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Aux origines de la Modernité

une humanité défigurée par sa dignité perdue
dimanche 9 janvier 2011 par Betuy Enregistrer au format PDF

Si pour les Anciens la dignité s’acquerrait par une vie vertueuse en se soumettant aux lois de notre nature, pour les Modernes, la dignité de l’homme réside dans sa liberté. Liberté à l’égard de toute tradition, de toute autorité et de toute institution. Désormais l’homme n’accepte plus d’autre loi que celle qu’il s’est lui-même fixée, ainsi les personnes, les nations, la politique et la science s’autonomisent-elles progressivement sans plus aucun frein à la volonté de puissance. Mais cette fausse liberté prônée par la Modernité ainsi que l’oubli de la dignité vertueuse n’ont conduit l’humanité qu’à son "aliénation croissante" ― selon le mot d’Hannah Arendt*― et à une hideuse caricature d’elle même.

* L’âge moderne avec l’aliénation croissante du monde qu’il a produit, a conduit à une solution où l’homme où qu’il aille ne rencontre plus que lui-même. (Hannah Arendt) [1]

Les sources de la Révolution française

La révolution survenue en France en 1789 a constitué un tel séisme que nous sommes inclinés à penser que tout le « grand chambardement » a commencé au cours de cette année-là, et qu’il y aurait en quelque sorte un “avant” et un “après” 1789, radicalement opposés l’un à l’autre sur tous les plans. Tocqueville, faisant œuvre d’historien et de sociologue, a démontré l’erreur de cette perspective dans le domaine de la vie politique, administrative et sociale : un certain nombre de traits caractéristiques de la France post-révolutionnaire existant déjà, au moins à l’état embryonnaire, à la fin de la monarchie, à commencer par le centralisme parisien ou la marche vers l’égalité des "conditions".

Une autre erreur de perspective consiste à supposer que les conceptions intellectuelles et morales les plus condamnables de notre temps trouveraient également leur origine première dans cette révolution, dont elles ne seraient que les conséquences inévitables. Or, il faut remonter dans le temps bien avant la révolution pour trouver les véritables fondements de la Modernité, de ce que l’on constate aujourd’hui en matière d’athéisme, de matérialisme, de scientisme, d’utilitarisme, d’hédonisme, de libéralisme, d’individualismeet, bien entendu, d’égalitarisme.

Par “Modernité”, on entend, ici, évoquer ce conglomérat de croyances, de pensées, de postures intellectuelles et morales qui se sont formées au sortir du Moyen-Âge, à partir d’une volonté de rupture avec la pensée religieuse traditionnelle et la pensée philosophique héritée des Anciens. La Modernité s’est développée par vagues intellectuelles successives, et c’est de la première de ces vagues qu’entend traiter ce bref article.

On verra ainsi, dans les quelques pages qui suivent, comment, entre la fin du XVe siècle et le premier quart du XVIIe siècle, Pic de la Mirandole, Machiavel et Galilée ont posé respectivement les premières fondations de ces trois dogmes modernes que sont :
- l’affirmation que l’homme n’a pas d’autre essence que la liberté radicale qui est la sienne ;
- l’affirmation que la politique est un champ d’activité totalement autonome par rapport à toute considération religieuse ou morale ;
- l’affirmation, enfin, que comme la politique, la science n’a de compte à rendre à aucune autre instance qu’elle-même et qu’elle trouve sa justification moins dans sa capacité à atteindre la vérité qu’en raison de la maîtrise qu’elle procure à l’homme face à la nature et à ses lois.

Giovanni Pic de la Mirandole (1463-1494)

Brève biographie de Pic de la Mirandole

Jeune gentilhomme originaire de la région de Modène, Pic de la Mirandole semblait avoir réuni toutes les fées autour de son berceau. Très riche, d’une belle prestance, il possédait également des dons intellectuels exceptionnels. Il va s’adonner à des études approfondies qui concerneront pratiquement tous les domaines de la connaissance de l’époque.

