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Le mythe de la « bonne république » chez les catholiques

Le parlementarisme : voilà l’ennemi
vendredi 2 novembre 2012 par Faoudel, L.Gedeon Enregistrer au format PDF

Deux cents ans de Révolution ont réduit les catholiques à l’état de réactionnaires. Chaque nouvelle loi inique les met en campagne pour alerter l’opinion et tenter de faire pression sur le gouvernement. Comme toujours la loi est votée, et la fièvre activiste retombée, ils replongent dans un attentisme providentialiste et défaitiste d’où ils ne sortent que pour voter pour le moindre mal (...) en attendant le prochain coup de l’ennemi. Plutôt que de s’acharner à combattre les symptômes (les mauvaises lois républicaines), pourquoi ne pas reconnaître enfin l’effet corrupteur de ces assemblées délibérantes qui font de l’opinion de la majorité, l’expression de la vérité ? Au lieu de subir les attaques, ne vaut-il pas mieux en reprendre l’initiative avec nos principes (la loi naturelle et l’autorité) et nos armes (la Grâce divine et la raison) pour restaurer des institutions traditionnelles ?

Introduction

La forme d’une institution est faite en vue d’une fin

Effectivement, selon nombre de catholiques la forme du gouvernement — monarchie, aristocratie, république — serait neutre, il suffirait que n’importe lequel de ces régimes soit aux mains d’hommes vertueux pour être vertueux. Or saint Thomas nous rappelle ce principe :

En toutes choses qui ne naissent pas du hasard, la forme dépend nécessairement de la fin de l’action. [1]

La fin du gouvernement dans la société traditionnelle

Ce qui distingue l’homme des autres animaux est qu’il est doué de raison, aussi Aristote le définit-il comme un « animal raisonnable » [2]. Un homme réalise donc d’autant plus sa nature humaine qu’il agit suivant la raison et on dit alors de lui qu’il est vertueux ; c’est en cela que le païen Cicéron comme le chrétien saint Thomas déclarent « la vertu est la raison même. [sc] ».

Dans une civilisation traditionnelle, le rôle de l’autorité est d’amener ceux dont elle a la charge à réaliser leur fin, leur nature d’animal raisonnable, et par conséquent, de les faire grandir en vertu. Comme le font les parents vis à vis de leurs enfants, la mission des rois consiste à favoriser les actes vertueux de leurs sujets par le biais des lois. Il s’agit de leur garantir les bonnes conditions de l’exercice de leur raison, autrement dit, de leur donner les moyens de mener une vie vertueuse. Ce droit naturel — ce droit pour tout homme de réaliser sa nature — est bien le fondement des lois humaines.

  • Le dirigeant qui favorise ce droit acquiert la légitimité de son commandement et obtient, non seulement l’obéissance volontaire de ses sujets, mais plus encore, leur amour.
  • Le dirigeant qui s’oppose au droit naturel ou le contrarie est appelé « tyran ».

Quand l’autorité reconnaît que la loi naturelle — la loi du bon comportement de l’homme — et les droits associés proviennent de l’Auteur de la nature, Dieu, Autorité suprême, alors on peut parler de droit naturel et divin. L’autorité devient l’auxiliaire de Dieu pour aider les hommes à accomplir leur nature, à vivre selon leur raison, à vivre vertueusement et donc à vivre heureusement. En effet Aristote dit :

Qu’est-ce donc qui empêche de qualifier d’heureux celui qui agit conformément à la vertu parfaite, et qui est suffisamment pourvu de biens extérieurs, non pendant telle ou telle durée, mais pendant une vie complète ? [3]

Pour conserver le bien commun, cette communion des hommes dans un état qui favorise leur vertu, le roi doit veiller à la justice qui commande de rendre à chacun ce qui lui est dû — on pense à la figure archétypale de saint Louis rendant la justice sous un chêne. En tout premier lieu, il s’agit de rendre publiquement au Dieu créateur le culte qui lui est dû ; c’est la raison pour laquelle aucune monarchie ne peut exister sans la transcendance de Dieu reconnue en public — on parle d’hétéronomie.

Si, conformément à la Révélation du Nouveau Testament, l’autorité reconnaît en plus la royauté universelle du Christ [4], on aboutit à un type achevé d’autorité où le roi agit au nom du Christ : il devient son « lieu-tenant » pour gouverner ceux dont il a la charge et soutenir son Église. C’est ainsi que, depuis Clovis — qui lors de son baptême reconnaît Dieu au dessus de lui et se soumet publiquement à sa loi —, tous les rois de France ont essayé, malgré leurs infirmités d’homme et compte-tenu de la conjoncture de leur époque, d’agir selon le droit naturel et divin et la Révélation. Telle est bien la motivation première de cette ordonnance de Philippe le Bel :

Attendu que toute créature humaine qui est formée à l’image de Notre-Seigneur doit généralement être franche par droit naturel [...] [5]

De même, un Richelieu dans son Testament exhorte le roi à la soumission à Dieu :

Tant de Princes se sont perdus, eux et leurs États, pour fonder leur conduite sur un jugement contraire à leur propre connaissance ; et tant d’autres ont été comblés de bénédictions, pour avoir soumis leur autorité à celle dont elle dérivait, pour n’avoir cherché leur grandeur qu’en celle de leur Créateur ; et pour avoir un peu plus de soin de son règne que du leur propre [...] [6]

Et tous les rois ont été bien conscients du caractère hétéronome de leur autorité à l’instar d’un Louis XV qui le rappelle à ses Cours de justice : « le pouvoir que j’ai reçu de Dieu, pour préserver mes peuples ». [7]
La forme des institutions politiques de la monarchie Très Chrétienne s’est donc modelée au fil des siècles autour d’une seule et unique fin très précise : le règne social de Jésus Christ.

