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Les corps intermédiaires, entre individu et État

Pour une société organique
samedi 3 mai 2014 par Valancony Enregistrer au format PDF

Les corps intermédiaires étaient des communautés traditionnelles au sein desquelles l’homme détenait des parcelles d’autorité en vertu du principe de subsidiarité ; ils lui apportaient protection, responsabilités, honneur et dignité dans le service du bien commun. La Révolution leur a substitué les sociétés de pensée, ces communautés artificielles où la personne est privée de toute possibilité d’action concrète et soumise à la tyrannie de l’opinion. La démocratie égalitaire la laisse nue et désemparée face à un État tout puissant qui, pour durer, lui propose l’ignoble marchandage : « on te donne la liberté de jouir si tu nous laisses le pouvoir et l’argent. »

L’homme est un animal social et politique

L’homme est un animal social, un être politique au sens exact de polis : cité. Pour lui, la société de ses semblables s’avère indispensable et, par essence, naturelle. Le fait social s’affirme comme une réalité fondamentale indépendante de tout décret humain, de toute volonté d’un quelconque législateur.

Il faut entendre par Cité, à un moment donné de l’histoire, la forme la plus achevée d’organisation politique, la plus élaborée, la plus autonome, la mieux adaptée à la réalisation du bien commun.

Cependant, entre la Cité et le citoyen, il y a place pour des communautés, diverses dans leur nature et leur fonction, qui, les unes et les autres, concourent au bonheur de leurs membres et à l’accomplissement de leur destinée.

Faute de pouvoir les étudier toutes, nous nous intéresserons aux plus importantes, celles qui se trouvent étroitement liées à notre passé comme à notre devenir spirituel et temporel.

  • La première en dignité des institutions est la famille ; nous constaterons son caractère spécifique réductible à aucune autre.
  • Les communautés territoriales retiendront ensuite notre attention,
  • puis nous nous tournerons vers l’étude des métiers et corporations.

Ensuite, nous tenterons de voir comment ces structures traditionnelles ont évolué sous la pression des exigences du pouvoir puis des idéologies révolutionnaires. Lesquelles idéologies ont tenté, et pour une part réussi, à les vider de leur substance initiale.

Pour la facilité de l’exposé, se trouvent ici réunies trois formes de communautés différentes. Si la famille, pierre angulaire de toute société, peut seule se prévaloir de son appartenance au droit naturel, les deux autres jouent un rôle éminent pour l’épanouissement de l’homme. Ce dernier, en effet, vit au sein de communautés territoriales, souvent très anciennes, modifiées par l’histoire comme par la géographie. Il s’accomplit aussi dans une activité professionnelle qui est beaucoup plus qu’un simple moyen d’existence.

Les communautés traditionnelles sous l’ancien régime

La famille

Suivant la définition donnée par l’abbé H.Collin, dans son Manuel de Philosophie Thomiste :

La famille est l’union stable de l’homme et de la femme en vue de la génération et de l’éducation des enfants ainsi que de l’apaisement de la concupiscence et de l’assistance physique et morale mutuelle.

Au sens strict, ceci concerne la société conjugale, distincte de la société paternelle liée à l’existence des enfants. Cependant, pour notre propos on peut confondre ces deux concepts dans l’idée générale de famille.

La cellule familiale est une société mais elle se distingue radicalement des autres formes d’association par sa référence au droit naturel. Pour cette raison, on ne peut en modifier :

  • ni la fin : propagation du genre humain, assistance mutuelle, éducation des enfants ;
  • ni les moyens essentiels : unicité et stabilité d’où découle le principe d’indissolubilité.

Sous l’Ancien Régime, la législation matrimoniale relevait de la seule compétence des juridictions ecclésiastiques du fait que le mariage était d’abord un sacrement ; sacrement particulier administré par les époux eux-mêmes lors de l’échange des consentements.

La notion de consentement implique le plus grand respect de la liberté des futurs conjoints. Cette dernière constitue la règle du mariage et les empêchements, parfois nécessaires, l’exception. Le droit canon a distingué d’ailleurs avec soin entre les empêchements faisant obstacles à la validité de l’acte : union antérieure, profession religieuse, âge, parenté... et ceux qui, bien que constituant une faute grave ne remettent pas en cause le mariage : défaut de consentement des parents lorsqu’il est requis...