Avec cela, c’était un caractère manquant de stabilité et de pondération, ce qui l’entraînera dans de multiples aventures plus ou moins fâcheuses.

Il connaîtra de fréquents démêlés avec la Curie romaine en raison de prises de position provocantes et sera même, lors d’un voyage en France, quelque temps emprisonné au château de Vincennes à la demande des autorités ecclésiastiques.

À la fin de sa courte vie, il sera séduit par l’intransigeance, pour ne pas dire par le fanatisme, de Savonarole [2], et fera le vœu de parcourir le monde pieds nus en prêchant la parole de Dieu. La maladie et une mort précoce ne lui permettront pas de remplir ce vœu.

Un texte fondateur de la pensée moderne

Déjà Dieu le Père, architecte souverain, avait forgé selon les lois de sa sagesse impénétrable l’auguste temple de sa divinité, cette demeure du monde que nous voyons. Il avait orné d’esprits la région supra-céleste, animé d’âmes éternelles les globes dans l’éther, et garni d’une foule d’animaux de toutes espèces les déjections et la fange du monde inférieur.

Mais l’ouvrage accompli, l’artisan désirait qu’il y eût quelqu’un pour admirer la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté et en admirer la grandeur. C’est pourquoi, selon le témoignage de Moïse et de Timée, quand toutes choses furent achevées, il songea en dernier lieu à produire l’homme.

Mais, il n’y avait pas dans les archétypes de quoi forger une nouvelle lignée, ni dans ses trésors de quoi doter ce nouveau fils d’un héritage, ni parmi les séjours du monde entier de lieu où faire siéger ce contemplateur de l’univers. Tout était déjà plein, tout avait été distribué entre les ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs.

Mais il ne convenait pas à la puissance paternelle de défaillir, comme épuisée, au terme de la génération. Il ne convenait pas à sa sagesse d’hésiter, par manque de conseil, dans une œuvre si nécessaire. Il ne convenait pas à son amour bienfaisant que l’homme, qui devait louer chez les autres créatures la générosité divine, fût contraint à la condamner pour soi-même.

Le parfait artisan décida finalement que serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre. Il prit donc l’homme, cette œuvre à l’image indistincte, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi :

« Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains du quel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures, qui sont divines. »

Ô souveraine générosité de Dieu le Père ! souveraine et admirable félicité de l’homme ! À lui, il est donné d’avoir ce qu’il désire et d’être ce qu’il veut.

Jean Pic de la Mirandole ; Œuvres philosophiques.
 [3]

C’est avec le texte ci-dessus ― que Pic de la Mirandole écrit en 1486 pour être présenté devant la Curie romaine afin de se justifier des accusations d’hérésie ― que se marque la rupture de la pensée moderne avec la pensée traditionnelle, celle de l’Antiquité comme celle du Moyen-Âge.

Ce texte constitue une véritable charte de l’humanisme qui se développe à partir de la Renaissance, un humanisme qui semble encore chrétien, mais ce christianisme est plus un masque que l’expression d’une véritable foi orthodoxe.

Ce que Pic veut démontrer ici, c’est que si l’homme a bien partie liée avec le monde de la nature, il occupe en elle une place nettement distincte de tout autre être vivant, et cela non pas parce qu’il possède une âme divine [4], mais parce que, seul, il possède une totale liberté. Son essence est d’être en perpétuel mouvement pour réaliser toutes les virtualités, même les plus folles, qui sont en lui. L’homme est désormais l’artisan de son propre destin.

Traditionnellement l’homme est digne s’il agit conformément à sa nature d’animal politique voulue par Dieu

Certes, à certains égards, la pensée de Pic paraît se situer en continuité avec l’idée traditionnelle que l’homme en naissant n’est humain que de façon virtuelle et que, donc, il lui appartient de réaliser son essence, d’actualiser ses potentialités, son humanité.

En effet, dans la pensée classique, il y a une distinction claire entre :
- le fait d’être homme ― pur produit du processus biologique ― et
- le fait pour l’homme d’accéder à la dignité de personne humaine, ce qui suppose la réussite de processus d’ordres éducatif et moraux.