La fin d’un gouvernement dans une société révolutionnaire

Tout au contraire, la Révolution réalise le vieux rêve gnostique de l’autonomie de l’homme par rapport à Dieu dont Karl Marx nous donne une définition :

Un être ne se révèle autonome qu’à partir du moment où il est son propre maître ; et il n’est son propre maître que s’il n’est redevable qu’à lui-même de sa propre existence. Un homme qui vit par la grâce d’un autre se considère comme un être dépendant. Or je vis totalement par la grâce d’autrui non seulement quand il pourvoit à ma subsistance, mais aussi quand il a, de surcroît, créé ma vie, s’il en est la source ; et ma vie a nécessairement son fondement hors d’elle lorsqu’elle n’est pas ma propre création. [8]

Une « philosophie » dévoyée, héritière des Lumières et fondée sur un a priori religieux, lui fournit un cadre théorique ; Marx nous en révèle l’objectif :

La philosophie ne s’en cache pas. Elle fait sienne la profession de foi de Prométhée : « En un mot, je hais tous les dieux. » C’est sa propre devise qu’elle oppose à tous les dieux célestes et terrestres qui ne reconnaissent pas la conscience humaine comme la divinité suprême. Elle ne souffre pas de rivale. [9]

D’où les paradigmes de la société révolutionnaire :

  • À la fin de l’homme d’accomplir sa nature en agissant selon la raison (suivant la loi naturelle), succède la liberté, le libre examen, autrement dit : l’affranchissement de l’homme à l’égard de toute loi qu’il ne s’est pas lui-même fixé. Le réel — la nature des choses — devient l’ennemi ; c’est le triomphe des utopies qui forment autant de lits pour les totalitarismes.
  • La dignité de l’homme ne consiste plus dans l’usage vertueux de la liberté, mais un homme acquiert d’autant plus de dignité qu’il est libre, débarrassé de toute contrainte sociale et religieuse. Le révolté et l’antisocial qui « brisent les tabous » par leur liberté (comprendre ici : leur égoïsme), dépassent désormais en dignité le religieux ou le simple croyant, ces sous-hommes qui osent aliéner la leur.
  • Au règne social du Christ succède la souveraineté du peuple ou de la nation.
  • Au droit naturel succèdent les très artificiels Droits de l’homme que l’Occident révolutionnaire prétend imposer au reste du monde.
  • À l’autorité — qui fait grandir en vertu et établit la justice — succède l’égalité. Pire ! Dans cette nouvelle société, l’autorité devient insupportable en ce qu’elle est perçue comme limitant la liberté. Logiquement la nouvelle justice prend pour fondement l’Égalité, et puisque tous sont égaux, il suffit d’avoir les mêmes droits pour que « justice » soit rendue.

Ce changement radical de la fin de la société — la libéralisation maximale d’individus tous égaux — ne pouvait pas rester sans conséquences sur les institutions politiques. En effet, les institutions de la monarchie Très Chrétienne formées en vue de cette fin particulière du règne social de Jésus Christ, étaient incapables d’accomplir le règne des Droits de l’homme, le règne de la souveraineté populaire.
C’est ce que résume parfaitement Vincent Peillon, notre actuel ministre socialiste de l’Éducation Nationale, dans son livre Une religion pour la République, la foi laïque de Ferdinand Buisson :

À côté de la forme républicaine, il faut « la mentalité et la moralité républicaine ». La France a cette singularité qu’élevée dans la religion catholique, n’ayant pas su faire droit à la Réforme, elle n’a pas fait pénétrer dans ses mœurs une religion du libre examen, de l’égalité et de la liberté. Il faut donc à la fois déraciner l’empreinte catholique, qui ne s’accommode pas de la République, et trouver, en dehors des formes religieuses traditionnelles, une religion de substitution qui arrive à inscrire jusque dans les mœurs, les cœurs, la chair, les valeurs et l’esprit républicain sans lesquels les institutions républicaines sont des corps sans âme qui se préparent à tous les dévoiements. [...] Le républicain, c’est l’homme. En d’autres termes : la religion républicaine, la religion de l’homme, où chacun est digne, respectable, conscient de sa valeur, indéfiniment perfectible. [...] La religion républicaine est une religion des droits de l’homme, c’est-à-dire dire de l’Homme qui doit se faire Dieu, ensemble, avec les autres, ici bas, et non pas du Dieu qui se fait homme à travers un seul d’entre nous. [10]

Ainsi la fin de la Révolution s’identifie pleinement à l’immanentisation de la divinité dans l’homme, à la religion de l’homme-dieu et c’est bien la forme républicaine qui permet de réaliser cette fin. En effet, dans une république démocratique, aucune autorité n’est reconnue au dessus de celle du parlement, et le jeu parlementaire en décidant du bien et du mal, réalise l’idéal de l’autonomie révolutionnaire.