Pendant bien longtemps, les épousailles ne furent pas soumises à un formalisme rigoureux, suivant l’adage :

Boire, manger et dormir ensemble, c’est mariage ce me semble.

Mais la liberté ayant engendré de nombreux abus, le Concile de Trente exigea un rite plus codifié : présence du prêtre, témoins, etc. Sur le fond cependant, rien ne se trouva modifié : la démarche resta consensuelle. (Exemple des mariages clandestins sous la Révolution. Cas plus actuel de la Petite Église qui ne subsiste que grâce aux deux seuls sacrements que peuvent administrer les laïcs : le baptême et le mariage).

« L’homme ne peut séparer ce que Dieu a uni ». Cette parole du Christ fonde l’indissolubilité du mariage. Si la vie commune devient insupportable, la séparation reste possible mais celle-ci laisse subsister le lien matrimonial.

Reste le problème délicat des annulations. Dans les siècles passés elles furent assez fréquentes, justifiées le plus souvent par l’existence d’empêchements ou par la non-validité du contrat.

Les époux ne font qu’un. Ils appartiennent à la même Cité, pratiquent la même Foi, sont généralement de même condition sociale et possèdent un domicile commun. Mari et femme délibèrent ensemble sur les affaires communes, et l’époux prend la décision en vertu de l’autorité paternelle.

Le mariage ainsi conçu, placé sous l’autorité de l’Église, est l’unique source légitime de la parenté et de la famille civile. Cette famille traditionnelle est large. Elle groupe autour des époux les ascendants, descendants, collatéraux, et alliés vivant sous le même toit. Le monde rural connaît d’ailleurs des groupements plus vastes encore, connus sous le nom de communautés familiales.

Jusqu’à la Révolution, tout est mis en œuvre pour assurer la protection du patrimoine familial sans pour autant interdire à chaque conjoint de disposer des fruits de son activité. Cette volonté se trouve à l’origine de la distinction faite par le droit français entre les biens propres et les acquêts. La règle successorale tend également à protéger les enfants. En leur absence, l’héritage se partage également entre les lignes maternelle et paternelle. Les meubles et acquêts sont dévolus au parent le plus proche.

Le droit d’aînesse, si décrié au nom du dogme démocratique de l’égalité, demeura sous la Monarchie le trait caractéristique des successions nobles. Les fiefs de dignité : duchés, marquisats, comtés, baronnies sont normalement indivisibles. Les fiefs non titrés, quant à eux, se partagent plus librement ; on accorde seulement une plus grande part à l’aîné (moitié ou deux tiers) afin qu’il puisse tenir son rang.

Il n’y a là aucune place pour l’individualisme libéral. La famille passe avant l’intérêt particulier de l’un ou l’autre de ses membres.

Les communautés territoriales

Les communautés territoriales, autrement dénommées corps intermédiaires géographiques, ont toujours eu une grande importance dans l’organisation de la Cité. L’histoire, appuyée sur la géographie, les a suscitées et façonnées, voire parfois détruites. Pour notre étude, nous accorderons une place aux communautés d’habitants et paroisses, aux seigneuries, aux villes, aux pays et provinces.

LA COMMUNAUTÉ D’HABITANTS

La communauté d’habitants s’inscrit dans le cadre d’un village où se regroupent tout naturellement ceux qui y travaillent et ceux qui y résident. Elle s’administre de manière autonome sous le regard du seigneur garant de la paix publique. L’assemblée des chefs de famille y joue un rôle primordial même si la pratique des délégations laisse souvent la réalité du pouvoir aux syndics et procureurs. La dite assemblée légifère sur tout ce qui tient à la vie immédiate :

  • police rurale,
  • organisation des cultures,
  • réglementation des forêts,
  • usages locaux,
  • régime des communaux...

Ce territoire constitue également une circonscription fiscale, élément inséparable de toute vie collective.

LA PAROISSE

Dans plusieurs régions du royaume, la communauté d’habitants se confond avec la paroisse, rassemblement des âmes rattachées à une église donnée dans un cadre territorial précis. Toute paroisse possède un patrimoine propre : sanctuaire, cimetière, presbytère, école... qui est géré par la fabrique, organisme juxtaposé au « corps politique » de la communauté d’habitants et qui est parfois absorbé par lui.