Mais dans la conception traditionnelle, cette accession de l’homme à l’humain qui est en lui, ne peut se faire que dans et par la société.

Selon les Modernes, l’homme est digne parce que libre

Or, la société disparaît de l’horizon de Pic.
- L’homme ne se voit plus proposer de modèles à suivre, d’autorités auxquelles se référer.
- Il est liberté absolue que rien ne doit contraindre sous peine que ne soit altéré le don que Dieu lui a fait.
- Désormais, l’homme est considéré capable par ses seules forces de transcender les limites que semble lui imposer sa nature. Par sa volonté et la puissance de son intelligence, il est capable de dépasser des êtres qui lui sont normalement supérieurs dans l’ordre hiérarchique divin, à savoir les anges.

Et ce qui est vrai pour l’homme en tant qu’individu, est également vrai pour les sociétés, les cultures, les périodes historiques. La Providence divine n’oriente plus les hommes et les sociétés. L’histoire à venir est une page blanche qu’il appartient à l’homme de remplir [5].

Mais, si tout est possible, cela implique que le passé ne peut jamais conditionner l’avenir.
- Le passé est donc dépassé, les traditions ne sont que des habitudes dont l’esprit libre doit savoir se déprendre.
- La liberté de l’homme ainsi entendue implique un droit absolu de critique de toute institution existante, donc de toute autorité.
- Pour Pic, la foi religieuse, elle-même, ne peut pas être comprise comme appuyée sur une Révélation ultime et définitivement close : la foi elle-même a une histoire, et sa vérité ne sera pleinement connue que par celui qui dominera par la pensée la totalité du mouvement historique, c’est-à-dire à la fin des temps.

La liberté moderne ou l’affranchissement de toute tradition, institution et autorité

On a parlé, à propos de ce texte de Pic de la Mirandole de « véritable Bible de l’âge moderne » [6]. Sous une forme religieuse, en sauvegardant en apparence l’omnipotence du Créateur, Pic, en fait, désamorce l’Écriture sainte en même temps que la définition de la nature humaine qui en découle. Ce que Dieu révèle à Adam, selon Pic, ce n’est pas la loi divine à laquelle il doit se conformer, mais qu’il est lui-même le créateur de sa propre loi.

Par conséquent, nulle instance transcendantale, nulle autorité humaine, nulle tradition ne possèdent la légitimité de dire à l’homme ce qu’il doit faire ou ne pas faire, et rien n’interdit à l’humanité désormais de prendre comme programme pour ses actions futures la parole du Serpent de la Genèse : « Vous serez comme des dieux ».

Ce qui fonde désormais la dignité de l’homme, ce n’est pas sa nature d’être raisonnable comme chez les Anciens, et pas davantage qu’il ait vocation à devenir, par le sacrifice du Christ, fils adoptif de Dieu, comme dans le Christianisme. Ce qui fonde la dignité de la condition humaine, c’est qu’elle s’identifie avec une entière liberté, une liberté « inaliénable et sacrée » comme le dira, plus tard, la Déclaration des Droits de l’Homme. Car qu’est-ce qu’être libre dans la perspective moderne, sinon être libre de faire ce que l’on veut sans pouvoir être empêché, c’est-à-dire avoir des « droits » auxquels aucune institution politique ou sociale, théoriquement du moins, ne peut porter atteinte ?

Nicolas Machiavel (1469-1527)

Brève biographie de Machiavel

Florentin de naissance, Machiavel mènera une vie passablement agitée et désordonnée, passant en un instant du libertinage le plus éhonté aux problèmes gouvernementaux les plus délicats. Durant quatorze années, en effet, Machiavel, au service des Médicis, occupera une position élevée au sein de l’administration ducale, traitant notamment des affaires de politique extérieure, rédigeant des instructions pour les diplomates florentins et conduisant diverses missions, notamment en France.

