S. J., astronome renommé, et son jeune assistant Cysat profitèrent d’une brume épaisse pour tourner leur télescope droit vers le Soleil. Ce fut d’abord Cysat qui, à sa grande surprise, aperçut « plusieurs gouttes noires » sur la face du Soleil.

Ou bien le Soleil verse des larmes, s’écria-t-il, ou bien il est terni par des taches [5].

Puis il passa l’instrument à son maître.
Après de longues observations, le P. Scheiner rendit compte de la sensationnelle découverte dans plusieurs lettres adressées à Marcus Welser, d’Augsbourg, mécène de la Science qui patronna aussi Kepler. Welser fit promptement imprimer les lettres sous le pseudonyme d’Apelles, comme Scheiner l’avait demandé, et il en expédia des exemplaires à Kepler et à Galilée pour avoir leurs avis.

  • Kepler répondit sans délai. Il rappela qu’il avait observé lui-même, en 1607, une tache du Soleil « de la grosseur d’une petite puce » et qu’il avait cru qu’il s’agissait d’un passage de Mercure. Il se moqua de son erreur, cita des récits d’observations semblables remontant à Charlemagne ; puis donnait son opinion sur les taches : une sorte de rouille due au fait que le Soleil se refroidissait par plaques.
  • Galilée fit attendre plus de trois mois sa réponse, et ce fut pour revendiquer la priorité de la découverte. Il prétendit avoir observé des taches solaires depuis dix-huit mois et les avoir montrées l’année précédente « à de nombreux prélats et seigneurs à Rome », mais il ne nomma aucun de ces témoins.

Un Galilée qui revendique la paternité exclusive des découvertes de tous les « nouveaux phénomènes du ciel » (VLR)

En fait les taches du Soleil avaient été découvertes indépendamment et presque en même temps par Johannes Fabricius à Wittenberg, par Thomas Harriot à Oxford, par Scheiner et Cysat et par Galilée. Harriot fut apparemment le premier à les observer, mais la première publication fut celle de Fabricius, suivie des lettres de Scheiner.

Chacun de ces trois astronomes ignorait les découvertes des autres, et aucun ne prétendit avoir la priorité. Ainsi la revendication de Galilée était-elle insoutenable,

  • en premier lieu parce que Fabricius et Scheiner avaient été les premiers à publier la découverte,
  • ensuite parce que Galilée ne pouvait nommer aucun témoin, aucun correspondant pour l’appuyer ; et pourtant on se rappelle combien il prenait soin de protéger ses droits d’inventeur, auparavant, en expédiant immédiatement des messages en anagrammes. Mais il en était arrivé à considérer comme un monopole les découvertes dues au télescope, il devait le déclarer un jour :
    Vous n’y pouvez rien, monsieur Sarsi, il a été donné à moi seul de découvrir tous les nouveaux phénomènes du ciel, et rien aux autres. Telle est la vérité, que ni la malice ni l’envie ne peuvent étouffer [6].

Avec ses précieuses prétentions sur les taches du Soleil, puis par ses attaques voilées contre le P. Scheiner, Galilée s’était fait un premier ennemi chez les astronomes jésuites ; il avait déclenché le processus fatal qui devait finalement lui aliéner toute la Compagnie.

L’affaire était d’autant plus malencontreuse que la réponse de Galilée à Marcus Welser était d’autre part un modèle de clarté et de méthode scientifique. Elle fut suivie de deux autres Lettres concernant les taches solaires, l’année suivante. On pouvait s’y convaincre que les taches n’étaient pas de petites planètes, comme Scheiner l’avait pensé, mais qu’elles étaient situées à la surface, ou tout près de la surface du Soleil ; qu’elles tournaient avec le Soleil, en changeant constamment de forme et qu’il s’agissait de « vapeurs, exhalaisons, nuages, ou fumées [7] ».

Les chefs de l’Église s’enthousiasment pour les Lettres concernant les taches solaires de Galilée (VLR)

Ainsi était-il démontré que le Soleil lui-même, et non seulement la Lune, était soumis à la génération et au déclin. L’opuscule contenait aussi le premier essai de formulation du principe d’inertie, et le premier témoignage imprimé de Galilée en faveur du système de Copernic. Jusqu’alors (nous sommes en 1613, il avait près de cinquante ans) il avait défendu Copernic dans la conversation, mais jamais par écrit. Le passage en question se trouve à la dernière page de la Lettre concernant les taches solaires ; il commence par une allusion aux lunes supposées de Saturne, et se poursuit ainsi :

Et peut-être que cette planète aussi, non moins que Vénus cornue, s’harmonise admirablement avec le grand système copernicien, doctrine dont la révélation universelle s’annonce à présent par des brises propices qui laissent peu à redouter des nuages ou des vents contraires [8].

Voilà enfin le premier engagement public, encore que de forme assez vague, un quart de siècle après les premiers coups de clairon copernicien du Mysterium de Kepler.

L’ouvrage eut immédiatement un très grand succès. De la part de l’Église il n’y eut pas la moindre opposition, au contraire : le cardinal Borromée et le cardinal Barberini — le futur Urbain VIII — écrivirent à l’auteur pour lui exprimer leur sincère admiration.
Il n’en fut pas de même chez les troglodytes.

Les réticences des autorités universitaires (VLR)

Lorsque l’élève préféré de Galilée, le bénédictin Castelli (fondateur de l’hydrodynamique) fut nommé à l’Université de Pise, le recteur lui interdit formellement d’enseigner le mouvement de la Terre. Ce recteur était Arturo d’Elci, aristotélicien fanatique et membre de la Ligue des Pigeons : il avait publié l’un des pamphlets dirigés contre les Corps flottants.

Le premier assaut notable attaquant le système de Copernic au point de vue religieux ne fut pas d’origine ecclésiastique ; il vint d’un laïque qui n’était autre que Lodovico delle Colombe, le chef de la Ligue. Son traité Contre le mouvement de la Terre citait abondamment l’Écriture Sainte pour prouver que la Terre est au centre du monde. Il circula en manuscrit en 1610 ou 1611, avant la déclaration publique de Galilée, et Galilée n’y était pas nommé.

Ce dernier s’inquiétait alors si peu d’un éventuel conflit théologique qu’il laissa passer presque une année avant de demander à ce sujet l’opinion de son ami le cardinal Conti. Le cardinal répondit qu’à propos de « l’immutabilité » des cieux, l’Écriture semblait plus proche de Galilée que d’Aristote. Quant à Copernic, le mouvement « progressif » (c’est-à-dire annuel) était admissible, mais le mouvement diurne ne paraissait pas s’accorder avec la Bible, à moins de supposer que certains passages n’étaient pas à prendre au sens littéral ; mais pareille interprétation n’était permise « qu’en cas d’extrême nécessité [9] ».
« Nécessité », dans ce contexte, voulait dire là encore : si l’on montre, et quand on aura montré une preuve convaincante de la réalité du mouvement terrestre. Mais rien de tout cela n’empêchait de discuter librement les avantages relatifs des systèmes de Ptolémée, de Tycho et de Copernic, considérés comme hypothèses mathématiques.

Les choses en seraient probablement restées là si Galilée n’avait été hypersensible à la critique et s’il avait pu résister au goût de la controverse. Vers la fin de 1612 il séjournait, près de Florence, à la villa de son ami Filippo Salviati (qu’il immortalisa dans ses deux grands Dialogues) quand on lui raconta qu’un moine dominicain, Niccolo Lorini, avait attaqué ses opinions au cours d’une conversation privée. Immédiatement il écrivit à ce religieux pour lui demander des explications. Lorini qui avait soixante-dix ans et qui était professeur d’histoire ecclésiastique à Florence répondit :

Je n’aurais jamais pensé être mêlé à ces affaires […] Je n’arrive pas à deviner quels motifs peuvent avoir ces soupçons, car je n’ai jamais pensé à cela. Il est bien vrai que, sans vouloir argumenter, mais seulement pour ne pas rester planté là comme une souche, dans une discussion engagée par d’autres personnes, j’ai dit quelques mots afin de montrer que j’étais en vie. J’ai dit, et je répète, que cette opinion d’Ipernic — ou quel que soit son nom — semblerait contraire à la divine Écriture. Mais peu m’importe, j’ai autre chose à faire […] [10]

L’année suivante, c’était la parution des Taches solaires, saluée d’applaudissements presque unanimes, et comme je l’ai dit, singulièrement de ceux du futur pape. Tout allait bien. Et voilà que d’autres racontars, venus de Pise cette fois, atteignirent Galilée. Il s’agissait de propos de table chez le duc Côme. Ce banal incident fut le début de ce qui allait devenir « le plus grand scandale de la chrétienté ».

La Lettre à la Grand-Duchesse Christine

Un banal dîner mondain (VLR)

Le fidèle P. Castelli, alors professeur de mathématiques à Pise, poste dans lequel Galilée avait commencé sa carrière, avait été invité à dîner à la cour. Il y avait brillante compagnie : la mère du duc, duchesse douairière Christine de Lorraine, la duchesse Madeleine d’Autriche et, parmi les invités, un maître de philosophie, le docteur Boscaglia. Mme Christine, qui jouait à la perfection, semble-t-il, le personnage traditionnel de la douairière autoritaire, bavarde et toquée, menait la conversation. Au cours du dîner il lui fallut sur-le-champ « tout savoir » des fameuses planètes médicéennes. D’abord elle voulait connaître leurs positions, et puis étaient-elles vraies, ou était-ce des illusions ? Castelli et Boscaglia confirmèrent tous deux, solennellement, qu’elles étaient réelles. Après quoi, le dîner achevé, le P. Castelli s’en alla.

Mais j’étais à peine sorti du palais que le valet de Mme Christine me courut après et me dit de revenir, écrivit Castelli à Galilée. Mais avant que je vous raconte la suite, vous devez savoir que pendant que nous étions à table le docteur Boscaglia avait eu un moment l’oreille de Madame ; tout en concédant la vérité de tous les nouveaux objets que vous avez découverts dans le ciel, il avait dit que seul le mouvement de la Terre avait quelque chose d’incroyable, en particulier parce que la Sainte Écriture était évidemment contraire à cette opinion.

Castelli rentra au salon.

Madame, après quelques questions à mon sujet, se mit à m’opposer la Sainte Écriture. Là-dessus, ayant pris les précautions oratoires convenables, j’ai commencé à faire le théologien […] et j’ai emporté l’affaire comme un paladin.

Tout le monde prit le parti de Castelli et de Galilée ;

[...] seule Mme Christine resta contre moi, mais à son air j’ai jugé qu’elle faisait cela uniquement pour entendre mes réponses. Le professeur Boscaglia n’a pas dit un mot [11].

En d’autres lettres, Castelli rapporta que Boscaglia avait été battu de nouveau, que l’irascible douairière s’était rendue, et que l’on ne parlait plus de tout cela. Tel est donc l’incident qui mit le feu aux poudres.