Notre problématique : le mythe de la bonne république chez les Catholiques

Logiquement, pour rétablir le règne social du Christ, il faudrait rétablir des institutions Très Chrétiennes. Or, de manière paradoxale, s’il y a encore des catholiques qui se disent contre-révolutionnaires aujourd’hui, non seulement ceux-ci participent au jeu des institutions parlementaires et démocratiques, mais ils affirment même que c’est le seul moyen possible d’agir pour le bien. À les écouter, il suffirait d’installer au cœur des institutions parlementaires un nombre de plus en plus important d’hommes vertueux pour que la politique soit de plus en plus vertueuse. Il y a là un paradoxe : comment des institutions nées du mal, pour le mal, ayant accompli le mal pendant deux siècles, pourraient-elles devenir subitement le seul moyen d’action politique vertueuse ? Il y a plus qu’un paradoxe, il y a un mythe : celui de la « bonne république ». C’est un mythe ancien, qui remonte au moins à Fénelon. Pour établir son vice, le vice de ce mythe, nous nous appuierons sur les faits puisque la politique est une science inductive qui consiste à partir des faits pour en induire des lois. Nous examinerons donc trois circonstances où les catholiques « conservateurs » ont été largement majoritaires au sein des institutions démocratiques :

  • La monarchie parlementaire de Charles X (1824)
  • L’assemblée de la « République des ducs » (1871)
  • La Chambre bleu-horizon (1919)

La monarchie parlementaire de Charles X

Le programme politique des ultras à la tête du gouvernement

Lorsqu’en 1824 Charles X succède à Louis XVIII, il place à la tête du gouvernement Joseph de Villèle (1773-1854), un contre-révolutionnaire, catholique et monarchiste, un « ultra » comme on les appelle alors. Les ultras sont des hommes qui n’ont pas hésité à tout sacrifier au service de la monarchie pendant la période sombre de 1789 à 1815. Depuis la Restauration de 1815, ils réclament des réformes qui leur sont refusées par les ministres libéraux de Louis XVIII (Richelieu et Decazes) :

  • ils réclament la décentralisation à la place du carcan imposé par Napoléon.
  • ils réclament le rétablissement des corporations contre le libéralisme du « laissez faire laissez passer », cette loi du profit qui n’est qu’une version moderne de la loi du plus fort et qui réduira en esclavage une partie de plus en plus importante de la population jusqu’à la Commune en 1870.
  • par ailleurs, ils défendent l’Église et ses œuvres.

Une institution politique monarchique et parlementaire

On pourrait s’étonner de choisir, comme preuve du fonctionnement vicieux des institutions républicaines, l’action d’un ministre du roi Très Chrétien. A priori, la preuve du mal, si elle était faite, chargerait plus la monarchie que la république. C’est tout le paradoxe de la Restauration, qui conserve au plus haut niveau de l’État deux institutions radicalement opposées :

  • d’un coté, le roi Très Chrétien, lieutenant du Christ, tenant de Lui son autorité pour aider l’Église au salut des âmes,
  • de l’autre coté, la Chambre des députés, héritage des constitutions révolutionnaires, censée représenter le peuple et tenir de lui son pouvoir, et qui a été créée pour la réalisation des Droits de l’homme. De fait, tous les ministères de la Restauration marcheront sans cesse sur le fil du rasoir, entre d’un coté, le roi Très Chrétien, et de l’autre, le couperet du vote parlementaire, situation qui conduira à la Révolution de 1830. Stéphane Rials, dans son excellent ouvrage intitulé Révolution et contre-révolution au XIXe siècle résume cette situation paradoxale par la formule : « Dispersion des légitimités et convergence des techniques » [11]. Et sur les contre révolutionnaires de 1815, il écrit :
    Ils rejettent la révolution d’un point de vue métapolitique dont ils sont finalement si proches en doctrine, en programme, en pratique. [12]

    Quelle est donc cette politique révolutionnaire de l’ultra Villèle une fois parvenu aux commandes d’institutions politiques si bâtardes ?

Échec sur la décentralisation

Dans son ouvrage sur La Restauration, l’historien Marie de Roux (1878-1943) constate :

Villèle arrivant aux affaires, ne reprit pas les vues décentralisatrices qu’il avait défendues à la Chambre introuvable [...] Royer Collard dénonce toutes les facilités que le gouvernement trouvait dans le système en vigueur pour peser sur les élections. Le ministère vote par l’universalité des emplois et des salaires que l’État distribue et qui sont le prix de la docilité prouvée ; il vote par l’universalité des affaires et des intérêts que la centralisation lui soumet. Il vote par les routes, les canaux, les hôtels de ville, car les besoins publics satisfaits sont les faveurs de l’administration, et pour les obtenir, les peuples, nouveaux courtisans, doivent plaire. [13]

Autrement dit, le gouvernement utilise tous les moyens que la centralisation révolutionnaire a mis à sa portée pour peser sur l’électorat : « votez pour les candidats du gouvernement et vous aurez des routes, des ponts, des canaux, des hôtels de ville et des marchés publics ». Il ne s’agit pas des socialistes de l’affaire URBA, arrivés au pouvoir avec François Mitterrand, mais de contre-révolutionnaires de bonne foi, animés des meilleures intentions, que le parlementarisme contraint mécaniquement à des méthodes et à une politique révolutionnaires.

Échec sur les corporations

Le marquis Marie de Roux rapporte encore :

En 1817, un avocat parisien, Levacher-Duplessis, entreprit en faveur du régime corporatif une campagne en règle : deux mille commerçants et artisans signaient dans son cabinet, le 16 septembre 1817, une requête au roi que Levacher défendait dans un mémoire étudié [...] Quand on relit aujourd’hui ces pages rédigées par un ultra bien oublié, et les délibérations que lui opposèrent les industriels les plus éclairés de l’époque, on est frappé de voir combien c’était le rédacteur qui avait les vues d’avenir. Le gouvernement, devant l’opposition de toute la grande industrie et de tout le haut commerce, ne sanctionna pas expressément ces idées mais il en favorisa discrètement l’application. [14]

Comment expliquer cette attitude si mitigée envers les corporations que les hommes de ce gouvernement ont pourtant réclamées à corps et à cris ? Rappelons que le système électoral adopté par la Révolution est le suffrage censitaire : seuls les plus riches votent. La Restauration monarchique hérite de ce poison sans réussir à s’en défaire, aussi le gouvernement se voit-il contraint de ménager les députés à la solde du haut commerce et de la haute industrie. Dans les faits, c’est la règle du « laisser faire laisser passer », autrement dit, laisser les plus forts réduire en esclavage la partie de la population qui a le plus besoin précisément d’être protégée par les institutions. Le parlementarisme est bien l’outil de manipulation utilisé par les lobbies à leur profit, au détriment du bien commun.