Diplomate rusé et courtisan sans scrupule, il mènera une brillante carrière, mais ses occupations gouvernementales lui laisseront également le loisir de rédiger des ouvrages politiques ― notamment Le Prince [7] ― qui lui vaudront une immense notoriété du XVIIe siècle à nos jours [8].

La politique affranchie de la morale

De conviction Machiavel est certainement républicain, voire démocrate. Bien que, connaissant la France et admirant le régime capétien pour son équilibre ferme et souple à la fois, il reste très individualiste et préfère les « états populaires » à la monarchie.

Il fait l’apologie du peuple, quoique celui-ci soit généralement naïf et puisse être aisément trompé.
Il estime qu’il y a opposition quasi fatale entre l’intérêt du Prince et celui du pays, et qu’un prince mauvais est pire qu’une mauvaise assemblée.
Si l’on ajoute que Machiavel est un patriote italien, désireux d’unifier son pays, en créant notamment une armée nationale, on comprend l’indulgence de tant d’hommes d’État révolutionnaires envers lui.

Ancêtre moderne du républicanisme et du nationalisme, ce par quoi il marque sa différence avec la pensée politique traditionnelle c’est dans son refus catégorique de considérer que la morale puisse avoir un rôle à jouer dans le domaine des affaires politique. La politique doit être pour lui une activité pleinement autonome, tant à l’égard du religieux que de la morale courante.

Si dans ses discours publics, le Prince peut invoquer des principes moraux, ce n’est que pour asseoir sa légitimité aux yeux du peuple ou pour tromper ses ennemis. En matière politique, donc, tous les moyens sont bons dès lors qu’ils sont efficaces et permettent d’atteindre à moindres frais les buts recherchés.

L’État autonome ou l’État comme fin en soi

Cette autonomie radicale de la politique ― totalement étrangère à la pensée des Anciens comme à celle des grands docteurs scolastiques ― ne fait que traduire l’apparition avec Machiavel d’une nouvelle conception de l’État. Celui-ci est désormais considéré comme une valeur en soi, indépendante des fins poursuivies, et une valeur absolue [9].

Et si l’État apparaît ainsi comme une fin en soi, c’est que, pour Machiavel, on ne peut rien construire de durable avec des hommes foncièrement mauvais, aux fidélités toujours vacillantes et aux égoïsmes individuels toujours vigilants et agissants. Envieux, jaloux, cupides et fourbes, les hommes sont aussi des lâches et, seules la crainte de la puissance publique, la soumission à la raison d’État peut les amener à participer au bon fonctionnement de la Cité.

Or, tout doit être subordonné à la survie de la Cité, à sa puissance, à son prestige, dussent les hommes y perdre leur âme, ou ce qu’ils s’imaginent être leur âme.

Pour autant, et bien que discrètement incroyant, Machiavel s’accommode fort bien d’une religion d’État, celle qui domine dans l’État considéré, mais c’est à la condition que la religion soit une force morale placée elle-même au service de l’État : une religion civile en quelque sorte.

La postérité de Machiavel

Ainsi, deux choses inédites apparaissent dans la pensée politique occidentale et sonnent les trois coups de la Modernité.
- D’une part, une conception irréductiblement pessimiste de l’homme ― Rousseau et ses successeurs préciseront plus tard : de l’homme tel qu’il est dans une société corrompue. L’homme cesse d’être considéré comme l’ami spontané d’un autre homme, pour être perçu désormais comme étant un loup pour l’homme [10].
- D’autre part, apparaît ce qui deviendra un mot d’ordre célèbre, bien plus tard, avec Charles Maurras, « Politique d’abord. » Autrement dit : abandonnant le principe de finalité, l’homme moderne estime qu’il ne faut plus chercher à organiser le monde de façon à ce qu’il soit le plus conforme au modèle divin que montre le cosmos. Il convient de prendre le monde et les hommes tels qu’ils sont et de chercher à les conduire là où ils ne voudraient pas aller s’ils étaient conscients de ce qui les attend. C’est l’avènement du « réalisme politique », lequel ne connaît en fin de compte que des rapports de force dans le cadre de relations entre égoïsmes nationaux aussi peu moralement légitimes les uns que les autres.