Galilée argumente sur le seul plan théologique (VLR)

Comme la première fois, pour une remarque de Lorini à propos « d’Ipernic, ou quel que soit son nom », Galilée partit en guerre. Sa riposte aux escarmouches mondaines de l’obscur Boscaglia (dont on n’entendra plus parler) fut une sorte de bombe atomique théologique, dont nous ressentons encore les retombées radioactives. Ce fut la Lettre à Castelli qui, revue et augmentée, devint l’année suivante la Lettre à la Grande-Duchesse Christine. Il souhaitait que cet écrit fût largement diffusé et, certes, il y réussit. Destiné à faire taire les objections théologiques que l’on élevait contre Copernic, la Lettre eut le résultat exactement contraire : elle fut la cause principale de l’interdiction de Copernic et de la chute de Galilée.
Comme morceau de littérature polémique, la Lettre est un chef-d’œuvre. En voici le début [12] :

Il y a quelques années, Votre Altesse Sérénissime le sait, j’ai découvert dans les cieux beaucoup de choses que l’on n’avait jamais vues avant notre temps. La nouveauté de ces choses, et aussi certaines conséquences qui s’ensuivaient en contradiction avec les notions de physique communément acceptées des philosophes académiques, soulevèrent contre moi plus d’un docteur, comme si j’avais mis de mes propres mains ces choses dans le ciel afin de troubler et de bouleverser les sciences […] Plus épris de leurs doctrines que de la vérité ils essayèrent de nier et réfuter les choses nouvelles que leurs sens leur auraient montrées, s’ils avaient bien voulu regarder. À cette fin ils lancèrent diverses accusations et publièrent de nombreux écrits pleins de vains arguments, et ils commirent la grave erreur de les émailler de passages tirés de la Bible qu’ils ne parvinrent pas à comprendre directement […]

Galilée développait ensuite l’argument que Kepler avait constamment employé, à savoir que certaines assertions de la Bible ne doivent pas être prises au pied de la lettre car elles ont été rédigées « selon les capacités des petites gens rustres et sans instruction » :

D’où vient qu’en expliquant la Bible si l’on devait toujours se borner au sens grammatical pur, on pourrait tomber dans l’erreur. On ferait apparaître ainsi dans la Bible non seulement des contradictions et des propositions fort éloignées de la vérité, mais même des folies et des hérésies graves. Il faudrait par exemple attribuer à Dieu des pieds, des mains et des yeux, de même que des affections corporelles et humaines telles que la colère, le repentir, la haine et même quelquefois l’oubli du passé et l’ignorance de l’avenir […] Pour cette raison il appert que les choses physiques que l’expérience des sens présente à nos yeux ou que nous prouvent des démonstrations nécessaires ne devraient jamais être mises en question (et moins encore condamnées) sur le témoignage de passages bibliques qui peuvent avoir un sens différent caché sous les mots.

À l’appui de cette thèse, Galilée citait abondamment saint Augustin, sans se rendre compte qu’au point de vue théologique il avançait ainsi sur un terrain extrêmement dangereux. Suit un passage qui vous coupe le souffle : on a l’impression d’entendre la glace craquer sous les pas de l’auteur :

[…] Je me demande s’il n’y a pas quelque équivoque à négliger de spécifier les vertus qui valent à la théologie sacrée le titre de « reine ». Elle peut mériter ce nom parce qu’elle comprendrait tout ce qu’enseignent les autres sciences et qu’elle fonderait tout par de meilleures méthodes et une connaissance plus profonde […] Ou encore la théologie serait reine pour ce qu’elle traite d’un sujet qui excelle en dignité tous ceux qui composent les autres sciences et parce que ses doctrines sont divulguées par des voies plus sublimes.

Que le titre et l’autorité appartiennent à la théologie dans le premier sens, je crois que cela ne sera point soutenu par les théologiens qui possèdent quelque talent dans les autres disciplines. Aucun, je pense, ne dira que la géométrie, l’Astronomie, la musique et la médecine sont plus excellemment contenues dans la Bible que dans les livres d’Archimède, de Ptolémée, de Boèce et de Galien. Donc il semble probable que la prééminence royale est donnée à la théologie dans le second sens ; c’est-à-dire en raison de son sujet et de la communication miraculeuse, par révélation divine, de conclusions qui n’auraient pu être conçues autrement par les hommes, concernant surtout l’acquisition de la béatitude éternelle.

Admettons donc que la théologie se tourne vers la plus haute contemplation divine, et qu’elle occupe le trône souverain parmi les sciences en raison de cette dignité. Mais obtenant de cette manière la plus haute autorité, si elle ne s’abaisse point aux spéculations plus humbles des sciences subordonnées, et n’a point d’estime pour elles parce qu’elles ne s’occupent pas du salut, ses maîtres ne devraient point s’arroger le droit de décider dans les controverses des disciplines qu’ils n’ont ni étudiées ni pratiquées. En vérité, ce serait comme si un souverain absolu, sans être médecin ni architecte, mais se sachant libre de commander, entreprenait d’administrer des remèdes et d’élever des bâtiments selon son caprice, au grand dam de ses pauvres malades et de ses édifices bien vite écroulés [13][…]

En lisant ce superbe manifeste de la liberté de pensée on est prêt à pardonner à Galilée ses humaines faiblesses. Mais celles-ci ne sont que trop apparentes dans le plaidoyer qui suit ce passage et qui devait entraîner les plus fâcheuses conséquences.

Qui doit fournir la preuve ? (VLR)

Après avoir invoqué une fois de plus l’autorité de saint Augustin, Galilée fait une distinction entre les propositions scientifiques qui sont « fermement démontrées » (c’est-à-dire prouvées) et celles qui sont « simplement énoncées ». Si des propositions de la première catégorie contredisent le sens apparent de certains passages de la Bible, en ce cas, conformément à la pratique théologique il faut réinterpréter les passages en question, comme on l’a fait par exemple en ce qui concerne la forme sphérique de la Terre. Jusque-là il a décrit correctement l’attitude de l’Église ; mais il poursuit :

Et quant aux propositions qui sont énoncées mais non rigoureusement démontrées, tout ce qu’elles impliquent de contraire à la Bible doit être tenu pour indubitablement faux et prouvé comme tel par tous les moyens possibles [14].

Or cela, il est facile de le montrer, n’était pas l’attitude de l’Église. Les « propositions qui sont énoncées mais non rigoureusement démontrées », telles que le système de Copernic n’étaient pas condamnées d’emblée lorsqu’elles semblaient contredire l’Écriture Sainte ; elles étaient simplement reléguées au rang des « hypothèses de travail » (qui était en effet le leur), ce qui voulait dire : « Attendons ; si vous apportez une preuve, alors, mais alors seulement, nous aurons à réinterpréter l’Écriture conformément à cette nécessité. » Mais Galilée ne voulait pas être obligé de fournir ses preuves ; car le fond de l’affaire, comme nous le verrons, c’est qu’il n’avait pas de preuve. C’est pourquoi il commença par produire une alternative artificielle, ou tout blanc ou tout noir, en prétendant qu’une proposition devait être soit acceptée, soit absolument condamnée. On comprend dès la phrase suivante le but de ce tour de passe-passe :

Or donc, si les conclusions physiques vraiment démontrées n’ont pas besoin d’être subordonnées aux passages bibliques, si au contraire il faut montrer que ces derniers ne s’opposent point à celles-ci, en ce cas avant qu’une proposition physique soit condamnée il faut montrer qu’elle n’est pas rigoureusement prouvée, et cela doit être fait non par ceux qui tiennent la proposition pour vraie, mais par ceux qui la jugent fausse. Cela paraît naturel et très raisonnable car ceux qui considèrent un argument comme faux peuvent bien plus facilement en découvrir les failles que les gens qui le croient conclusif [15][…]

Le fardeau de la preuve a changé d’épaules. D’après le membre de phrase capital que j’ai souligné, ce n’était plus à Galilée de prouver le système copernicien, mais aux théologiens de le réfuter. Qu’ils n’y parviennent pas, ils perdront leur procès par défaut, et il faudra réinterpréter l’Écriture.

Absence totale d’argument scientifique et mauvaise foi (VLR)

En réalité il n’avait jamais été question de condamner le système de Copernic en tant qu’hypothèse. Les objections tirées de la Bible n’étaient dirigées que contre la prétention d’en faire plus qu’une hypothèse, un fait rigoureusement prouvé, quelque chose comme une vérité d’évangile. La subtilité de la manœuvre de Galilée consiste à ne pas élever explicitement cette prétention. Il ne pouvait le faire puisqu’il n’avait produit aucun argument à l’appui. Dès lors on conçoit qu’il ait eu besoin, d’entrée de jeu, de sa brutale alternative : il fallait détourner l’attention du véritable statut du système de Copernic, celui d’une hypothèse officiellement tolérée en attendant d’être prouvée.

En glissant au contraire les termes ambigus de « proposition physique » avant d’exiger que l’on « montrât qu’elle n’était pas rigoureusement démontrée », il laissait entendre (sans oser le dire nettement) que la vérité du système était rigoureusement démontrée. Le tour est si habile qu’il est presque imperceptible au lecteur et que, si je ne me trompe, il a échappé jusqu’à présent à l’attention des historiens. C’est pourtant cela qui décida de la stratégie de Galilée pendant des années.

Dans tout le document on ne trouve pas le moindre examen astronomique ou physique du système de Copernic : on a simplement l’impression qu’il s’agit d’une théorie démontrée au-delà de toute discussion. Si Galilée avait traité le sujet, au lieu de tourner autour, il aurait dû admettre

  • que la quarantaine d’épicycles et d’excentriques de Copernic, loin d’être prouvée, était physiquement impossible : un artifice géométrique et rien de plus ;
  • que l’absence de parallaxe annuelle, c’est-à-dire de changements apparents dans la position des fixes, en dépit du télescope, était une lourde présomption contre Copernic ;
  • que les phases de Vénus réfutaient Ptolémée, mais non pas Héraclide, ni Tycho ;
  • et que tout ce qu’il pouvait plaider en faveur de l’hypothèse copernicienne, c’est qu’elle décrivait plus économiquement que Ptolémée certains phénomènes, comme la régression, et cet argument, les objections physiques précédentes l’eussent écrasé.

Galilée, ou l’orgueilleux conservateur (VLR)

Car, il faut se rappeler que le système que défendait Galilée était la théorie orthodoxe mise au point par le chanoine, près d’un siècle avant que Kepler se débarrassât des épicycles pour transformer une abstruse horlogerie de carton-pâte en un modèle mécanique acceptable. Incapable de reconnaître qu’aucun de ses contemporains eût part aux progrès de l’Astronomie, Galilée aveuglément, et pour sa perte, ignora jusqu’au bout l’œuvre de Kepler, et s’obstina dans la futile tentative d’obliger l’univers à croire que la Grande Roue à quarante-huit épicycles était une réalité physique rigoureusement démontrée.