Échec sur le soutien à l’Église enseignante

Ferdinand de Berthier de Sauvigny (1782-1864) — un contemporain de Villèle et conseiller proche de Charles X — n’est pas opposé au jeu parlementaire, au contraire, il proclame qu’il est impératif de le sauvegarder contre ceux qui voudrait le supprimer. Sa description du ministère de Villèle en est d’autant plus intéressante :

Le ministère, entrant dans les vues de la majorité de la Chambre, dont il lui importait de conserver la bienveillance et l’appui, demandait au roi la suppression des collèges jésuites, et la limitation du nombre des élèves des petits séminaires. Le roi résistait, cherchait des conseils. Cependant les ministres fatiguaient ce bon prince de leurs instances, lui annonçaient des troubles, peut être une révolution, s’il persistait à refuser sa signature. Dans sa perplexité, le prince envoya chercher l’évêque d’Hermapolis et lui posa la question :
— - Mes ministres me menacent de troubles sérieux, peut être de révolution si je ne signe pas. Croyez vous que je puisse, sans manquer à mon devoir de chrétien et à ma conscience, signer ?
— - Si de grands malheurs pour la France et pour le trône peuvent être le résultat du refus de votre Majesté, je crois qu’elle peut en sûreté de conscience signer ces ordonnances.

Le roi prit la plume et les signa à l’instant. [15]

Tel est le résultat du parlementarisme : pour obtenir le vote du budget, il faut convaincre chaque groupe parlementaire et accorder aux uns et autres quelques hochets financiers ou idéologiques en vue d’obtenir leur adhésion ou leur silence. Ainsi, pour se ménager la gauche, on sacrifie les jésuites et les petits séminaires ; cette action d’un gouvernement de bons catholiques au sein d’un régime parlementaire — fût-ce une monarchie — ne préfigure-t-elle pas celle de la république des Jules et l’expulsion de tous les ordres enseignants ?

Le parlementarisme ou gouvernement par la corruption

Mais il y a pire : ne voit-on pas ces mêmes hommes rentrer dans le jeu des partis et devenir corrupteurs pour gouverner ? Voici ce que relate sur le jeu des partis un Berthier pourtant, nous l’avons dit, favorable au parlementarisme :

Comment expliquer la conduite de Monsieur de Villèle ? Il est difficile de ne pas reconnaître que dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, la conservation de son pouvoir ministériel était la première préoccupation de son esprit et l’emportait souvent sur les grands intérêts de la royauté, qu’il ne croyait pas pouvoir être renversée par l’opposition de gauche. Un ennemi de la royauté l’inquiétait beaucoup moins qu’un royaliste capable ne partageant pas toutes ses idées et pouvant arriver au ministère [...] Là est toute l’explication de la conduite de Monsieur de Villèle, conduite qui contribua peut être à le conserver au ministère plus longtemps, mais qui fut si funeste au principe monarchique [...] C’est par le même système qu’il laissa subsister les journaux libéraux ou révolutionnaires tandis qu’il absorbait tous les journaux royalistes. Qu’en résultait-il ? Le public, qui soit à la tribune, soit dans les journaux, n’entendait guère qu’une seule voix, celle de l’extrême gauche, fut insensiblement entraîné, séduit et l’opinion fut pervertie. Quand Monsieur de Villèle est arrivé au pouvoir, l’opinion publique était-elle en grande majorité royaliste ? Oui certainement. Quand il quitta le ministère, était-elle encore royaliste ? Non. [16]

On voit bien ici le résultat de cette menace permanente d’un concurrent sur un ministre en place : ce jeu qui consiste à soutenir contre vos proches les plus éloignés de vos adversaires, afin de créer une menace qui refasse autour de vous l’union de la majorité. Mitterrand fera exactement la même chose avec l’extrême droite en 1981, et ce jeu fonctionne encore. Sur la corruption, Berthier précise :

Monsieur de Villèle au surplus, ne connaissait guère que la partie inférieure et basse du cœur français, il avait recours à toutes les espèces d’appâts pour gagner les députés : intérêts dans les entreprises individuelles, places, traitements, décorations, gains à la bourse, la pairie, puis en quelque sorte l’abandon de l’administration publique en échange des boules en faveur de lois qu’il présentait [...] [17]
[...] Ce sont des boules qu’il nous faut me disait un jour monsieur de Villèle. Ainsi ce ministre voyait toute la France dans le vote des chambres qu’il matérialisait autant que possible en mettant de côté les influences morales, en ne comptant pas quelque autre chose que les boules blanches ou noires qui étaient versées dans l’urne, de là ce système peu français et peu honorable de faire ployer les consciences par la crainte des destitutions ou l’appât des honneurs, des places, des gains de bourse et de l’argent même, distribué assure-t-on, de là les persécutions contre d’anciens amis du trône et des noms illustres par leurs talents, leur naissance ou leurs services [...] [18]

Après l’abandon des axes majeurs du programme ultra, voilà « ceux qui avaient tout sacrifié » devenus des trafiquants plus ou moins honnêtes, corrupteurs ou corrompus, usant de leur pouvoir pour accomplir objectivement le programme de leurs adversaires.