Centre de la vie spirituelle, l’église est aussi au cœur du temporel. L’assemblée des chefs de famille, souvent réduite à quelques notables, se réunit autour du curé et du seigneur ou de son représentant, dans un lieu dépendant du sanctuaire : sacristie, chapelle...

LA SEIGNEURIE

Selon le professeur François Olivier Martin

la seigneurie est un territoire plus ou moins étendu et dispersé, dont le seigneur, en même temps qu’il en est le propriétaire, est aussi, à bien des égards le souverain, car il exerce un très large pouvoir de commandement.

La seigneurie est le fondement majeur de l’organisation féodale.

On peut considérer que la féodalité résulte du sursaut du corps social pour pallier la défaillance des autorités suprêmes de la Cité afin que soit sauvegardés l’ordre nécessaire et la recherche du bien commun . C’est une manière de pouvoir de substitution tombé entre les mains de la classe militaire, des grands propriétaires fonciers et des fonctionnaires de haut rang. Cet ordre nouveau, privilégiant les liens d’homme à homme, associe la domination des forts à la protection des faibles.

Le châtelain incarne l’intérêt de la collectivité dont il se trouve chef de guerre, juge et administrateur. Il accomplit dans le cadre étroit de ses fiefs un effort d’organisation réel même s’il ne néglige pas ses propres affaires. Considéré comme le « premier habitant de la paroisse », il s’affirme comme le représentant naturel de ses vassaux et tenanciers. En conséquence, il est de son devoir de soutenir leur cause.

LES VILLES

Les villes connaissent aussi le régime féodal et se voient souvent partagées entre plusieurs seigneuries. Avec le temps, elles chercheront à recouvrir leur unité primitive et leur autonomie de gouvernement.

Dès le XIIIe siècle, se marque nettement la différence existant entre les villes et le pays. Cette évolution est directement liée au renouveau des activités artisanales et commerciales. En l’an 1077, Cambrai se voit dotée d’une charte ; peu à peu, dans de nombreuses cités, les marchands, mal à l’aise dans le cadre limité de leur seigneurie, tenteront par la diplomatie, la force ou l’argent, d’obtenir un statut privilégié. La prospérité économique et la croissance démographique accentuent cette évolution. Les seigneurs laïcs se laissent en général fléchir plus facilement que les seigneurs ecclésiastiques.

Ainsi se crée la classe des bourgeois, hommes de la même cité ayant très tôt eu conscience de leur solidarité. Ils sont d’ailleurs souvent responsables ensemble des dettes de leur ville. La pratique des affaires a renforcé en eux le goût des réunions, des discussions et des négociations.

Au plan spirituel, ils se groupent en confréries pieuses et charitables afin de mettre en pratique les exigences du bien commun. Par ailleurs, pour la nécessité des affaires, on verra se constituer de puissantes associations marchandes : les guildes et les hanses.

Bien entendu, des déviations restent toujours possibles. Des sociétés secrètes peuvent voir le jour, des révoltes éclater contre le pouvoir des princes. Alors il faut réprimer, apaiser, négocier, faire droit aux revendications les plus raisonnables. Les usages évoluent, des chartes sont rédigées en bonne et due forme afin de tenir compte de la réalité nouvelle. C’est ainsi que l’on peut expliquer le mouvement communal des XIIe et XIIIe siècles.

L’administration locale s’organise alors de manière empirique, au gré des réalités et des forces en présence. Dans certaines localités le seigneur ne concède qu’un minimum de franchises : abolition du servage selon l’adage : « l’air de la ville rend libre » ; propriété libre, mais limitée, dans l’enceinte urbaine ; négociation concernant le calcul et la perception de la taille, participation des bourgeois au fonctionnement de la justice seigneuriale.

À l’opposé, certaines villes jouissent d’une quasi souveraineté. Seigneuries roturières, elles s’intègrent totalement au monde féodal. C’est le cas des communes jurées dans lesquelles les bourgeois sont liés par un serment de paix et d’assistance alors que nobles et clercs sont écartés des responsabilités. De telles communes possèdent leur milice, leurs armoiries, leur beffroi. Le rôle du seigneur, toujours maintenu, se trouve alors extrêmement diminué.