Quels motifs l’y poussaient ? Pendant près de cinquante ans il avait tenu sa langue à propos de Copernic, non par crainte du bûcher, mais pour s’épargner les mauvaises grâces des milieux universitaires. Quand brusquement saisi par la gloire il se fut enfin engagé, il en fit aussitôt une question de prestige. Il avait dit que Copernic avait raison, et quiconque serait d’un autre avis ferait injure à l’autorité du plus grand savant de l’époque. Voilà ce qui, essentiellement, poussait Galilée à se battre, on s’en apercevra de mieux en mieux. Ses adversaires n’en sont pas excusés pour autant ; mais le fait a son importance quand on se demande si le conflit était historiquement inévitable.

Malhonnêteté des explications de Galilée qui s’opposent à ses propres découvertes — comme la loi d’inertie (VLR)

La fin de la Lettre à la Grande-Duchesse est consacrée au miracle de Josué. Galilée explique d’abord que la rotation du Soleil sur son axe est la cause de tous les mouvements des planètes.

Et de même que si le mouvement du cœur chez un animal s’arrête, tous les autres mouvements des membres s’arrêtent aussi, de même si la rotation du Soleil s’arrêtait celles de toutes les planètes cesseraient [16].

Il prétend donc non seulement, avec Kepler, que les révolutions annuelles des planètes sont causées par le Soleil, mais aussi qu’il en va de même de leurs rotations diurnes sur leurs axes, hypothèse ad hoc qui n’est pas plus « rigoureusement démontrée » que l’analogie du cœur.

Puis il conclut que lorsque Josué s’écria : « Soleil, arrête-toi sur Gabaon », le Soleil interrompit sa rotation et, en conséquence, la Terre cessa son mouvement diurne comme son mouvement annuel.
Mais Galilée qui découvrit presque la loi d’inertie savait mieux que personne que si la Terre s’arrêtait brusquement, les montagnes, les maisons, les villes, s’effondreraient comme châteaux de cartes ; le moine le plus ignorant, ne sachant rien du moment d’inertie, savait bien ce qui arrivait lorsque les chevaux et le coche freinaient d’un seul coup, ou lorsqu’un bateau se jetait contre un rocher.

  • Si l’on interprétait la Bible selon Ptolémée, l’arrêt brusque du Soleil n’avait pas d’effets physiques appréciables, et le miracle restait aussi croyable que n’importe quel miracle ;
  • d’après l’interprétation de Galilée, Josué aurait détruit non seulement les Amoréens, mais la Terre entière.

En espérant faire passer ces pénibles sottises, Galilée témoignait de son mépris pour l’intelligence de ses adversaires. Ainsi la Lettre à la Grande-Duchesse Christine résume-t-elle toute la tragédie de son auteur. Des modèles de prose didactique, des plaidoyers magnifiques pour la liberté de pensée alternent avec les sophismes, les faux-fuyants et la malhonnêteté pure et simple.

La dénonciation

Un Lorini mal avisé, un Caccini fanatique et un sage Maraffi, dans un même Ordre dominicain (VLR)

Pendant près d’un an après la Lettre à Castelli, il ne se passa rien de grave. Mais le mal était fait. On se passait de main en main des copies de la Lettre, déformées par les copistes et par la rumeur publique. Des gens comme le vieux P. Lorini, qui un an plus tôt n’avaient jamais rencontré le nom d’« Ipernic » eurent l’impression qu’un nouveau Luther apparaissait pour nier les miracles de la Bible et défier l’autorité de l’Église au moyen d’on ne savait quels sophismes mathématiques. Témoin l’évêque de Fiesole qui voulait que l’on mît tout de suite Copernic en prison, et fut bien surpris d’apprendre que le coupable était mort depuis soixante-dix ans.

En décembre (nous sommes en 1614) il y eut un petit scandale. Un dominicain, le P. Thomaso Caccini, que l’on avait censuré naguère à Bologne parce qu’il excitait la populace, prêcha un sermon en l’église Santa Maria Novella de Florence. Prenant pour texte « Hommes Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? », il attaqua les mathématiciens en général et Copernic en particulier. Galilée se hâta de porter plainte auprès des supérieurs de ce moine. Et le général de l’Ordre des Frères Prêcheurs, le P. Luigi Maraffi, lui écrivit en effet une lettre d’excuses :

Malheureusement il me faut répondre de toutes les idioties que font ou peuvent faire trente ou quarante mille frères [17][…]

On voit ici le contraste entre l’attitude des hauts dignitaires de l’Église et celle des fanatiques ignorants de la base.
Au moment du sermon de Caccini, le P. Lorini était en visite à Pise. Le 31 décembre, Castelli écrivit à Galilée :

D’après ce que j’entends dire, le P. Lorini (qui est ici) a beaucoup regretté que votre bon prêtre soit allé si loin.

1614 : la dénonciation déboutée de Lorini (VLR)

Mais quelques jours plus tard Lorini eut l’occasion de voir la Lettre à Castelli. Il en fut scandalisé, et en prit une copie. De retour à son couvent (Saint-Marc, à Florence) il en discuta le contenu avec ses confrères. L’atmosphère devenait si lourde que les religieux décidèrent de soumettre la Lettre au Saint-Office. Le 7 février 1615 Lorini écrivait au cardinal Sfondrati :

Tous nos pères de ce très religieux couvent de Saint-Marc estiment que la lettre contient de nombreuses propositions qui paraissent suspectes ou téméraires comme de dire que le langage de l’Écriture Sainte ne signifie pas ce qu’il paraît signifier ; que lorsqu’on discute de phénomènes naturels on doit mettre au dernier rang l’autorité du texte sacré ; que ses commentateurs ont souvent fait des erreurs d’interprétation ; que la Sainte Écriture ne devrait être mêlée qu’aux affaires de religion […] Toujours fidèles à notre vœu d’être les « chiens blancs et noirs » du Saint-Office […] quand j’ai vu qu’ils (les galiléistes) expliquaient la Sainte-Écriture d’après leurs lumières personnelles et d’une manière différant de l’interprétation courante des Pères de l’Église ; qu’ils s’efforçaient de défendre une opinion qui paraissait toute contraire au texte sacré ; qu’ils parlaient en termes dédaigneux des anciens Pères et de saint Thomas d’Aquin ; qu’ils foulaient aux pieds toute la philosophie d’Aristote dont la théologie scolastique a fait si grand usage ; et qu’enfin, pour faire étalage d’esprit, ils publiaient et répandaient dans notre bonne ville catholique mille insolentes et impertinentes conjectures ; quand, dis-je, je m’aperçus de tout cela, je décidai de faire connaître à Votre Excellence cet état de choses afin que, remplie d’un très saint zèle, Elle et ses éminentissimes collègues, puissent y prêter attention et que les mesures nécessaires soient prises […] Quant à moi, estimant que ceux qui se nomment galiléistes sont tous hommes de devoir et bons chrétiens, je déclare n’agir en cette affaire que par zèle pour la sainte cause [18].

Cette lettre était évidemment le résultat d’une décision collective des dominicains de Saint-Marc. Elle ne citait pas nommément Galilée, ne parlant que de galiléistes. Il semble aussi que le vieux P. Lorini ne savait pas bien au juste si la Lettre à Castelli était de Galilée ou de Copernic [19]. Mais la copie qu’il joignit à sa missive contenait deux fautes commises de propos délibéré.

  • Galilée avait écrit que certains passages de la Bible « si on les prend strictement au sens littéral paraissent différer de la vérité ». Dans la copie de Lorini on lisait que ces passages « sont faux au sens littéral ».
  • Galilée avait dit que l’Écriture « jette un voile » quelquefois sur son sens ; dans la copie de Lorini « jette un voile » devenait « pervertit ».

Cette forgerie est habituellement mise au compte de Lorini. D’après ce que l’on sait du caractère du vieillard et d’après certains indices il paraît beaucoup plus vraisemblable qu’elle fut commise par un autre. Elle n’eut d’ailleurs aucune conséquence, comme on va le voir, mais il convient de la noter à cause d’une seconde affaire de faux, plus importante, que l’on eut à soupçonner plus tard.

Si l’on oublie le respect qu’éprouvaient les princes de l’Église pour la Science et les savants, on est un peu surpris du résultat qu’obtint la dénonciation du P. Lorini. La Lettre à Castelli fut formellement soumise au consulteur du Saint-Office, lequel prononça

  • que « des mots comme faux et pervertit sonnaient fort mal » ;
  • que cependant, dans leur contexte, ils n’étaient pas de nature à être considérés comme s’écartant de la doctrine catholique ; et
  • que pour le reste de la Lettre, il n’avait aucune objection à faire. C’était un non-lieu.

1615 : la dénonciation déboutée de Caccini (VLR)

La dénonciation de Lorini avait échoué, mais un mois plus tard, Caccini nullement intimidé par le désaveu de son supérieur, arriva à Rome et se présenta au Saint-Office « offrant de témoigner sur les erreurs de Galilée afin de soulager sa conscience ».
Caccini ressemble admirablement à la caricature du moine de la Renaissance ignorant, importun, menteur et intrigant. Son témoignage à l’Inquisition fut un tissu de ragots, d’insinuations, et de contre-vérités. Il nomma des témoins : un prêtre espagnol, le P. Ximenes, et un jeune homme du nom d’Attavanti. Ximenes était en voyage, il ne put comparaître que le 13 novembre ; Attavanti fut convoqué le lendemain. Les contradictions de leurs témoignages convainquirent les inquisiteurs que les accusations d’hérésie et de subversion étaient une invention de Caccini, et l’affaire Galilée fut une seconde fois abandonnée.

Cela se passait en novembre 1615. Pendant les dix-huit années suivantes Galilée allait vivre sans être molesté, jouissant de l’amitié du pape Urbain VIII et d’un nombre impressionnant de cardinaux. Mais les Lettres à Castelli et à la Grande-Duchesse restaient dans les dossiers de l’Inquisition ; et les théologiens ne les oublièrent pas. Le texte était assez prudent pour ne pas mériter l’accusation d’hérésie ; toutefois, on ne pouvait se tromper sur son intention : c’était un défi qu’il faudrait relever tôt ou tard. On ne pouvait accepter la prétention, dissimulée dans les Lettres, de faire du système de Copernic une des vérités physiques « rigoureusement démontrées » auxquelles il fallait adapter l’interprétation de la Bible ; ni la thèse qu’à moins de réfuter et de condamner explicitement ce système, les objections théologiques seraient nulles et non avenues, et l’affaire jugée sans procès.

Trois mois après que Galilée eut été lavé personnellement de tout soupçon, on mettait à l’Index le livre de Copernic « en attendant les corrections ». Il convient de retracer les événements qui aboutirent à cette décision.