L’influence de la pensée de Machiavel, le « machiavélisme », sera considérable aussi bien auprès des philosophes comme Descartes (avec quelques réserves), Hobbes ou Rousseau, qu’auprès d’hommes politiques comme Bismarck ou De Gaulle, pour ne citer que ces deux noms.

Certes, les bonnes intentions ne font pas nécessairement une bonne politique et la tâche d’un responsable politique n’est pas la même que celle d’un moraliste. Néanmoins la grandeur d’un chef d’État est précisément de savoir décider et agir au cœur même d’une tension permanente et inévitable entre les contraintes immédiates qui exigent des solutions efficaces et ce que requiert la loi morale.

Galileo Galilei (1564-1642)

Une époque de grandes découvertes astronomiques

Originaire d’une modeste famille de Pise, Galilée fait des études plus ou moins décousues, à la fois philosophiques et scientifiques et répondant à l’idéal humaniste de l’époque.

En 1589, il obtiendra une chaire de professeur de mathématiques, toujours à Pise, mais ses relations avec l’Université vont tourner rapidement à l’aigre. Il quitte alors son poste et se lance résolument dans l’étude de la mécanique. Dans ce cadre, il se met en œuvre de démontrer les erreurs contenues dans les conceptions de la physique traditionnelle héritée d’Aristote.

En 1609, Galilée apprend l’existence d’un nouvel instrument d’optique, la lunette, et entreprend d’en fabriquer une. Bien qu’ignorant les lois de l’optique, il se met à explorer le ciel de façon méthodique. Puis, il publie un petit ouvrage qui révolutionne les conceptions habituelles en matière d’astronomie en reprenant la thèse héliocentriste de Copernic. En effet, le chanoine et astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543), avait déjà eu l’intuition que le Soleil était au centre du système solaire et que les planètes, dont la Terre, tournaient autour de lui. Accepté par l’Église comme hypothèse, son système sera refusé par ses contemporains car il ébranlait la vision médiévale du monde qui plaçait l’homme au centre de l’univers.

Ce qui se dévoile en ce temps, c’est l’immensité des espaces sidéraux, c’est la similitude de structure entre la Terre et la Lune, ce sont les quatre lunes de Jupiter qui tournent de façon très visible autour de leur planète. Toutes ces observations rendent plus crédible le modèle de Copernic de planètes en rotation autour du Soleil et l’hypothèse que la Terre n’est pas substantiellement différente des autres planètes. Or ceci constitue une rupture avec la croyance traditionnelle que l’ensemble du ciel tournait autour de la Terre, comme autour d’un point fixe.

L’ « affaire Galilée »

En 1610, Galilée s’installe à Florence sous la protection du Grand-Duc et poursuit ses recherches astronomiques.

À cette époque, une scission intellectuelle apparaît au sein de l’Église :
- entre les partisans de l’astronomie traditionnelle qui leur parait seule conforme à l’Écriture [11],
- et les partisans des nouvelles théories de Copernic, reprises et développées, notamment, par Galilée.

Or, ce qui est alors soulevé, ce n’est rien de moins que la question des rapports entre la science et la religion.

Galilée intervient dans le débat en affirmant que la religion n’a aucune autorité dans le domaine de la science. C’est une grosse erreur tactique de sa part, car c’est affirmer que la science, particulièrement embryonnaire de son temps, est la seule source de vérité quant à la nature, et donc de réduire le vrai au démontrable selon la méthode scientifique.

Une plainte est déposée auprès du Saint-Office contre le savant.
L’affaire est sérieuse, favorable à Copernic, le cardinal Bellarmin tente d’enrayer son développement [12], mais le refus de Galilée d’admettre que, pour l’heure, il n’existe aucune preuve convaincante de la rotation de la Terre autour du Soleil, relance la procédure ― en fait, ce n’est qu’au XIXe siècle que sera définitivement démontré le mouvement de la Terre autour du Soleil.