LES PAYS ET PROVINCES

On entend par les mots pays ou province une entité territoriale spécifique jouissant d’un statut particulier en droit public comme en droit privé. L’origine de cette situation se trouve dans l’histoire. Tel fut le destin de la Bretagne qui, avant 1532, était un état souverain, une Cité au sens plein du terme et qui put conserver, en raison de son passé, un minimum d’autonomie et de privilèges.

Dans le pré carré français d’avant 1789, chaque pays, chaque province garde sa personnalité. Le roi, dans ses ordonnances, parle de « ses peuples » et, au moment du rattachement à la couronne de telle ou telle communauté, le souverain s’engage à en respecter ses libertés. Son rôle est celui d’un arbitre garant du bien commun général. En conséquence, il ne peut permettre à aucune partie de se substituer au tout dont il est l’incarnation. Aucun élément constituant le Royaume n’est autorisé à s’isoler de l’ensemble français ou à avoir un comportement contraire à ses fins propres.

Les corporations

Les métiers ou corporations peuvent être désignées par l’expression : corps intermédiaires professionnels. C’est d’ailleurs à leur propos que les auteurs des XIXe et XXe siècles ont utilisé le plus souvent ce vocable de corps intermédiaires. Le mot métier remonte aux temps anciens alors que celui de corporation date seulement du XVIIIe siècle.

La distinction traditionnelle fait le partage entre les métiers jurés et les métiers réglés.

  • Les premiers constituent des groupements professionnels autonomes doués de la personnalité juridique. Ils possèdent un pouvoir de discipline sur leurs membres, lesquels sont liés par un serment.
  • Les seconds sont soumis seulement à une réglementation et une surveillance des autorités municipales.

Comme pour l’ensemble de la Cité, les communautés de métier vivent de la morale chrétienne. Celle-ci exige la pratique d’un commerce ou d’une activité artisanale, voire industrielle, honnête. L’ouvrage exécuté ou le service rendu doit être payé au « juste prix », celui qui permet à son auteur de vivre sans s’enrichir de manière exagérée. La bonne économie n’est pas celle qui produit sans limite mais celle qui permet aux plus démunis de subsister.

Si l’artisan ou le commerçant sont d’abord à leurs affaires, ils ne doivent pas pour autant négliger le service de la ville où ils exercent. Là encore, les intérêts du groupe, de la communauté, priment l’intérêt individuel.

Le métier reste avant tout une association de tous ceux qui ont la même activité : maîtres, ouvriers, apprentis. Cette association, primitivement régie par une coutume orale connaîtra, à partir du XIIIe siècle, la généralisation d’une coutume écrite, ceci afin de limiter les litiges d’interprétation.

Les dirigeants des métiers sont, dans la pratique peu nombreux. Ils tiennent leur mandat des gens de la profession, sauf lorsqu’ils sont désignés par le seigneur mais le cas est assez rare. Élus généralement pour une année, ils assurent le respect des usages, de la réglementation, de la discipline. Ils ont un droit de visite des ateliers et peuvent saisir les marchandises ou œuvres déloyales. La justice seigneuriale intervient alors pour sanctionner les contrevenants.

Selon ce qui est rapporté par François Olivier-Martin déjà cité :

À Paris les règlements ont été rédigés pour le commun profit du métier et de la ville (...) et pour le profit du Roi.

Ceci montre bien que l’intérêt de la Cité n’est jamais oublié.

On le sait, la communauté de métier se double le plus souvent d’une pieuse association qui est aussi une œuvre de charité destinée à secourir les plus nécessiteux de la profession : malades, accidentés, vieilles gens, veuves, orphelins...

Révolution et corps intermédiaires

Que sont devenus ces corps intermédiaires et ces communautés traditionnelles ?

Cette interrogation guidera le second volet de notre développement.

Les corps intermédiaires à la veille de la Révolution

L’esprit qui avait présidé à l’établissement de ces diverses institutions s’est modifié au fil du temps. Déjà, sous la Monarchie, le mouvement de centralisation étatique et l’apparition de l’absolutisme ont amené le pouvoir à intervenir directement dans de nombreux domaines sans laisser jouer librement, dans les limites de leur légitime vocation, les corps intermédiaires.