Le refus du compromis

Saint Robert Bellarmin (VLR)

Le grand adversaire de Galilée au cours de la célèbre controverse fut un formidable saint. En Angleterre, on le considéra comme l’inspirateur secret de la conspiration
des poudres, « un furieux et diabolique Jebusite » ; pendant quelque temps on appela « bellarmins » certaines cruches ornées d’une tête barbue. Cet homme a été béatifié en 1923, canonisé en 1930.

À l’époque de la controverse, Robert, cardinal Bellarmin avait soixante-treize ans, il était général de la Compagnie de Jésus ; consulteur du Saint-Office, il était le théologien le plus respecté de la chrétienté, son autorité spirituelle dépassait celle du pape. Il avait rédigé le catéchisme dans sa forme moderne, et pris part à l’édition clémentine de la Vulgate. Mais il garde surtout la renommée de l’un des plus grands controversistes de tous les temps. Ses polémiques contre les luthériens, l’anglicanisme et les tendances particularistes de certains pays catholiques comme la France et la République de Venise s’inspiraient d’une vision dominante : celle de l’Église universelle comme super-État. Cette conception lui faisait repousser non seulement l’hérésie protestante mais aussi les nouveaux mouvements nationalistes nés de la monarchie absolue. L’idée de l’Église universelle exigeait l’autorité universelle du pape.

Cependant, Bellarmin était assez réaliste pour modérer les thèses du pouvoir temporel de la papauté. Ainsi, d’un côté, il eut à combattre cet autre grand controversiste que fut Jacques Ier en une longue série de pamphlets et contre-pamphlets qui firent le scandale et les délices de la chrétienté d’Occident ; mais il s’attira en même temps le mécontentement de Paul V pour n’avoir pas soutenu l’autorité temporelle absolue des papes.

Plus tard dans la controverse des jésuites et des dominicains sur le problème de la prédestination, Bellarmin suivit encore la voie moyenne ; ce qui nous intéresse ici, c’est que les arguments des dominicains (comme plus tard ceux des jansénistes) étaient tirés principalement de saint Augustin, si bien que les opinions du saint africain devenaient elles-mêmes sujets de controverse.

En s’appuyant innocemment sur l’autorité d’Augustin, Galilée montre combien il était imprudent pour un laïc de s’aventurer dans l’atmosphère raréfiée mais chargée d’électricité de la théologie.

Comme homme, Bellarmin était tout le contraire de ce que l’on attendrait d’un formidable théologien redouté des papes et des rois. Il aimait la musique, les arts ; dans sa jeunesse il avait enseigné l’astronomie. De manières modestes, il menait une existence très simple, ascétique, fort différente de celle des princes de l’Église en ce temps-là ; il avait par-dessus tout une pureté enfantine que remarquaient tous ceux qui l’approchaient. Au moment de la controverse de Galilée, il écrivait un livre de piété intitulé Lamentation de la colombe que son plus farouche adversaire, Jacques Ier, devait à la fin de sa vie emporter constamment avec soi, y trouvant un merveilleux réconfort spirituel.

L’une des fonctions officielles de Bellarmin était celle de « maître des questions controversées » au Collège de Rome ; il avait dans ce Collège les relations les plus étroites avec les principaux astronomes de la capitale, les PP. Clavius et Grienberger, qui comptaient parmi les premiers convertis du télescope et qui avaient accueilli Galilée à bras ouverts lorsqu’il était venu à Rome pour la première fois. On ne saurait donc dire que l’antagoniste de Galilée était un fanatique ignorant. L’indépendance intellectuelle de Bellarmin lui valut même de voir son principal ouvrage, les Disputationes mis pendant quelques années à l’Index des livres défendus.

Seize ans avant l’affaire Galilée, Bellarmin avait été l’un des seize cardinaux inquisiteurs qui prirent part au procès de Giordano Bruno ; certains auteurs ont voulu faire un sinistre rapprochement entre les deux événements, qui n’ont en réalité aucun rapport. Bruno fut brûlé vif le 16 février 1600, sur la place des Fleurs à Rome, dans les circonstances les plus horribles, en tant qu’apostat, pour avoir durant sept ans d’emprisonnement refusé d’abjurer ses hérésies et persisté dans son refus jusqu’au dernier moment. Giordano Bruno et Michel Servet, brûlé en 1553 à Genève par les calvinistes, semblent bien les deux seuls Humanistes connus qui furent victimes de l’intolérance religieuse aux XVIe et XVIIe siècles ; et ils succombèrent non pas pour leurs vues scientifiques, mais à cause de leurs opinions religieuses. Le mot de Coleridge : « Si jamais pauvre fanatique s’est jeté au feu, c’est bien Michel Servet », s’applique également à l’irascible, à l’orageux Bruno. Sa doctrine de l’univers infini et de la pluralité des mondes habités, son panthéisme et son éthique universelle ont exercé une influence considérable. Mais il s’agit là de métaphysique, et non pas de science ; c’est pourquoi Bruno ne figure pas dans cette histoire.

Les bienveillants cardinaux Dini et Ciàmpoli (VLR)

Nous avons suivi les événements de 1615, depuis la dénonciation de Lorini qui portait sur la Lettre et celle de Caccini qui portait sur Galilée lui-même, jusqu’à l’effondrement des accusations au mois de novembre. Les audiences étaient secrètes, Galilée n’y eut point de part ; mais ses amis de Rome savaient qu’il se passait quelque chose, et le tenaient informé de tout ce qu’ils pouvaient apprendre. Parmi ces informateurs se trouvaient le cardinal Piero Dini, archevêque de Fermo et le prélat Giovanni Ciàmpoli. La correspondance échangée, au cours de 1615 entre Galilée et ces deux personnages aide beaucoup à comprendre comment on en arriva à l’interdiction de Copernic.

Le 16 février, Galilée envoya une copie de sa Lettre à Castelli à Dini, en le priant de la montrer au P. Grienberger, et si possible, au cardinal Bellarmin. Il se plaignit en même temps, comme de coutume, de l’hostilité qui l’entourait, et ajoutait qu’il avait composé à la hâte sa Lettre à Castelli, mais qu’il allait l’améliorer, la compléter (pour en faire, comme on sait, la Lettre à la Grande-Duchesse Christine).
Dini n’avait pas encore répondu lorsque Ciàmpoli écrivit, fin février : (c’est moi qui souligne)

Le cardinal Barberini qui, vous le savez d’expérience, a toujours admiré votre valeur, m’a dit hier soir encore qu’en ce qui concerne ces opinions il aimerait que l’on apporte plus de prudence à ne pas aller au-delà des arguments employés par Ptolémée et Copernic [20], et finalement à ne pas outrepasser les limites de la physique et des mathématiques. Car les théologiens revendiquent comme leur fief l’explication de l’Écriture, et si des nouveautés sont introduites, même par un esprit admirable, tout le monde n’a pas le détachement nécessaire pour les comprendre telles qu’elles sont présentées […]

La réponse de Dini arriva quelques jours plus tard, le 3 mars, (c’est encore moi qui souligne) :

Avec Bellarmin j’ai parlé longuement des choses que vous avez écrites […] Et il a dit que, pour Copernic, il n’est pas question d’interdire son livre ; le pire qui puisse arriver, d’après lui, serait que l’on ajoute des notes en marge de ce livre expliquant que Copernic avait fait intervenir sa théorie afin de sauver les apparences, ou quelque chose de ce genre, de même que l’on avait introduit les épicycles sans pour autant croire à leur existence. Et en prenant les mêmes précautions vous pouvez à tout moment traiter de ces matières. Si les choses s’arrangent selon le système copernicien (dit-il), il ne semble pas pour le moment qu’elles auraient de plus grand obstacle dans la Bible que le passage « le Soleil […] s’élance dans la carrière avec la joie d’un héros, etc. » que tous les commentateurs jusqu’à présent ont interprété en attribuant le mouvement au Soleil. Et comme je répliquais que cela aussi pouvait s’expliquer par une concession à nos formes vulgaires d’expression, il me fut répondu que ce n’était pas une chose à faire à la hâte, de même qu’il ne fallait pas se hâter de condamner avec passion aucune de ces opinions […] Je ne puis que me réjouir pour vous [21][…].

Foscarini, provincial des Carmes, se range de l’avis de Copernic et de Galilée (VLR)

Le même jour (7 mars), le prince Cesi, président de l’Accademia dei Lincei, écrivit aussi à Galilée. Il annonçait une nouvelle extraordinaire : un religieux de Naples, Paolo Antonio Foscarini, provincial des Carmes, venait de publier un livre à la défense de Copernic et de Galilée. Foscarini qui était venu prêcher à Rome invitait les contradicteurs en réunion publique ; il avait envoyé son livre à Bellarmin.

Le 21 mars, Ciàmpoli transmettait de nouvelles assurances de la part des cardinaux Bellarmin et del Monte : Galilée n’aurait rien à craindre tant qu’il s’en tiendrait à la physique et aux mathématiques et qu’il éviterait de toucher aux interprétations de la Bible [22].

Le livre de Foscarini risquait d’être interdit mais uniquement parce qu’il se mêlait de l’Écriture Sainte.

Ciàmpoli avait d’ailleurs appris que plusieurs astronomes jésuites étaient coperniciens, mais se réservaient, et qu’il fallait continuer à travailler jusqu’à ce que tout fût apaisé, et éviter de donner de nouvelles occasions aux fauteurs de scandale [23].

Nouveaux conseils de Dini (VLR)

Dini donna encore les mêmes avertissements :

On peut écrire librement tant que l’on reste en dehors de la sacristie [sc].

Galilée accusa réception de ces avis en écrivant à Dini le 23 mars pour refuser tout compromis sur le système de Copernic. Une hypothèse ? Copernic ne l’avait pas entendu ainsi. Il fallait accepter ou refuser en bloc. Certes il convenait de laisser aux théologiens le soin de réinterpréter l’Écriture Sainte à la lumière de Copernic, mais Galilée se voyait poussé malgré lui dans la théologie, et puisque Bellarmin citait le psaume XIX, « le Soleil s’élance dans la carrière avec la joie d’un héros », lui Galilée « en toute humilité » devait réfuter l’interprétation de Bellarmin. Le verset du psaume se rapportait à la lumière et à la chaleur du Soleil, non point à l’astre lui-même. Et ainsi de suite. Dini eut sans doute la sagesse de ne pas montrer cela à l’illustre théologien.