Bilan de l’utilisation du parlementarisme par des contre-révolutionnaires

L’épisode précédent a montré que les axes majeurs du programme ultra contre l’œuvre de la Révolution ont été rendus irréalisables par le jeu parlementaire, et ce, malgré la présence au gouvernement d’hommes de bonne foi et de bonne volonté. Pire encore ! le système parlementaire a perverti la politique d’un roi, d’un ministre et d’une assemblée largement contre révolutionnaires, à telle enseigne qu’ils finissent par faire œuvre révolutionnaire. On trouve déjà en germe dans le gouvernement Villèle — bien qu’atténuée par la monarchie — toute cette pourriture qui grandira sous la Troisième république, avec son cortège d’« affaires » et de scandales. Que ce soit les radicaux socialistes avec Gambetta ou les ultras avec Villèle, la direction est la même : le parlementarisme conduit inexorablement à un glissement vers le pire que la suite de l’histoire confirme.

La « bonne » assemblée de 1871 ou « République des ducs »

Une assemblée majoritairement catholique et monarchiste

En 1870, la France connaît la plus retentissante défaite de son histoire. Les Français traumatisés envoient au Parlement une très forte majorité catholique et monarchiste. Bizarrement, elle confie sa destinée à Adolphe Thiers (1797-1877), voltairien ambitieux qui disait en 1848 :

Je suis du parti de la Révolution en Europe et je ne trahirai jamais sa cause [...] [19]

En parlant des catholiques, le même avait déclaré en 1846 :

il faut mettre la main de Voltaire sur ces gens là. [20]

Comment Thiers s’empare-t-il le pouvoir ? Il cache évidement son ambition d’être le premier président-fondateur de la République Française. En cette époque d’après guerre, un congrès européen se réunit à l’initiative de l’Angleterre pour déterminer les suites à donner au conflit qui venait de s’achever : l’Angleterre s’oppose à ce qu’il y ait des annexions territoriales. Thiers offre alors au Chancelier allemand Bismarck, l’Alsace et la Lorraine en échange de son soutien (cette trahison coûtera plus d’un million de morts 40 ans plus tard lors de la Grande Guerre). Arrivé au pouvoir, Thiers s’y maintient comme Villèle, en faisant pression sur la majorité monarchiste et catholique par un soutien aux radicaux socialistes menés par Léon Gambetta (1838-1882). La ficelle est tellement grosse que la majorité conservatrice finit par se lasser et confie au duc de Broglie (1821-1901), brillant orateur, la manœuvre parlementaire qui permet de remplacer Thiers par le maréchal de Mac Mahon. Peu importe ici d’établir que Thiers ait fait œuvre révolutionnaire — il était révolutionnaire, donc logique dans sa démarche —, ce qui est beaucoup plus instructif, c’est d’observer comment un contre-révolutionnaire comme le duc de Broglie, contribue lui aussi, par son action, à faire avancer la Révolution.

Un « bon contre-révolutionnaire » : le duc de Broglie

Quel est le programme du duc de Broglie ? Le maintien de l’ordre moral contre l’anarchisme révolutionnaire des radicaux socialistes. Pour cela l’union de tous les conservateurs commande, et on saura gré aux monarchistes de s’abstenir de critiquer la forme de ce gouvernement parce que son autorité est catholique. Pour ce faire, ces derniers doivent reconnaître l’autorité de l’Assemblée, et donc, la légitimité du suffrage universel. Un historien comme l’abbé Emmanuel Barbier (1851 -1925) rapporte les écrits de Broglie :

Il s’agissait de prévenir l’invasion de l’élément radical, et cela en dehors de toute forme de gouvernement [...] Voilà le programme du gouvernement : celui de réunir les forces conservatrices [...] Le gouvernement devait être la représentation de toutes les forces conservatrices sur un terrain en dehors de la politique. Ainsi, il y a trois idées qui ont présidé à la formation du gouvernement, il y a une triple condition : union des forces conservatrices sur un terrain en dehors de la politique ; réserve loyale et complète de la forme du gouvernement ; et enfin, reconnaissance de la souveraineté complète de l’Assemblée. [21]

Ce programme traduit en réalité un scepticisme, un agnosticisme politique : l’esprit humain serait incapable de reconnaître une bonne institution politique conforme à une loi naturelle ignorée ; seule la Providence, par un miracle permanent, permettrait de juguler les forces d’une nature néfaste — comme si la Grâce pouvait s’opposer à la nature, cette autre expression de la volonté de Dieu. Ainsi Broglie se convainc-il de faire œuvre pieuse en plaçant ses utopies politiques sous la protection divine :

Avec l’aide Dieu, nous continuerons ensemble l’œuvre de la libération du territoire et du rétablissement de l’ordre moral [...] [22]

Et le Président du Conseil se félicite du travail de sa « bonne assemblée » :

Il est non moins juste de reconnaître qu’à l’égard du coté religieux de la législation, [cette assemblée] chercha à faire œuvre chrétienne, à donner à la religion, sinon la place éminente qui doit lui revenir dans la société et dans les lois, au moins des garanties de respect et de liberté. [23]

L’abbé Barbier — pourtant farouche antilibéral — concède que dans un premier temps, le bilan du gouvernement de Broglie se révèle assez positif :