C’est toujours la tentation des responsables de la Cité. Le souverain ne se trouve plus en position d’arbitre suprême mais de dirigeant, tente de considérer l’existence des communautés comme un obstacle à sa volonté de puissance. L’exemple de l’affaiblissement progressif des libertés provinciales est significatif.

Cependant on ne cherche pas à mettre en cause l’esprit du système. C’est seulement la réalité d’un rapport de forces, un penchant naturel, une sorte d’effet pervers du pouvoir. La famille, réglée par la loi religieuse, est préservée. On respecte les métiers et l’autonomie des villes et communautés rurales. L’essentiel du principe du subsidiarité se trouve maintenu.

L’avènement du libéralisme

Le grand changement arrivera avec la victoire du libéralisme et de son complice obligé, l’individualisme. Sans omettre, à l’autre extrémité de l’univers des idées, en une manière de réaction, le poids de l’étatisme forcené d’inspiration collectiviste. Cette évolution se conjuguera avec la perte progressive de la notion de bien commun, seul fondement légitime de toute société.

Ainsi que l’exprime Jean-Jacques Rousseau pour la pensée moderne :

il faut trouver une combinaison où l’homme obéissant à l’autorité sociale n’obéisse en fait qu’à sa propre volonté libre.

L’individu devient, au moins en théorie, le centre et la mesure unique de la vie collective. Il se voit élevé au rang de seul interlocuteur de l’État alors que dans la doctrine traditionnelle il est saisi au travers de sa famille, de son village, de sa ville, de sa province, de sa profession.

À l’homme concret de l’Ancienne France, les idéologues cherchent à substituer un individu abstrait, déraciné, proie facile de toutes les manipulations. Ceci va avoir des conséquences dramatiques mettant en grave péril l’existence même de la Cité. Nous pouvons aujourd’hui en constater les effets.

Conséquences sur la famille

Les atteintes portées à la famille sont les plus sérieuses. Elles ébranlent et fissurent l’ensemble de l’édifice social. Ne l’oublions pas, la cellule familiale n’est pas un moyen ordinaire de réalisation du bien commun mais un moyen privilégié et irremplaçable découlant du droit naturel.

La famille se trouve, depuis des décennies, soumise à de nombreuses agressions : laïcisation du mariage, instauration du divorce, reconnaissance de l’union libre, PACS, destruction de l’autorité paternelle, législation sur l’héritage, rôle de l’enseignement public, législation de l’avortement, mise en œuvre de nouvelles techniques de procréation...

On peut aussi affirmer, sans risque d’être contredit, que les aides accordées par les gouvernants (parfois bien intentionnés) ont contribué à la remise en cause de la famille en permettant l’intrusion de l’État au cœur même de l’institution familiale.

La famille a été durement touchée par l’instauration du mariage civil. Notons, pour en sourire, qu’au regard du Code, le maire, ou son délégué, marie les futurs époux alors que pour l’Église, ce sont les fiancés qui se donnent mutuellement le sacrement de mariage.

La laïcisation tend à considérer l’acte comme un simple contrat révocable unilatéralement ou par consentement mutuel. On ôte ainsi à cette union toute transcendance, dimension pourtant conforme à sa nature et si nécessaire à sa pérennité.

Le divorce s’inscrit exactement dans la logique individualiste et libérale. Ce que la volonté a pu faire, la volonté peut le défaire. Actuellement, un mariage sur trois aboutit à un divorce, à Paris, un sur deux. Cet état de chose touche de plein front les enfants dans leur éducation. Il porte aussi à la diminution relative du nombre des naissances : peut-on mettre des enfants au monde et les élever dans le cadre d’une institution si fragile et si menacée ?

Suite logique de la décadence du mariage, l’union libre s’est développée dans une société ou plus de quarante pour cent des enfants voient le jour hors de la famille. Quelques retouches législatives suffiraient à lui permettre de supplanter définitivement le dit mariage dans l’esprit de nos concitoyens.

Enfin, le « mariage homosexuel » porte un coup de grâce à l’institution en la dénaturant, en s’attaquant à sa finalité même : la transmission de la vie humaine et l’éducation des enfants dans le respect de l’altérité complémentaire la plus manifeste, celle de l’homme et de la femme.