La position du cardinal Bellarmin (VLR)

Bientôt d’ailleurs, Bellarmin se prononçait lui-même. Sa déclaration était précise, sérieuse, et étant donné sa charge de consulteur du Saint-Office, maître des questions controversées, etc., cette déclaration équivalait à une définition officieuse de l’attitude de l’Église à l’égard de Copernic. Provoquée par le livre du P. Foscarini, elle se présentait comme une lettre de remerciements à l’auteur de cet ouvrage, mais s’adressait clairement aussi à Galilée. La lettre est datée du 4 avril 1615 (c’est moi qui souligne) :

Mon très Révérend Père, j’ai été très heureux de lire la lettre en italien et la note en latin que vous m’avez envoyées. Je vous remercie pour l’une et pour l’autre, et puis vous dire que je les ai trouvées pleines de jugement et de savoir. Puisque vous me demandez mon avis, je vous le donnerai aussi brièvement que possible parce que j’ai très peu de temps à présent pour écrire.
  • Premièrement il me semble que Votre Révérence et M. Galilée agissez avec prudence en vous contentant de parler de façon hypothétique et non pas affirmative, de même que Copernic à ce que j’ai toujours compris. Car dire que l’hypothèse selon laquelle la Terre se meut et le Soleil est immobile sauve encore mieux les apparences que les excentriques et les épicycles [24] c’est parler avec un parfait bon sens et ne courir aucun risque. Une telle manière de parler suffit au mathématicien. Mais vouloir affirmer que le Soleil, en absolue vérité, est au centre de l’Univers et tourne seulement sur son axe sans se déplacer d’est en ouest, et que la Terre est située dans la troisième sphère et tourne très rapidement autour du Soleil, c’est une attitude très dangereuse et calculée non seulement pour contrarier tous les théologiens et philosophes scolastiques, mais aussi pour porter atteinte à notre sainte foi en contredisant l’Écriture […]
  • Secondement, comme vous le savez, le concile de Trente défend d’interpréter l’Écriture dans un sens contraire au consentement général des Pères. Or, si votre Révérence lit non seulement les Pères, mais aussi les commentateurs modernes de la Genèse, des Psaumes, de L’Ecclésiaste et du livre de Josué, vous verrez qu’ils s’accordent tous à les interpréter littéralement comme enseignant que le Soleil est dans le ciel et tourne autour de la terre à une vitesse incommensurable et que la Terre se trouve très loin du ciel, au centre de l’Univers, et immobile. Considérez donc dans votre prudence si l’Église peut tolérer que l’on interprète les Écritures d’une manière contraire à celle des Pères, grecs et latins, et de tous les commentateurs modernes […]
  • Troisièmement s’il y avait une vraie preuve que le Soleil est au centre de l’Univers, que la Terre se trouve dans la troisième sphère et que le Soleil ne tourne point autour de la Terre mais la Terre autour du Soleil, alors il faudrait entreprendre avec une grande circonspection d’expliquer les passages de l’Écriture qui paraissent enseigner le contraire, et nous devrions dire que nous ne les comprenons pas plutôt que de déclarer fausse une opinion démontrée comme vraie. Mais je ne crois pas qu’il y ait une telle preuve, puisqu’on ne m’en a pas présenté. Démontrer que l’on sauve les apparences en supposant le Soleil au centre et la Terre dans le ciel, ce n’est pas démontrer qu’en fait le Soleil est au centre et la Terre dans le ciel. Je crois que la première démonstration peut exister, mais je doute très sérieusement de la seconde ; et en cas de doute on n’a pas le droit d’abandonner les Saintes Écritures telles que les ont expliquées les Pères […] [25]

Le passage que j’ai mis en italique dans le premier paragraphe dit nettement qu’il est admissible non seulement d’exposer le système de Copernic, mais aussi de le déclarer supérieur, comme hypothèse, à celui de Ptolémée. C’est « parler avec un parfait bon sens » tant que l’on reste dans le domaine des hypothèses.

Le deuxième paraphrase la décision du concile de Trente sur les interprétations de la Bible contraires à la tradition (décision qui visait évidemment Luther et non pas Copernic).

Le troisième paragraphe énonce la condition qui justifierait une exception à la règle : à savoir que la nouvelle cosmologie soit « vraiment prouvée » (ou « vraiment démontrée »). Comme on ne lui a présenté aucune preuve, Bellarmin « doute sérieusement » qu’il y en ait ; et dans le doute les demandes de réinterprétation de la Bible sont inacceptables. Le cardinal avait consulté Grienberger qui avait dû lui dire franchement que l’on n’avait produit aucune preuve physique du mouvement de la Terre. Peut-être ajouta-t-il que l’absence de parallaxe stellaire et les neuf épicycles attribués à la Terre en particulier formaient plutôt des preuves contraires.

Bellarmin avait repassé l’obligation de prouver le système de Copernic aux apôtres de ce système. Il ne restait à Galilée que deux possibilités :

  • ou fournir la preuve requise,
  • ou convenir que le système de Copernic était à considérer, pour le moment, comme une hypothèse.

Bellarmin, non sans tact, avait rouvert la porte à ce compromis, en feignant de croire, dans la première phrase de sa lettre que Galilée s’était « contenté de parler de façon hypothétique et non pas affirmative », en louant sa prudence, en faisant comme si les Lettres à Castelli et à la Grande-Duchesse, qui étaient soumises à l’Inquisition, n’existaient pas.

Galilée refuse de donner des preuves physiques de ses théories prétextant des contradicteurs incapables de les comprendre (VLR)

Mais Galilée était bien loin désormais de vouloir entendre raison. Car en acceptant le compromis, il eût avoué qu’il ne possédait aucune preuve, il se couvrait de ridicule. Il fallait donc refuser. Il ne suffisait pas d’être autorisé, voire encouragé, à enseigner la supériorité de l’hypothèse copernicienne. Il fallait obliger l’Église à endosser cette hypothèse ou à la repousser absolument, même au risque de la faire condamner, comme l’indiquaient assez clairement les avertissements de Bellarmin, de Dini et de Ciàmpoli.

Mais quelles raisons invoquer pour rejeter le compromis ? Comment refuser de donner des preuves et en même temps exiger que la question fût considérée comme prouvée ? Galilée résolut ce dilemme : il prétendrait détenir les preuves, et refuser de les révéler sous prétexte que ses adversaires étaient trop bêtes pour comprendre.

C’est ainsi qu’il répondit à Bellarmin dans une lettre adressée, en mai, au cardinal Dini (les italiques sont de moi) :

À mon avis, le moyen le plus sûr et le plus rapide de prouver que la position de Copernic n’est pas contraire à l’Écriture serait de donner une foule de preuves démontrant qu’elle est vraie et que la position opposée est insoutenable ; ainsi comme les vérités ne peuvent se contredire, celle-ci doit être parfaitement en harmonie avec la Bible. Mais comment puis-je faire cela sans perdre tout simplement mon temps, quand ces péripatéticiens qu’il s’agit de convaincre se montrent incapables de suivre les raisonnements les plus simples et les plus faciles ? […] [26]

Lignes étonnantes, non pas tant à cause de leur méprisante arrogance, que parce qu’elles visent en réalité Bellarmin ; car c’est de Bellarmin, et non des « péripatéticiens » que dépendait la décision ; et c’est lui qui avait réclamé une preuve.
Dans la même lettre, Galilée écrivait auparavant :

Il y a huit jours j’ai écrit à Votre Éminence en répondant à votre lettre du 2 mai. Ma réponse était très brève parce que je me trouvais (comme aujourd’hui) au milieu des médecins et des remèdes, et fort troublé de corps et d’esprit pour maintes raisons, en particulier de ne voir jamais finir ces rumeurs soulevées contre moi sans que j’y sois pour rien, et apparemment acceptées par les grands comme si j’en étais la cause. Et pourtant en ce qui me concerne, les discussions de l’Écriture Sainte auraient pu attendre toutes éternellement ; aucun astronome, aucun savant restant dans les limites convenables ne s’est jamais mêlé de ces choses. Cependant, alors que je suis la doctrine d’un livre accepté par l’Église (sic) voilà que se dressent contre moi des philosophes qui ignorent complètement ces doctrines et me disent qu’elles contiennent des propositions contraires à la foi. J’aimerais autant que possible leur montrer qu’ils se trompent, mais on me ferme la bouche, on m’ordonne de ne pas m’occuper des Écritures. Cela revient à dire que le livre de Copernic, accepté par l’Église, contient des hérésies et peut être attaqué par qui en a envie, alors qu’il est défendu à quiconque d’entrer dans la controverse et de faire voir qu’il n’est pas contraire à l’Écriture […]

Le style de Galilée, comme toujours, est si persuasif que l’on risque d’oublier les faits :

  • le livre de Copernic n’était « accepté par l’Église » qu’avec les réserves que l’on sait ;
  • Caccini, qui l’avait attaqué en chaire, fut réprimandé par le supérieur général de son ordre ;
  • et enfin, d’après les règles du jeu, il ne s’agissait pas de réfuter les objections scripturaires par des arguments scripturaires, mais par les preuves scientifiques que réclamait Bellarmin et que Galilée était incapable de fournir.

Après le passage concernant la stupidité de ses adversaires, Galilée continuait :

Cependant, je ne désespérerais pas de surmonter même cette difficulté, si j’étais en un lieu où je puisse me servir de ma langue au lieu de ma plume ; et si un jour je vais suffisamment mieux pour pouvoir me rendre à Rome, j’irai dans l’espoir au moins de montrer mon affection pour la sainte Église. Mon désir présent sur ce point, c’est que l’on ne prenne pas de décision qui ne soit entièrement bonne. Ce qui serait le cas si l’on déclarait, sous la pression d’une armée de méchants qui n’entendent rien à la question, que Copernic ne tenait pas le mouvement de la Terre pour un fait de la nature, mais le prenait seulement en astronome comme hypothèse commode pour expliquer les apparences […]

« L’armée de méchants qui n’entendent rien à la question » englobait naturellement Bellarmin qui pensait que Copernic avait écrit « de façon hypothétique »…
La seule chose sincère dans cette lettre était sans doute que Galilée souhaitait aller à Rome où il pourrait se servir « de sa langue au lieu de sa plume ». Il arriva à Rome au début de septembre ; la dernière phase de la bataille avait commencé.

L’arme secrète

Galilée se rend à Rome pour régler ses comptes (VLR)

Cette fois il n’y eut pas d’accueil triomphal au Collège de Rome. Le P. Grienberger avait fait savoir qu’il vaudrait mieux apporter une preuve scientifique convaincante, à l’appui de Copernic, avant d’essayer d’adapter l’Écriture [27]. L’ambassadeur de Toscane à Rome, Guicciardini, avait prévenu le duc Côme contre le voyage de Galilée ; Bellarmin qui prévoyait les conséquences, avait aussi déconseillé cette démarche [28]. Mais le duc avait cédé à Galilée, et, sur ses instructions, le savant vint loger à la villa Médicis — qui était alors l’ambassade de Toscane — « lui, un secrétaire, un valet et une petite mule ».