L’épanouissement des œuvres catholiques n’est tel que grâce à l’appui des chefs du nouveau gouvernement. Il facilite les fondations ; le respect de la liberté des fonctionnaires, des officiers, leur permet d’apporter ouvertement aux œuvres catholiques un nombreux et importants concours ; il permet aux collèges chrétiens de s’élever à un degré de prospérité qu’ils n’avaient jamais connu et qui leur sera trop tôt ravi. Les grandes cérémonies de nos cathédrales prennent un remarquable éclat par la présence officielle des représentants du pouvoir, de la magistrature et de l’armée, tandis que les troupes reçoivent l’ordre de ne plus rendre les honneurs militaires aux personnages dont les obsèques n’auront pas été accompagnées de cérémonies religieuses. Le président de la république donne hautement, le premier, l’exemple de ce respect et celui des sentiments religieux ; partout, dans ses voyages, il rend hommage à Dieu dans ses temples, comme dans ses messages il invoque son nom. [24]

Cependant la Grâce ne saurait aller contre la nature, car toutes les deux sont œuvre divine et Dieu ne peut se contredire, aussi ce gouvernement artificiel ne parvient-il pas à juguler les forces révolutionnaires que génèrent les règles du jeu républicain.

Les manipulations électorales de Thiers et Gambetta

Que se produit-il ? Thiers a certes été « débarqué », mais il demeure député. Gambetta, grand orateur et manœuvrier hors pair, parcourt la France de ville en ville pour propager la bonne parole radicale-socialiste. Ces deux leaders républicains s’allient et cherchent à nouveau le soutien qui s’était révélé si efficace : Bismarck. Ce dernier disait à son ambassadeur à Paris qu’il voulait la France « en république, et la plus rouge possible ». Bismark fait également cause commune avec le roi libéral-nationaliste italien Victor Emmanuel II.

Un accord, en quelque sorte officiel, allait intervenir entre l’Allemagne, l’Italie et les républicains français. Gambetta et ses amis ne reculèrent pas devant la plus criminelle des intrigues. [25]

Comment ce soutien se manifeste-t-il ? Par le chantage à la guerre. À l’époque, les Français sont traumatisés : de droite ou de gauche, ils veulent par-dessus tout la paix. Or à chaque élection, la presse étrangère relayée par la presse républicaine en France, annonce l’imminence d’un nouveau conflit et de la mobilisation, rendu nécessaire par la puissance des conservateurs. Le résultat est immédiat : les votes en faveur des radicaux socialistes devenus subitement pacifistes progressent immanquablement.

Un roi et un empereur au secours de la IIIe République : Victor Emmanuel II, Guillaume Ier et Gambetta.

Daniel Halévy (1872-1962) — de notre avis le meilleur historien de la Troisième république — relate ainsi cette étrange alliance des républicains avec un empereur et un roi :

[...] il fallait manœuvrer et, sans qu’il parut trop, aider les républicains. Une note, datée du 18 juin 1877, est d’une parfaite clarté : « la presse officieuse, recommande Bismarck, devra exercer sur l’électeur français la pression la plus forte qu’il se pourra pour lui persuader que, s’il donne sa voix aux conservateurs, il vote pour la guerre [...] »

Souvenons-nous de l’indication tactique donnée par Sarcey :
« il ne faut qu’une idée bien nette, bien juste, bien claire, répandue et soufflant à travers les villages, pour établir dans les masses électorales de la campagne un courant d’opinion qui emportera toutes les résistances : avec un ministère clérical, on risque d’avoir la guerre avec l’Italie. Veux tu, ô paysan, qu’on envoie ton fils se faire tuer ? Vous verrez ce que répondra le paysan français, si la question se pose en ces termes. »

À Berlin, un puissant compère [Bismarck] va s’employer à la poser ainsi ; telle est la collusion qui s’établit entre Bismarck et les républicains. Sarcey avait raison : la peur de la guerre était un cri électoral très efficace. [26]

La réaction catastrophique d’un duc de Broglie révolutionnaire malgré lui

Broglie veut réagir contre ces effets vicieux du jeu parlementaire. Archétype de ces catholiques contre-révolutionnaires qui tentent d’utiliser les institutions nées de la Révolution pour la combattre, jamais il ne remet en cause le jeu parlementaire. Pour maintenir son ordre moral, il essaye alors de trouver dans le parlementarisme un remède au parlementarisme en créant une seconde chambre, le Sénat, constituée par des sénateurs élus à partir de ces bastions conservateurs que sont les villages. En effet, les conseils municipaux étaient restés jusqu’ici sous le contrôle direct du gouvernement, à l’écart de toute politique parlementaire et de lutte des partis. Le duc de Broglie a donc l’idée d’introduire dans le système parlementaire ces conservateurs pour constituer à l’intérieur du système un rempart de l’ordre moral contre l’essor du radical-socialisme. Placer dans les institutions républicaines des hommes vertueux suffirait pour les conserver dans une bonne direction.
Ainsi Broglie pense mettre le village conservateur au sein de la République pour la rendre conservatrice, et... c’est exactement l’inverse qui se produit. Gambetta, grande figure du radical socialisme, principal opposant au duc de Broglie, se réjouit ainsi de cette manœuvre qui se veut très habile et qui s’avérera catastrophique :

Voyez vous à quel point il faut que l’esprit de démocratie ait envahi toutes les cervelles et pénétré jusqu’à nos adversaires les plus avérés, pour que nos législateurs aient assignés pour origine au Sénat qu’ils voulaient établir les trente six-mille communes de France ? Admirez, en effet, les conséquences et la portée d’une telle loi ! Voilà des communes qui, jusqu’ici, ont été tenues en tutelle, qu’on avait sévèrement exclues de la politique, dont on a fait surveiller toutes les délibérations dans le but d’empêcher la politique d’y pénétrer et d’y tout transformer ; voilà des communes qui, aujourd’hui, ne vont pas faire une élection de conseiller municipal sans s’enquérir auparavant des opinions politiques de chaque candidat, sans savoir, par avance, dans le cas ou il aurait à participer à une élection de sénateur, quels seraient son vote, ses tendances, ses opinions [...] [27]

Et Daniel Halévy commente :

Ils [les conservateurs] avaient cru, faisant ainsi, installer le village au cœur de la République. En réalité, ils avaient porté la République dans le village. [28]

Léon XIII fera exactement la même erreur quelques années plus tard : en mettant les catholiques dans la République, il mettra la République dans l’Église, et l’immanence politique de la démocratie engendrera l’immanence théologique du modernisme naissant pour triompher au Concile Vatican II.