Dans ces circonstances, en 1616, l’œuvre de Copernic est mise à l’Index et Galilée fermement invité à ne plus ni discuter ni publier quoi que ce soit sur son hypothèse astronomique, toute liberté de recherche et de publication lui étant laissée dans les autres domaines.

En 1623, le cardinal Barberini, qui manifeste une grande bienveillance à l’égard de Galilée, devient pape sous le nom d’Urbain VIII. Fort de son appui, Galilée demande la permission de venir à Rome de présenter des arguments en faveur de son hypothèse, et ainsi faire lever la sanction de 1616. Le Pape lui en donne l’autorisation, mais, à condition de présenter un exposé rigoureusement objectif des deux thèses en présence. Galilée n’a pas la même conception de l’objectivité que ses interlocuteurs ecclésiastiques et il a le tord de présenter sa thèse comme une certitude sans en apporter la moindre preuve (la seule fausse démonstration que Galilée ait jamais fournie impliquait, contre l’évidence, une seule marée par jour [13]). Les pourparlers avec Rome durerons donc plusieurs années.

En 1632, il publie un ouvrage : « Dialogue sur les deux grands systèmes du monde ». Écrit en langue vulgaire dans un style littéraire souvent mordant et qui ridiculise quelque peu le pape sous les traits d’un vieil aristotélicien entêté, l’œuvre va faire perdre à Galilée ses appuis sans pour autant convaincre ses ennemis.

La thèse de Galilée sera condamnée en 1633. Galilée est astreint à résidence surveillée où il pourra continuer ses travaux tant que sa santé le lui permettra. Il est intéressant de noter que la sanction vaticane ne sera pas enregistrée en France par le Parlement de Paris et que les ouvrages de Galilée pourront y circuler librement ainsi que dans une bonne partie de l’Europe.

Naissance du mythe et portée de son symbole

Galilée, pour les hommes des Temps Modernes et encore aujourd’hui, apparaît sous les traits d’un martyr de la science, une victime de l’obscurantisme religieux. Un obscurantisme d’autant plus exécrable que le fond de la querelle semble quelque peu futile et, à la limite, comme le pensait Descartes, ne s’agissait-il pas, au fond, que d’une querelle de mots ? Cette vision de l’affaire Galilée [14] est doublement erronée.
- D’une part, la mesure ecclésiastique apparaît davantage comme un rappel à la prudence, justifié par la présomption et les erreurs de comportement de Galilée lui-même, que comme une véritable sanction.
- D’autre part, Galilée ne s’est pas contenté de prendre avec vivacité le contre-pied de ce qui était jusque là tenu pratiquement pour un dogme, il opposait la Raison divine telle qu’elle se révèle dans la nature soumise à l’investigation scientifique, à la Raison divine telle que l’Église catholique affirmait en être la seule interprète autorisée. Il y avait donc là les germes d’un terrible conflit entre autorités : l’autorité spirituelle de l’Église d’un côté, l’autorité intellectuelle de la science de l’autre.

Enfin et surtout, ce que Galilée amorce c’est une véritable révolution dans la pensée occidentale.
- Chez les Anciens, comme au Moyen-Âge, le travail de la pensée était considéré comme ayant pour but, non la science tournée vers l’action, mais la connaissance tournée vers la contemplation. De sorte que ce que dit Galilée est aussi inacceptable pour un philosophe fidèle à la pensée antique que pour un théologien.
- Désormais, l’univers n’est pas ce à travers quoi se manifeste le Logos divin, la Gloire de Dieu, mais c’est un ensemble de figures géométriques et de signes arithmétiques qu’il appartient à la raison calculant de déchiffrer.
- Désormais, le regard de l’homme s’inverse : tourné jusque là vers les cieux, il se tourne maintenant vers la terre, et s’il observe encore le ciel, c’est uniquement pour y découvrir des secrets dont le dévoilement est nécessaire pour améliorer le séjour terrestre de l’homme.