Notre époque a vu, bien sûr, la disparition de l’autorité maritale mais aussi l’anéantissement de l’autorité paternelle. L’autorité parentale qui a succédé à cette dernière, souvent illusoire dans les faits, est une nouvelle porte ouverte à l’intervention de l’État (ici sous l’habit du juge) dans le débat familial.

Il nous faudrait aussi citer, dans tout cet arsenal, les lois sur l’héritage qui mangent le patrimoine familial et réduisent la famille « reconnue » à quelques membres proches. Les autres parents subissent, pour leur part, une véritable spoliation par le biais de droits de succession confiscatoires. Pour le législateur, la famille moderne se compose des époux et, pour un temps seulement, des enfants non encore parvenus à l’autonomie. Il est opportun d’évoquer ici le rôle néfaste joué par l’abaissement, démagogique, de l’âge de la majorité.

L’école a tenu, et continue à tenir, une grande place dans cette funeste évolution. Certes, on pourrait s’attarder sur l’action redoutable de l’école laïque déterminée à promouvoir une société organisée en dehors de Dieu, mais nous devons constater que l’ensemble des acteurs du système éducatif a sa part de responsabilité dans ce naufrage. Personne ne s’est opposé à ce que l’État, après avoir cherché à monopoliser l’enseignement, s’empare de tout le domaine de l’éducation. Domaine dans lequel il montre, au demeurant, peu de réussite !

La scolarisation des très jeunes enfants, alors que tout est dit entre deux et quatre ans, l’éloignement de la mère par le travail féminin, l’éclatement de la cellule familiale et la disparition des solidarités naturelles, ont rendu difficile, voire impossible, la transmission par chaque foyer des valeurs nécessaires à la Cité. C’était pourtant la vocation même de la famille. Les parents ont été mis dans l’incapacité de remplir leur mission par ceux-là mêmes qui ensuite ont fustigé leurs carences.

Le sujet qui nous occupe est immense. On ne peut qu’ouvrir des voies à la réflexion de chacun. Nul n’ignore, par exemple, l’influence prépondérante des groupes de pression agissant en faveur de la « libération des mœurs ». Le phénomène n’est pas récent même si son poids s’est multiplié grâce aux moyens de communication modernes. Déjà, à la fin de l’Ancien Régime, la diffusion des idées des Lumières, provoqua, entre autres méfaits, une très forte augmentation de la prostitution. Plus près de nous, et comme un lointain écho, la « révolution de mai 68 » a grand-ouvert les vannes de la licence et de l’esprit de jouissance, pulvérisant une morale devenue incompréhensible, tant il est vrai que l’égoïsme libéral a fini par occulter tout esprit de service du bien commun. Cet air vicié met en cause directement la famille.

L’esprit du temps, constatons-le, accepte toute cette décadence avec passivité, comme si c’était le prix à payer pour la liberté de chacun. C’est en particulier le regard que beaucoup de nos contemporains jettent sur le problème de l’avortement. Nous touchons ici un cas extrême où les protecteurs de l’innocence se trouvent condamnés et les criminels justifiés !

Conséquences sur les communautés territoriales

Les communautés territoriales, au moins les bourgs ruraux et les villes, paraissent avoir heureusement survécu aux secousses révolutionnaires. Pour le plus grand nombre, les communes se sont coulées dans le lit des anciennes paroisses. Il faut avouer cependant que nous l’avons échappé belle car les projets de découpage de la fin du XVIIIe siècle se moquaient allègrement de toutes réalités historique, géographique, religieuse, humaine. Déjà les technocrates étaient en marche.

Après la Révolution, il faudra compter avec le poids de la nouvelle administration. La tutelle royale laissait aux communautés villageoises, selon l’expression même de l’historien Pierre Goubert :

plus de liberté d’action (et parfois de parole) que les autorités préfectorales du XIXe et surtout du XXe siècle.

Mais surtout, la commune que nous connaissons aujourd’hui, rurale ou urbaine, n’est plus l’émanation de la famille, cellule essentielle du corps social. Elle est le produit, dans son gouvernement, du suffrage censitaire ou universel, c’est à dire l’otage d’une majorité de rencontre, voire le résultat d’un mouvement d’opinion provoqué ou non.