Bilan de cette deuxième tentative de parlementarisme contre-révolutionnaire

Quel bilan peut-on tirer du gouvernement républicain de l’ordre moral ?

  • le radical-socialisme progresse jusqu’à devenir majoritaire — les fils de la Révolution sont chez eux en république.
  • Tous les effets bénéfiques de l’assemblée de 1871 sont balayés dans le quart de siècle qui suit, de 1880 à 1905 : expulsion des ordres enseignants, retrait des crucifix dans les lieux publics, lois sur le mariage civil et le divorce, affaire des fiches, laïcisation des hôpitaux, séparation de l’Église et de l’État, spoliation par les inventaires etc.
  • Les élus « conservateurs » de 1871 sont éliminés de l’horizon politique en quelques années de jeu électoral, non pas pour abstentionnisme, mais au contraire pour être rentrés dans les institutions élaborées pour et par la Révolution.

Le duc de Broglie représente bien le modèle même du contre-révolutionnaire convaincu que le salut consiste à se rendre maître du jeu parlementaire. C’est cette conviction largement partagée qui a empêché, entre autre, la restauration d’une institution monarchique traditionnelle avec le roi Henri V. Pourtant, les échecs de Broglie et de Villèle ne sont pas parvenus à démystifier l’illusion de la lutte électorale qui demeure, malheureusement encore aujourd’hui, l’obsession de nombreux catholiques et monarchistes.

La « bonne » assemblée de 1919 ou Chambre bleu horizon

Toujours le chantage à la guerre pour mobiliser l’opinion

En 1919, la France élit une Chambre encore une fois à forte majorité conservatrice (environ 80%). Paradoxalement, elle se remet aux mains d’un homme de gauche, un vieux routier de l’anticléricalisme : Clemenceau. Celui-ci fait si bien le jeu des radicaux-socialistes qu’une réaction se produit — grâce en partie à Léon Daudet — réaction qui porte au pouvoir Poincaré.
Pourtant, cinq ans après, s’instaure le Cartel des Gauches grâce à un scénario identique à celui de 1871, le chantage à la guerre. En effet :

  • Après la boucherie de la Grande guerre, les Français veulent la paix,
  • la gauche se lance dans le pacifisme à outrance à la suite de Briand.
  • la même équation réapparaît : voter à droite, c’est déclarer la guerre à l’Allemagne. Pour préserver la paix, il faut voter à gauche, pour Briand, champion du pacifisme. C’est le traité de Locarno, avec à la clé, l’invasion nazie de 1939, troisième défaite historique de la France depuis 1815.

Une fois de plus, l’action des catholiques et/ou monarchistes à la Chambre est nulle. Léon Daudet, qui fut peut être le député anti-système le plus actif et le plus brillant pendant cette période, dira quelques années plus tard qu’il a perdu cinq années de sa vie au Parlement.

Bilan : Trois « bonnes » assemblées, trois échecs

Les preuves expérimentales de l’illusion démocratique

Les exemples précédents démontrent empiriquement que tenter d’utiliser les institutions nées de la Révolution pour rétablir un ordre traditionnel ne contribue en réalité qu’à faire progresser la Révolution. Si un Charles Maurras succombe lui aussi aux sirènes de la modernité — entre autres, par son refus du droit divin —, [29] il fait preuve en revanche d’une parfaite lucidité quand il dénonce dans les années 1930 le phénomène dépressif du jeu parlementaire sur la contre-révolution :

Ces hommes hier si dévoués, bons sergents de la lutte électorale légale, calculent l’effort fait, le travail prodigué, l’argent dépensé et le résultat vraiment misérable, obtenu : sur le plus grand nombre de points, quelques centaines et, au plus, quelques milliers de voix arrachées momentanément à l’adversaire. Un nombre de sièges insignifiant [...] il se trouve que l’on a pu jeter de ci de là quelques petites gouttes d’eau sucrée dans une véritable rivière de vitriol. Sérieusement, qu’est ce que tout cela ? Qu’est ce que cela peut ? Je parle bien évidemment du nombre ; sur le plan de la force numérique [...] mais du point de vue de la qualité, cela est plus désespérant s’il se peut. Car là, pour avoir le nombre (hélas, un bien petit nombre), on est induit, partout, à sacrifier le programme... la volonté de grouper le plus de monde et de paraître moins réactionnaire détermine dans toute la série des « bons » candidats un état d’inhibition et de timidité [...]

À cela on répond qu’un siège qui serait occupé par un méchant homme l’est, cette fois, par un homme de bien. Mais un homme de bien en délicatesse secrète avec ce qu’il juge bon, raisonnable, utile, nécessaire, garde t-il un titre à son nom ? [...] Il semble bien que leur autorité morale ne sert qu’à accréditer le mal et à introduire le pire. Ce glissement à gauche les perds, et avec eux perd tout. [30]

Le philosophe catholique français Georges Fonsegrive (1852-1917) énonce cette vérité :

lutter révolutionnairement contre la révolution, c’est encore travailler pour elle. [31].