Le polémiqueur redoutable (VLR)

J’ai cité quelques exemples de la superbe technique de Galilée en matière de littérature polémique. D’après ses contemporains, il était encore plus efficace quand il « se servait de sa langue ». Sa méthode était de ridiculiser ses adversaires, résultat qu’il obtenait invariablement, soit qu’il eût raison, soit qu’il eût tort. Un témoin de Rome, Mgr Querengo, a décrit ces exercices :

Nous avons ici M. Galilée, qui dans les assemblées de curieux, en ébahit souvent beaucoup à propos de l’opinion de Copernic, qu’il tient pour vraie […] Il discourt fréquemment parmi quinze ou vingt personnes qui le pressent de leurs assauts, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Mais il est si bien fortifié qu’il se rit de leurs attaques ; et encore que la nouveauté de son opinion laisse les gens fort peu convaincus, il convainc néanmoins de vanité la plupart des arguments par lesquels ses adversaires tentent de le renverser. Lundi en particulier, chez Fédérico Chisileri, il a accompli de merveilleux exploits ; et ce que j’ai le mieux aimé c’est qu’avant de répondre aux raisonnements adverses, il les amplifiait et les renforçait lui-même à l’aide de nouveaux arguments qui semblaient invincibles, de sorte qu’en les ruinant ensuite, il faisait paraître ses adversaires encore plus ridicules [29].

C’était une excellente méthode pour triompher un instant et se faire des ennemis pour la vie. Par de tels moyens il ne prouvait pas son raisonnement, il détruisait celui de l’adversaire. Mais, étant donné les circonstances, c’était la seule tactique qu’il pût employer : démontrer l’absurdité des épicycles de Ptolémée et passer sous silence l’absurdité des épicycles de Copernic. L’ambassadeur de Toscane rapportait :

[…] Il est passionnément engagé dans cette querelle comme si c’était une affaire personnelle, et il ne voit ni ne sent ce qu’elle peut comporter ; de sorte qu’il s’y fera prendre au piège et se mettra en péril, avec tous ceux qui le seconderont […] Car il est emporté, il est déterminé et passionné dans cette affaire, si bien qu’il est impossible, si l’on est près de lui, de lui échapper. Or, ce n’est pas une plaisanterie, c’est une question qui peut avoir de grosses conséquences, et cet homme est ici sous notre protection et notre responsabilité […] [30]

Mais nul ne pouvait convaincre Galilée. Il s’était aventuré dans une position d’où il ne pouvait plus reculer sans perdre la face. Du moment qu’il s’était engagé, il fallait qu’on lui donnât raison ; le système héliocentrique était devenu pour lui une question de prestige.
Il y avait en outre dans ce drame un élément dangereux : la personnalité du pape Paul V Borghèse.

Il déteste les arts libéraux, disait Guicciardini, et ce genre d’esprits (comme Galilée) et ne peut pas supporter ces nouveautés et subtilités […] ceux qui comprennent quelque chose et qui ont de la curiosité, s’ils sont bien avisés, tâchent de paraître tout le contraire, de peur de tomber en suspicion et de s’attirer des désagréments [31].

Bellarmin lui-même avait encouru les mauvaises grâces de Paul V. Il savait, lui comme d’autres grands dignitaires (les cardinaux Barberini, Dini, del Monte, Piccolomini, Maraffi), comment prendre le Pape. Ils tenaient à éviter de lier l’Église à une décision officielle à propos du système de Copernic jusqu’à ce que les astronomes y vissent plus clair, et à maintenir le statu quo défini par la lettre de Bellarmin en fermant les yeux sur l’incursion de Galilée « dans la sacristie ». Mais ils savaient que si le Pape apprenait le scandale il faudrait en venir à une décision inévitable. C’est pourquoi sans doute Bellarmin avait déconseillé la visite de Galilée à Rome.

Quand la malhonnêteté intellectuelle éclate aux yeux de tous (VLR)

Nous arrivons au dernier épisode avant le coup fatal. Galilée avait laissé entendre à plusieurs reprises qu’il avait découvert une preuve décisive de la théorie de Copernic ; il avait refusé jusqu’alors de la dévoiler. Lorsqu’il sentit qu’il ne gagnait plus rien à discuter du miracle de Josué et du comique de Ptolémée, et que sa position devenait intenable, il exhiba sa dernière carte, sa « preuve physique conclusive ». C’était la théorie des marées.

Sept ans plus tôt, dans l’Astronomia Nova, Kepler avait donné l’explication juste en montrant dans les marées un effet de l’attraction de la Lune. Galilée balaya cette théorie, superstition astrologique, disait-il, et déclara que les marées étaient la conséquence directe des mouvements combinés de la terre : à cause de ces mouvements la mer ne se déplaçait pas à la même vitesse que les continents. Nous verrons cela en détail au chapitre suivant. C’était une explication qui contredisait les propres recherches de Galilée sur les lois du mouvement, qui retombait dans une grossière physique aristotélicienne, et d’après laquelle il ne devait y avoir qu’une seule marée par jour, à midi exactement, quand tout le monde en voyait deux, qui changeaient d’heure constamment. Dans son ensemble l’idée contredisait les faits de façon si aveuglante, si absurde au point de vue de la mécanique — domaine des immortels travaux de Galilée — que l’on ne peut en comprendre l’origine sinon en termes de psychologie.

Elle est totalement indigne du génie de Galilée, de sa méthode, de sa ligne de pensée ; ce n’était pas une erreur, c’était une hallucination.

Fort de son « arme secrète [32] », Galilée décida de s’attaquer directement au Pape. Ses amis les plus haut placés — les cardinaux Dini, Barberini, del Monte, etc. — refusèrent apparemment de lui servir d’intermédiaires : la mission fut finalement confiée au jeune cardinal Alessandro Orsini, qui avait vingt-deux ans. C’est à lui que Galilée présenta sa théorie des marées ; le résultat est exposé dans le rapport de l’ambassadeur Guicciardini au duc Côme II de Toscane :

Galilée s’est fié à sa sagesse plus qu’aux conseils de ses amis. Mgr le cardinal del Monte et moi-même, et aussi plusieurs cardinaux du Saint-Office avons tenté de le persuader de se tenir tranquille et de ne pas continuer à envenimer l’affaire. S’il voulait maintenir cette opinion copernicienne, lui dit-on, que ce soit doucement et sans se donner tant de mal pour la faire partager aux autres. Tout le monde craint que sa venue ici ne soit fort préjudiciable et qu’au lieu de se justifier et de réussir, il ne finisse par recevoir une avanie. Voyant la froideur des gens à l’égard de ses intentions, après avoir importuné plusieurs cardinaux, il s’est mis dans les bonnes grâces du cardinal Orsini et s’est fait donner dans ce but une chaleureuse recommandation de Votre Altesse. Donc le cardinal, mercredi dernier au consistoire, je ne sais avec quelle circonspection ni quelle prudence, a parlé au pape en faveur dudit Galilée. Le Pape lui a dit qu’il serait bon de persuader Galilée d’abandonner cette opinion. Là-dessus Orsini a répondu quelque chose en insistant, et le Pape l’a interrompu en disant qu’il allait déférer l’affaire au Saint-Office. Dès qu’Orsini fut sorti, Sa Sainteté a fait venir Bellarmin ; et après une brève conversation ils ont décidé que l’opinion était erronée et hérétique ; et il paraît qu’avant-hier il y a eu une Congrégation à l’effet de la déclarer telle. Copernic et les autres auteurs qui ont écrit sur le sujet seront amendés ou corrigés ou interdits ; je crois que Galilée personnellement ne souffrira pas, parce qu’il est prudent et qu’il réglera ses sentiments et ses vœux sur ceux de la sainte Église (4 mars) [33].

L’ambassadeur était, de toute évidence, exaspéré par les fantaisies de son hôte et protégé : on ne peut se fier entièrement à son rapport, car « mercredi dernier au consistoire » situe l’épisode le 2 mars, alors que le décret appelant les théologiens du Saint-Office à donner un avis formel sur la théorie de Copernic est daté du 19 février. Mais cette erreur de dates a peut-être une explication banale ; le fait qu’Orsini, armé de la « preuve définitive » de Galilée ait intercédé auprès du Pape est indiscutable ; et il n’importe guère que ce fût cet incident ou un autre qui débrida l’abcès. Galilée avait fait tout ce qu’il pouvait pour provoquer un éclat9.

Le décret du Saint-Office

L’examen du 23 février 1616 (VLR)

C’est ainsi que le 23 février 1616, quatre jours après avoir été convoqués, les qualificateurs du Saint-Office se réunirent pour donner leur avis sur les deux propositions ci-après :

  1. Le Soleil est au centre du monde, et totalement immobile de mouvement local.
  2. La Terre n’est pas le centre du monde ni immobile, mais elle se meut toute, aussi avec un mouvement diurne.

À l’unanimité, les qualificateurs déclarèrent la première proposition

folle et absurde, philosophiquement et formellement hérétique en tant qu’elle contredit expressément la doctrine de la Sainte Écriture en de nombreux passages, à la fois dans leur sens littéral et selon l’interprétation générale des Pères et des docteurs.

La deuxième proposition, fut-il jugé, méritait « la même censure en philosophie, et pour ce qui était de la vérité théologique », était « tout au moins erronée quant à la foi [34] ».

Le décret du 5 mars 1616 (VLR)

Mais le verdict des qualificateurs fut, pour le moment, écarté, sous la pression des cardinaux les plus éclairés ; on ne le publia que dix-sept ans plus tard. La Congrégation générale de l’Index fit paraître à la place le 5 mars un décret plus modéré, dans lequel ne figure pas le mot fatal d’« hérésie » :

[…] Et attendu qu’il est venu aussi à la connaissance de ladite Congrégation que la doctrine pythagoricienne — qui est fausse et entièrement opposée à l’Écriture Sainte — du mouvement de la Terre et de l’immobilité du Soleil qui est aussi enseignée par Nicolaus Copernicus dans De revolutionibus orbium cœlestium et par Diego de Zuniga dans son livre sur Job et maintenant répandue et acceptée par un grand nombre, comme on peut le voir d’après une lettre d’un Père carme intitulée Lettre du Rev. P. Paolo Antonio Foscarini, Carme, sur l’Opinion des Pythagoriciens et de Copernic concernant le Mouvement de la Terre et la Stabilité du Soleil et le Nouveau Système Pythagoricien du Monde, à Naples, imprimé par Lazzaro Scoriggio, 1615 : dans laquelle ledit Père tente de montrer que la doctrine précitée de l’immobilité du Soleil au centre du monde et du mouvement de la Terre, s’accorde avec la vérité et n’est pas opposée à la Sainte Écriture. Par conséquent afin que cette opinion ne se propage pas davantage au préjudice de la vérité catholique, la sacrée Congrégation a décrété que lesdits Nicolaus Copernicus De revolutionibus orbium et Diego de Zuniga Sur Job soient suspendus jusqu’à ce qu’ils soient corrigés ; mais que le livre du P. carme Paolo Antonio Foscarini soit dans son entier interdit et condamné, et que tous autres ouvrages semblables, qui enseignent les mêmes choses, soient interdits, le présent décret les interdisant, condamnant et suspendant tous respectivement. En foi de quoi le présent décret a été signé et scellé de la main et du sceau du très Éminent et Révérend Mgr le cardinal de Sainte-Cécile, évêque d’Albano, le cinquième jour de mars, 1616 [35].