La société qui s’installe en France, en application des principes de 1789, ne reconnaît plus qu’une seule légitimité, celle de l’élection. Ceci d’autant mieux que l’on sait orienter le vote de l’électeur, cette caricature de souverain empruntée et éphémère.

Confusion aussi dans la mesure où les communes, comme les départements et les régions, sont tout à la fois des collectivités territoriales décentralisées et des circonscriptions administratives d’État. C’est ainsi que le maire qui préside aux destinées de sa ville, agit aussi, en certains domaines, comme fonctionnaire du pouvoir : police, état civil, élections...

Notons également que depuis deux siècles toutes les communes, grandes ou petites, sont mesurées à la même aune politique. On ne connaît que quelques particularités minimes touchant Paris, Lyon ou Marseille. Cette uniformité technocratique oublie qu’« il n’y a pas de plus grande injustice que de traiter également des choses inégales ».

Cette situation stupide qui donne au bourg de cinquante habitants les mêmes pouvoirs qu’à la cité de cent mille âmes a poussé à la multiplication des niveaux de décision. On trouve ainsi des communes, des syndicats de commune, des districts, des communautés urbaines, des communautés de communes... et j’en oublie ! Dire que les bons esprits du XVIIIe s’étonnaient de la diversité des circonscriptions de l’Ancien Régime.

Tout cela a, sans doute, contribué en partie à la triste évolution des campagnes.
Les villes, disposant de ressources plus importantes en hommes et en moyens, ont, semble-t-il mieux résisté. Mais méritent-elles encore le nom de communes, au sens plein du terme, à l’instar de la commune jurée évoquée plus haut qui pratiquait réellement, entre ses membres, la solidarité et l’assistance ? Les populations urbaines s’avèrent aujourd’hui trop diverses et trop instables pour que puissent subsister des valeurs de l’antique bourgeoisie.

Les pays ou provinces ont disparu en même temps que les seigneuries lors de la grande braderie du 4 août 1789. Ces dernières avaient beaucoup évolué depuis la lointaine féodalité, réduites en importance par la consolidation progressive du pouvoir royal.

Grâce à Dieu, siècles après siècles, les habitants ressentaient moins le besoin de cette présence armée du château et le souverain, tout en maintenant les justices locales, s’affirmait toujours davantage comme le justicier suprême, par la voie de l’appel. Cependant la seigneurie, devenue essentiellement une entité économique et sociale, continuait à jouer un rôle. Aucune des réformes engagées au XVIIIe siècle ne prônait sérieusement sa disparition. L’autorité morale du seigneur restait, le plus souvent, irremplaçable.

Les nouveaux maîtres de la France, confondant unité et uniformité, dans leur volonté de faire table rase du passé, supprimèrent également provinces et pays. On avança pour les condamner le mot de privilège en l’affublant d’une signification péjorative qu’il n’avait pas ordinairement. La manipulation du vocabulaire est une arme puissante aux mains des révolutionnaires.

Plus récemment, les provinces ont semblé renaître lors de la mise en place des régions. Les vieux noms ont été repris, au moins pour beaucoup d’entre elles mais ce ne fut qu’une illusion. Il y a peu de choses communes entre ces nouvelles structures et les antiques provinces chargées d’histoire.

Conséquences sur les corporations

Dès avant les événements de 1789 les esprits « éclairés » s’opposèrent aux corporations au motif qu’elles constituaient une entrave inadmissible à la liberté du commerce et de l’industrie. Le XVIIIe siècle les considérait comme des corps exclusivement tournés vers la défense de leurs intérêts particuliers et foncièrement hostiles aux innovations techniques nécessaires. Rien ne devait barrer la route au progrès dont le règne était amorcé pour le bonheur des peuples !

Certes, comme toute institution, les métiers pouvaient parfois avoir besoin de réformes, de retour à l’esprit qui les animait lors de leur création, mais le libéralisme avait juré leur perte. L’édit de février 1776 supprima corporations et métiers et ce, sans indemnisation des intéressés. Les idées de Turgot triomphaient.