La science au service de la volonté de puissance de l’homme

Une nouvelle conception de la science est née, et sa fin ultime n’est plus la vérité mais l’utilité. Quant au monde, il n’est plus qu’un champ que l’homme doit déchiffrer et non plus la manifestation visible de l’invisible comme il était perçu jusque là. Désormais, la science et les techniques qui vont en découler sont mises au service de la volonté de puissance de l’homme.

Aucune limite, aucun frein ne sont plus légitimes, et ceux qui subsistent ― en particulier, pour des raisons religieuses mais, aussi, en raison de la persistance d’attitudes traditionnelles de prudence, d’économie, de mesure, de souci de l’harmonie et de l’équilibre ― devront être systématiquement abolis.

Il n’est pas jusqu’à l’organisation politique et sociale qui ne devra être rationalisée, reconstruite sur des bases entièrement rationnelles.

[1Hannah Arendt, La crise de la culture. Folio Essais, p.119

[2Jérôme Savonarole (1452-1498). Moine dominicain qui deviendra prieur du couvent San Marco de Florence. Esprit instable et tourmenté, à la limite du pathologique, il se fait connaître comme prédicateur aux accents visionnaires. Il prêche contre la dégénérescence de la société et la dépravation de l’Église - c’est l’époque des Borgia. Convoqué à Rome en 1495, il refuse de se soumettre et soulève à son profit le peuple florentin. Fort de cet appui, il décide de réformer la religion et les mœurs des Florentins. Véritable dictateur, il encourage la délation, y compris des parents par leurs enfants. Il proclame la république, mais ses excès lui font perdre ses soutiens les plus modérés. De son côté, le pape Alexandre III l’excommunie en 1497. Finalement arrêté à la faveur d’un mouvement populaire, remis à l’Inquisition, jugé et condamné, il sera exécuté le 19 mai 1498.

[3Jean Pic de la Mirandole : Œuvres philosophiques. PUF coll. Epiméthée. 1993 p. 5-7.

[4Pic croit certainement à l’âme, mais ce n’est pas l’argument qu’il retient pour marquer la différence essentielle de l’homme dans la nature.

[5C’est à partir de la Renaissance qu’apparaît la conception moderne de l’histoire, comme le lieu privilégié où l’homme "se construit" ― pour parler moderne ― à travers les actions qu’il entreprend, seul contre tous ― modèle du héros ― ou par son insertion dans le champ d’action d’un sujet collectif comme le "prolétariat" ― modèle du militant.

[6Alain Finkelkraut : Nous autres modernes. Ed. Ellipses. 2005. p. 15

[7Machiavel : Le Prince (De Principatibus). Présent. Raymond Aron. Le Livre de Poche. 1962.

[8Sur Machiavel, on pourra consulter notamment : Léo Strauss et Joseph Cropsey : Histoire de la philosophie politique. PUF. Coll. Quadrige. 1999.

[9Ce qui apparaît pour la première fois dans l’histoire de la pensée politique, c’est la dissociation entre la structure politico-administrative ― l’État ― et l’ensemble de la société ― ce que nous appellerions aujourd’hui la "société civile". Les termes utilisés précédemment ― polis, civitas, respublica ― ne comportaient pas cette dissociation.

[10Ce sera le point de départ de la philosophie de Thomas Hobbes, que nous n’avons pas le temps d’aborder ici malgré son influence importante sur la pensée moderne.

[11Voir notamment l’épisode de Moïse et Josué contre les Amalécites (Ex. Ch. 17), ainsi que la prise de Jéricho par le même Josué (Jos. Ch. 6) racontés dans l’Ancien Testament.

[12Voir, sur les enjeux de « l’affaire Galilée », l’étude éclairante d’Alain Finkelkraut dans l’ouvrage cité ci-dessus.

[13Cf. Athur Koestler, Les somnanbules, Ve partie : La scission, Chap.II : Conflit avec les Jésuites.

[14Mise en scène avec un grand succès au siècle dernier par le dramaturge marxiste Bertold Brecht dans sa pièce : « Galiléo Galilei. »


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