Ce document a eu des conséquences qui se font encore sentir aujourd’hui. Il représente en quelque sorte la lézarde d’un mur qu’une brèche énorme allait couper en deux, laissant d’un côté la Science, de l’autre la Foi. Aussi est-il important d’en examiner la signification exacte, séparément de l’effet psychologique et des séquelles historiques.

Signification du décret (VLR)

Redisons d’abord que les qualificateurs parlèrent d’hérésie, et que le décret n’en parla pas. L’avis des qualificateurs ne fut connu du public que dix-sept ans plus tard, en 1633, lorsque Galilée provoqua une seconde crise, l’avis étant cité dans le jugement qui termina le procès. Même alors, il resta ce qu’il était, une pièce juridique, non revêtue de l’autorité pontificale, donc ne liant pas les membres de l’Église. En conséquence l’immobilité de la Terre ne devint jamais article de foi, et celle du Soleil ne fut jamais définie comme hérétique.

Des considérations juridiques analogues s’appliquent au décret lui-même. Ce texte, promulgué par la Congrégation de l’Index, ne fut confirmé ni par une bulle pontificale ni par un concile œcuménique : son contenu ne devint donc jamais matière de dogme. Et ce ne fut pas par hasard ; on sait qu’il s’agit d’une politique à laquelle les cardinaux Barberini et Gaetani poussèrent le pape Paul V, qui aurait bien aimé déclarer Copernic hérétique, et basta.

Les apologistes catholiques ont maintes fois souligné ces faits, mais ce genre de subtilités n’a eu aucun effet sur l’homme de la rue ; dogme ou pas dogme, la condamnation du système de Copernic comme « entièrement opposé à l’Écriture Sainte » en 1616, et comme « formellement hérétique » en 1633, suffisait amplement à produire un effet désastreux.

Effet du décret sur la discussion et la recherche scientifique (VLR)

Tout autre est la question de savoir en quoi le décret affecta la liberté d’opinion scientifique.

Il faut noter d’abord que Galilée principal accusé cependant, n’est pas nommé dans la sentence, et que ses ouvrages ne sont pas mis à l’Index.

On est également frappé par la distinction qui est faite entre les Révolutions de Copernic et le livre de Foscarini.

  • Les premières sont « suspendues jusqu’à ce qu’elles soient corrigées » ;
  • l’autre est « dans son entier interdit et condamné ».

Le décret en donne la raison : Foscarini avait voulu montrer que la doctrine copernicienne était conforme à la vérité et à l’Écriture Sainte, alors que Copernic ne méritait pas cette accusation. Galilée nota lui-même quelques jours après le décret, que l’Église

n’est pas allée plus loin que de décider que l’opinion (copernicienne) n’est pas conforme à la Bible. Ils n’ont donc défendu que les livres qui essayent professionnellement de soutenir qu’elle n’est pas en désaccord avec la Bible […] Du livre de Copernic on enlèvera dix lignes de la préface adressée au Pape Paul III où l’auteur dit que sa doctrine ne lui, paraît pas contraire à la Bible, et j’entendis dire que l’on pourra ôter un mot çà et là aux endroits où la Terre est appelée astre [36].

Le seul ouvrage imprimé de Galilée qui contînt une référence favorable au système de Copernic était la Lettre concernant les Taches Solaires ; mais comme cette référence ne parlait que d’hypothèse, elle échappa à la censure.

Ainsi l’effet du décret sur la discussion et la recherche scientifiques fut de les laisser à peu près dans l’état où elles étaient auparavant. Les astronomes pouvaient étudier Copernic et calculer le cours des planètes comme si elles tournaient autour du Soleil, à condition d’employer des formules hypothétiques. Galilée avait refusé le compromis, le compromis était imposé par décret.

Effet psychologique et historique du décret (VLR)

Mais ce que le décret signifiait pour les simples fidèles c’est qu’il était « mal » et contraire à la foi de parler du mouvement de la Terre ; et ce qu’il signifiait pour les sceptiques c’est que l’Église avait déclaré la guerre à la Science.

Le livre du chanoine Koppernigk resta à l’Index quatre ans exactement. En 1620 on publia les « corrections » insignifiantes qu’avait prédites Galilée [37]. Elles avaient été faites par le même cardinal Gaetani qui, allié au futur Urbain VIII, l’avait emporté contre le terrible Paul V. Désormais n’importe quel éditeur catholique était libre de réimprimer le Livre des Révolutions, mais aucun éditeur catholique ou protestant n’en eut la moindre envie pendant trois siècles. Les exemplaires qui restaient de la première édition de 1543 étaient devenus précieux comme pièces de collection. L’ouvrage lui-même, outre qu’il était illisible, devenait une simple curiosité, parfaitement démodée depuis les observations de Tycho, les découvertes de Kepler et les révélations du télescope. Le copernicanisme était un slogan, ce n’était pas un système d’astronomie défendable.

En résumé : la suspension temporaire du livre de Copernic ne fut pas nuisible au progrès de la Science ; mais elle répandit dans l’atmosphère de notre culture un poison qui n’a pas encore disparu.

Les grenouilles avides

La cosmologie médiévale s’effondre et l’opinion réclame des explications immédiates (VLR)

Il serait évidemment naïf de croire que l’Église s’opposait au système de Copernic uniquement, ou même principalement, parce qu’il semblait contredire le miracle de Josué ou tel autre verset de la Bible. Le concile de Trente avait dit qu’il fallait empêcher « les esprits insolents d’interpréter l’Écriture contre l’autorité de la tradition dans les matières qui touchent à la foi et aux mœurs » ; mais ces esprits insolents étaient les luthériens et non pas des mathématiciens comme Copernic dont l’ouvrage avait paru deux ans avant la réunion du concile, lequel dura dix-huit ans.

Le vrai danger que l’on courait en ôtant la Terre du centre de l’Univers était bien plus profond ; on sapait tout l’édifice de la cosmologie médiévale. Bellarmin avait dit un jour en chaire :

Les hommes sont comme des grenouilles. Ils se jettent la bouche ouverte sur l’appât de choses qui ne les concernent point, et le Diable, ce rusé pêcheur, sait en prendre des multitudes [38].

Le peuple de Rome en effet commençait à poser des questions comme de savoir s’il y avait d’autres planètes habitées ; et dans ce cas : leurs habitants descendaient-ils d’Adam ? Et si la Terre est une planète, il lui faut comme aux autres planètes, un ange pour la pousser ; mais où est-il ? On interprétait les messages de la Science comme les théologiens interprétaient la Foi, avec le même fondamentalisme de grenouilles avides.

Un changement de cosmologie réclame du temps (VLR)

Cependant le christianisme avait jadis surmonté de semblables crises ; il avait digéré la rotondité de la Terre et l’existence des antipodes, pour remplacer l’Univers tabernaculaire recouvert par les Eaux supérieures.

La vision chrétienne du monde avait progressé depuis Lactance et Augustin jusqu’au cosmos médiéval de Thomas d’Aquin et d’Albert le Grand ; et au-delà, jusqu’à Nicolas de Cusa et les premiers indices de l’infini, jusqu’à la physique post—aristotélicienne des franciscains et à l’astronomie post-ptolémaïque des jésuites.
Mais ç’avait été un progrès lent et continu. On ne pouvait abandonner à la légère l’Univers muré, la hiérarchie de la Grande Chaîne des Êtres, avant qu’une vision également cohérente du monde puisse en prendre la place. Et cette vision n’existait pas encore ; elle ne pourrait prendre forme que lorsque la synthèse newtonienne aurait donné à l’œil un nouveau foyer.

Étant donné les circonstances, la seule attitude possible était de prévoir une retraite en bon ordre ; abandonner les positions quand elles devenaient intenables, par exemple l’immutabilité des cieux, réfutée par les novae, les comètes et les taches du Soleil ; et la Terre, centre de tous les mouvements célestes, réfutée par les lunes de Jupiter.

Les Jésuites, ou la prudence métaphysique et la prudence scientifique (VLR)

En toutes ces « dangereuses innovations » les astronomes de la Compagnie de Jésus, dont Bellarmin était le supérieur général, avaient joué un rôle de premier plan. Ils avaient tranquillement abandonné Ptolémée pour passer au système de Tycho : les planètes font le tour du Soleil et, en compagnie du Soleil, celui de la Terre (de même que les quatre étoiles « médicéennes » font le tour de Jupiter et, en compagnie de Jupiter, celui du Soleil). Telle est la limite que la prudence aussi bien métaphysique que scientifique leur interdisait de franchir. Les raisons de leur prudence métaphysique étaient d’ordre théologique ; les raisons de leur prudence scientifique étaient empiriques : tant qu’il n’existait pas de parallaxe stellaire observable, aucun déplacement apparent de la position des fixes causé par le mouvement de la Terre à traversa l’espace, ce mouvement restait à prouver.

Dans ces circonstances le système qui semblait s’accorder le mieux avec les faits d’observation était celui de Tycho-Brahé, qui avait aussi l’avantage du compromis : en faisant du Soleil le centre des mouvements planétaires, il préparait la voie à un système héliocentrique complet, au cas où l’on découvrirait une parallaxe stellaire, ou quelque fait nouveau qui ferait pencher la balance en faveur de ce système. Mais c’était là, nous le verrons, un autre compromis que Galilée repoussait.

En ce temps, les preuves empiriques qui appuient le système du chanoine Copernic n’existent pas (VLR)

Les partisans de Galilée, convertis par ses brillantes argumentations, n’avaient (à de rares exceptions près) que les plus vagues notions d’astronomie. Bellarmin au contraire était en rapports constants avec les astronomes du Collège de Rome. Il était assez large d’esprit pour savoir — et pour le dire dans sa lettre à Foscarini — que le christianisme pouvait se concilier avec le mouvement de la Terre, comme il s’était concilié avec l’idée du globe. Mais il savait aussi que ce serait une réadaptation difficile, une réorientation métaphysique de grande envergure que l’on ne pouvait entreprendre qu’en cas d’absolue nécessité. Or jusqu’alors cette nécessité n’existait pas.

Le professeur Burtt a résumé la situation dans ces lignes, dont j’ai déjà cité une partie :

On peut dire que même s’il n’y avait eu aucun scrupule religieux s’opposant à l’astronomie copernicienne, les gens sensés dans toute l’Europe, et en particulier ceux qui avaient l’esprit empirique, y auraient vu une folle invitation à accepter les fruits prématurés d’une imagination sans contrôle, de préférence aux solides inductions, édifiées peu à peu au cours des âges, de la ferme expérience sensorielle de l’homme. Puisqu’on insiste sur l’empirisme, si caractéristique de la philosophie actuelle, il est bon de se rappeler ce fait. Les empiristes contemporains, s’ils avaient vécu au XVIe siècle, auraient été les premiers à tourner en dérision la nouvelle philosophie de l’Univers.