Pourtant cette victoire du « laisser faire laisser passer » fut de courte durée. Quelques mois plus tard, Maurepas rétablit ces corps intermédiaires en concédant cependant qu’ils ne seraient plus obligatoires.

La loi Le Chapelier anéantit définitivement les corporations le 14 juin 1791. Cette décision qui interdisait toute coalition des ouvriers (sous l’influence de grèves récentes) s’avéra une des plus néfastes pour le peuple surtout lorsque arriva ce que l’on a appelé justement la « révolution industrielle » : la misère des ouvriers exploités par la bourgeoisie révolutionnaire reste un des plus grands scandales du XIXe siècle.

Durant les XIXe et XXe siècles on essaya pourtant de lutter contre cet état de chose si préjudiciable aux plus faibles. Mais selon l’expression même du Comte de Chambord, dans sa Lettre sur les ouvriers publiée en 1865 :

Malgré la création de sociétés de secours mutuels, des caisses de secours, des caisses d’épargne, des caisses de retraite, des œuvres pour le logement, pour le service des malades, pour l’établissement des écoles dans les manufactures, pour la moralisation des divertissements, pour la réforme des compagnonnages, pour les soins aux infirmes, aux orphelins, aux vieillards, malgré tous les efforts de cette charité chrétienne qui est particulièrement l’honneur de notre France, la protection n’est pas suffisamment exercée partout, et les intérêts moraux et matériels des classes ouvrières sont grandement en souffrance.

Et à ce mal l’héritier de nos Rois propose un remède :

À l’individualisme opposer l’association, à la concurrence effrénée le contrepoids de la défense commune, au privilège industriel la constitution volontaire et réglée des corporations libres.

Cette idée sera souvent reprise par des hommes politiques et des penseurs mais ne sera qu’exceptionnellement mise en œuvre et dans un contexte peu propice à cette mutation.

Les souverains pontifes ont, à propos des corporations parlé :

  • « d’une institution due à la sagesse de nos pères et momentanément interrompue » [1]
  • et de la « bienfaisante influence des corporations » [2],
  • ou encore de « la nature [qui] incline les membres d’un même métier ou d’une même profession... à créer des groupements corporatifs » [3].
  • En 1949, le pape Pie XII déclarait dans la même ligne :
    Nous ne nous lassons pas de recommander instamment l’élaboration d’un statut de droit public de la vie économique, de toute la vie sociale en général, selon l’organisation professionnelle.

Bien entendu la doctrine libérale s’oppose à cette nécessaire association tout comme les syndicats modernes qui vivent des antagonismes suscités au nom de la lutte des classes. Il y a bien le Conseil économique et social mais ce n’est pas, il s’en faut de beaucoup, une chambre corporative.

Conclusion

Malgré le triomphe, sans doute provisoire, du libéralisme et de l’individualisme, doctrines si funestes pour la Cité, l’homme ressent toujours le besoin d’appartenir à des communautés diverses et complémentaires, de s’y enraciner. Il s’y trouve à la fois protégé et encouragé dans son effort de perfectionnement.

Sa nature profonde le pousse à s’associer à ses semblables pour réaliser une œuvre qui le grandit et lui donne sa véritable dimension : la recherche du bien commun. Ainsi il peut surmonter ses faiblesses, dépasser son égoïsme, aller au delà de son immédiat intérêt et assumer pleinement son destin de fils de Dieu.

Faute de trouver normalement l’appui de ces corps intermédiaires, l’homme risque de sombrer dans la solitude stérile où de s’agréger à des solidarités de rencontre porteuses de fausses valeurs. Ainsi égaré, il ne pourra accomplir sa vocation temporelle et spirituelle.

C’est donc à un long travail de reconstruction que nous sommes conviés. Cette tâche dépasse nos pauvres forces mais Dieu viendra à notre aide si nous acceptons, selon la parole de saint Pie X de « tout restaurer dans le Christ ». Alors les individus et les nations prendront le chemin de la conversion, la chrétienté rayonnera à nouveau et le Roi reviendra.

Aujourd’hui ou demain, peu importe. Celui qui sème n’est pas toujours celui qui récolte, mais l’un et l’autre ont accompli leur devoir.

[1Léon XIII - Humanum genus

[2Léon XIII - Rerum Novarum

[3Pie XI - Quadragesimo Anno


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