Il n’est donc pas surprenant que le décret du 5 mars, si fatales que dussent être ses conséquences, si pénible qu’il fût aux galiléistes, fut accueilli avec des soupirs de soulagement par des gens qui n’étaient pas tous des fanatiques et des arriérés. C’est ainsi que le spirituel observateur Querengo écrivait :

Les disputes de M. Galilée se sont envolées en fumées alchimiques depuis que le Saint-Office a déclaré qu’en soutenant cette opinion on s’écarte manifestement des dogmes infaillibles de l’Église. Nous voilà donc enfin revenus sains et saufs sur une Terre solide, nous n’avons pas à voler avec elle comme des fourmis accrochées sur le pourtour d’un ballon […] [39]

L’injonction

L’exhortation du jeudi 25 février 1616 (VLR)

Galilée, dont le nom n’avait pas été prononcé, écrivit nonchalamment le lendemain du décret au secrétaire d’État de Toscane :

Comme on peut le voir d’après la nature même de cette affaire, cela ne me concerne aucunement, et je n’aurais pas été impliqué s’il n’y avait eu mes ennemis, comme je l’ai dit auparavant [40].

Six jours après le décret il fut reçu par le Pape ; l’audience dura trois quarts d’heure. Mais si l’on faisait tout pour lui épargner une humiliation publique, on lui avait enjoint confidentiellement mais fermement de respecter les bornes prescrites. La chose s’était passée entre la session des qualificateurs le 23 février et la publication du décret.

À la date du jeudi 25 on trouve l’inscription suivante dans le dossier de l’Inquisition :

Mgr le cardinal Melli a avisé les RR. PP., Assesseur et Commissaire du Saint-Office que la censure passée par les théologiens sur les propositions de Galilée (à savoir que le Soleil est le centre du monde et immobile, et que la Terre se meut et aussi avec un mouvement diurne) a été reportée ; et Sa Sainteté a chargé Mgr le cardinal Bellarmin de mander ledit Galilée pour l’exhorter à abandonner cette opinion ; et que, au cas où il refuserait d’obéir, le Commissaire lui intimera l’ordre, devant notaire et témoins, de s’abstenir entièrement d’enseigner et défendre ces opinions et doctrines et même d’en discuter [41] ; et s’il n’y acquiesce pas, qu’il soit emprisonné.

L’un des principaux éléments de la controverse au sujet du procès de 1633 repose sur la question de savoir si la procédure envisagée en cas de refus d’obéissance eut lieu ou non. Si elle eut lieu, Galilée avait reçu l’interdiction absolue, inconditionnelle de défendre et même de discuter le système de Copernic. Sinon, l’obligation qui lui était faite pouvait s’interpréter largement.

Galilée a-t-il refusé d’obéir et cela a-t-il entraîné une injonction ? (VLR)

Il y a sur ce point trois documents, qui se contredisent.

L’un a été trouvé dans les Decreta de la Congrégation. C’est le procès-verbal d’une réunion tenue le 3 mars, qui contient ces lignes :

Mgr le cardinal Bellarmin ayant rapporté que Galileo Galilei, mathématicien, avait dans les termes du commandement de la Sainte Congrégation été exhorté à abandonner l’opinion qu’il avait soutenue jusqu’alors, que le Soleil est le centre des sphères et immobile et que la Terre se meut, et qu’il avait acquiescé […]

Cela semble indiquer que l’injonction prévue en cas de refus d’obéissance n’avait pas été faite.

Le deuxième document irait dans le même sens. Pour faire taire des rumeurs prétendant qu’il avait été humilié et châtié, Galilée demanda à Bellarmin un certificat, qui fut le suivant :

Nous Roberto, cardinal Bellarmin, ayant été informé que l’on raconte de façon calomnieuse que M. Galileo Galilei a abjuré entre nos mains et aussi qu’il lui a été imposé une pénitence salutaire, et étant requis de proclamer la vérité à ce propos, déclarons que ledit Galilée n’a abjuré ni entre nos mains, soit entre celles de quiconque ici à Rome, ni ailleurs, à notre connaissance, aucune opinion ni doctrine soutenue par lui ; et qu’aucune pénitence salutaire ne lui a été imposée ; mais seulement que lui a été notifiée la déclaration faite par le Saint-Père et publiée par la Sacrée Congrégation de l’Index, en laquelle il est dit que la doctrine attribuée à Copernic, que la Terre se meut autour du Soleil et que le Soleil est immobile au centre du monde et ne se meut point d’est en ouest, est contraire à la Sainte Écriture et ne doit donc être défendue ni soutenue. En foi de quoi, nous avons écrit et paraphé de notre main les présentes, ce vingt-sixième de mai 1616.

Il n’est pas question d’injonction formelle, et les mots significatifs sont que la doctrine copernicienne ne peut être défendue ni soutenue [42]. Il n’y a pas interdiction de la discuter.

Le troisième document [la procédure du 26 février 1616 (note de VLR)], autre procès-verbal des archives du Vatican, paraît contredire les deux précédents en alléguant que l’on défendit formellement à Galilée « de soutenir, enseigner ou défendre de quelque façon que ce soit, verbalement ou par écrit » [43] la doctrine de Copernic. Ce procès-verbal, de véracité douteuse, a donné lieu à une controverse qui fait rage depuis près d’un siècle.

Note 10 d’Arthur Kœstler : [...] Toutefois il subsiste des contradictions entre les minutes de la décision du 25 février, la procédure du 26 et le certificat de Bellarmin. C’est un fait, le notaire [dans la procédure du 26 février (Note de VLR)] n’a pas enregistré que Galilée ait refusé d’aquiescer à l’exhortation de Bellarmin ; mais la brièveté sommaire du style du document (vingt lignes dans les Pièces du procès de l’Épinois) peuvent l’expliquer ; il se peut d’ailleurs que Galilée, sans refuser formellement d’obéir, ait tout simplement discuté, comme à son habitude. L’adoucissement du texte de l’injonction, et le certificat que Bellarmin donna à Galilée sur sa demande s’expliqueraient peut-être [...] par la diplomatie de Bellarmin qui, d’une part, voulait mettre fin à l’agitation galiléiste et d’autre part souhaitait ménager l’amour propre du savant et du duc Côme. C’est du moins l’hypothèse la plus plausible, surtout si l’on se rappelle la lettre de Berllarmin à Foscarini dans laquelle il louait Galilée d’avoir agi « prudemment » en traitant le système de Copernic en simple hypothèse de travail — ce qui était, le cardinal le savait bien, tout le contraire de la vérité. Mais il n’y aura de certitude que lorsque les archives du Vatican seront enfin ouvertes complètement aux historiens.

Injonction ou exhortation ? (VLR)

On peut penser qu’à donner tant d’importance à la différence qui sépare une injonction d’une exhortation on veut couper les cheveux en quatre. Mais-en fait il y a un monde entre l’exhortation à ne pas « soutenir ni défendre » une doctrine, et l’ordre de ne l’enseigner ni discuter « de quelque façon que ce soit ».

  • Dans le premier cas, il était possible de l’étudier, comme auparavant, en tant qu’hypothèse mathématique ;
  • dans le second cas c’était impossible.

Le certificat de Bellarmin et le procès-verbal du 3 mars semblent indiquer que Galilée n’était pas sous le coup d’une interdiction absolue. Néanmoins, plusieurs années, il devait agir avec prudence.

(À suivre)

[1Arthur Kœstler, Les somnambules, Livres de poche, Paris, 1967, p.418-472.

[2En réalité, les lunes principales de la planète Jupiter, visibles maintenant dans de simples jumelles (Note de VLR)

[3A. Côme II, cité par Gebler, Galileo Galilei and the Roman Curia, Londres, 1879, p. 36.

[4Lettres sur les taches du Soleil, 3e lettre, in Stillman Drake, p. 126.

[5Zinner, Entstehung und Ausbreitung der Copernicanischen Lehre, Erlangen, 1943, p. 346.

[6Il Saggiatore, cité par Zinner, p. 362.

[7Lettres sur les Taches du Soleil, in Stillman Drake, p. 100-113.

[8Ibid., p. 144.

[9Conti à Galileo, in Santillana, The Crime of Galileo, p. 27.

[10Opere, XI, 127, cité Stillman Drake. Plusieurs historiens (dont récemment le professeur G. Santillana) ont voulu donner plus d’importance à cet incident en disant que Lorini avait prêché en public contre Galilée, (le « jour de la Toussaint », écrit Santillana). On se demande, dans ce cas, comment Lorini aurait pu nier le fait par écrit ; d’ailleurs Galilée parle de l’incident comme s’étant produit au cours « d’une conversation privée ». (Opere, V, p.291.)

[11Opere, XII, p. 605.

[12J’utilise la version définitive du document, c’est-à-dire la Lettre à la Grande-Duchesse.

[13Opere, cité par Drake, p. 192.

[14Opere, cité par Drake, p. 194 sq.

[15Opere, cité par Drake, p. 194 sq.

[16Opere, cité par Drake, p. 213.

[17Cité par Gebler, p. 52.

[18Ibid., Santillana, p. 45.

[19Ibid., Santillana, p. 45.

[20Autrement dit, il n’y faut voir que des hypothèses mathématiques, au sens de la préface d’Osiander.

[21Opere XII, cité par Drake, p. 159.

[22Gebler, p. 61.

[23Santillana, p. 91.

[scSherwood Taylor, Galileo and the Freedom of Thought, Londres, 1938, p. 85.

[24Il s’agit évidemment des épicycles qui étaient nécessaires dans le système de Ptolémée pour expliquer la régression apparente des planètes et dont se dispensait Copernic.

[25Opere XII, p. 171 sq.

[26Opere XII, p. 183-185.

[27Santillana, p. 110, 118.

[28Drake, p. 170.

[29Au Cardinal Alessandro d’Este. Santillana, p. 112.

[30Santillana, p. 116, 117.

[31Santillana, pp. 116, 117.

[32Le mot est du professeur Herbert Butterfield.

[33Santillana, p. 119-121.

[34Santillana, p. 119-121.

[35Santillana, p. 123.

[36Lettre à Picchena, in Drake, p. 218.

[37Neuf phrases, dans lesquelles le système héliocentrique était présenté comme certain durent être omises ou changées.

[38Santillana, p. 88.

[39Santillana, p. 124.

[40A. Picchena, 6 mars 1616.

[41« Ut omnino abstineat […] docere aut defendere seu de ea tractare ». (L’Épinois, p. 40.)

[42« Non si possa difendere, ne tenere. » (L’Épinois, p. 72.)

[43« Quovis modo teneat, doceat, aut defendat, verbo aut scriptis. » (L’Épinois, p. 40.)


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