« Lutter révolutionnairement », autrement-dit lutter en utilisant les moyens mis en œuvre par et pour la Révolution, les moyens de la démagogie parlementaire. Joseph de Maistre avait dit que la contre-révolution n’était pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution. [32]

Clairvoyant, Louis de Bonald oppose de façon opportune le régime de conseil de la monarchie traditionnelle au régime d’opposition parlementaire, forcément corrupteur. Lui qui a pratiqué ces assemblées composées majoritairement de braves catholiques et d’hommes valables, disait à leur propos :

Le chancelier de l’Hôpital, Sully, d’Aguesseau, ont été de sages conseillers des rois, mais je ne crains pas de soutenir que quatre ou cinq cents personnages tels que l’Hôpital, Sully, ou d’Aguesseau réunis en assemblée délibérante seraient bientôt divisés en majorité et minorité et finiraient par faire une opposition où l’on pourrait ne plus reconnaître leur raison, ni peut-être leur vertu. [33]

Pour reprendre une image bien connue des lecteurs de Tolkien (1892-1973) dans son Seigneur des anneaux, le parlementarisme de la modernité peut s’identifier à l’anneau de pouvoir du démoniaque Sauron qui s’oppose au roi légitime Aragorn. Comme cet anneau, le parlementarisme corrompt immanquablement celui qui tente de l’utiliser, même pour le bien. Autrement dit, le parlementarisme ne peut que l’emporter mécaniquement sur le défenseur de la société traditionnelle qui prétend le maîtriser. Ce ne sont donc pas seulement les hommes qu’il faut réformer, ce sont bien les institutions. Pour ce faire, il existe un autre anneau, l’anneau d’autorité — ou anneau de légitimité — dont parle le philosophe et sociologue catholique Antoine Blanc de Saint Bonnet (1815-1880) :

La légitimité des rois est l’anneau par lequel les nations se rattachent à Dieu pour demeurer vivantes et honorées. [34]

Le mythe des « bonnes républiques »

Les arguments massue des bons sergents de la lutte électorale

Malgré toutes ces expériences déplorables, il existe toujours de « bons sergents de la lutte électorale » — que ceux-ci soient clercs, simples fidèles ou monarchistes parlementaires — pour vous exhorter à voter ou à manifester pour « faire pression sur l’opinion ».
Si vous leur rappelez les échecs des assemblées regroupant une immense majorité de contre-révolutionnaires et dont l’action n’a aboutit qu’à faire avancer la Révolution, ils vous répondent immanquablement d’un air entendu que les échecs ne doivent pas masquer les réussites. Car il y a des réussites ! Trois réussites sont régulièrement citées par nos contradicteurs, tant il est vrai, comme le disait socialiste Gambetta, que :

l’esprit de démocratie a envahi toutes les cervelles et pénétré jusqu’à nos adversaires les plus avérés. [35]

Quelles sont ces réussites ?

  • Garcia Moreno avec la République de l’Équateur,
  • Salazar au Portugal, et
  • la démocratie Suisse.

Cas n°1 : La « bonne république » de Garcia Moreno

Qu’en est-il de Garcia Moreno ? Il est élu effectivement, agit pendant quelques années, consacre même son pays au Sacré-Coeur, puis meurt assassiné l’année suivante. Le parlementarisme suit alors son cours et détruit tout le bien que cet homme exceptionnel a réalisé.
Peut-on vraiment alors parler de vertu politique ? La vertu étant l’habitude du bien, un acte vertueux isolé dans un océan de mal peut-il être appelé vertu ? Que sont les quelques années de gouvernement du président Moreno à l’échelle d’un pays ? « quelques petites gouttes d’eau sucrée dans une véritable rivière de vitriol ». Si peu d’effets si vite détruits ne constituent pas une habitude politique, une vertu politique. Garcia Moreno prouve plutôt l’inaptitude intrinsèque des institutions démocratiques à produire le bien et leur aptitude naturelle à engendrer le mal.

Cas n°2 : La « bonne république » de Salazar

Et Salazar ?
Celui-ci est resté plus de quarante années au gouvernement du Portugal, soit presque deux générations. Il a réellement marqué son pays et personne ne ne peut lui reprocher d’avoir été inefficient. Mais qu’en est-il réellement ?
Voici ce qu’un Adrien Loubier, dans son livre Échec au ralliement, dit au sujet de ce qui est parfois présenté comme une réussite du parlementarisme.

Pour obéir au ralliement de Benoit XV, on fonde et on organise au Portugal un grand parti politique, le Centre catholique. Salazar y adhère et comme il est brillant, il est élu député. Il participe alors à une séance de l’assemblée parlementaire. Je dis bien une séance, celle du 2 décembre 1921. Pas deux ! Une seule ! En sortant, il démissionne et rentre chez lui à son université de Coimbra. En une journée il a compris cette évidence que Léon XIII n’était pas fait pour comprendre, et que son disciple Piou n’avait toujours pas compris après quarante ans d’expérience : le parlementarisme, c’est le fondement de la Révolution, de la démagogie et du désordre, comme l’autorité est le principe de l’ordre. Le 12 juin, Salazar est arrivé à Lisbonne où on lui a confié le portefeuille des finances. Au bout de cinq jours, il exige le contrôle total de ces dernières (c’est-à-dire les pleins pouvoirs). On les lui refuse.
— « À quelle heure y-a-t-il un train pour Coimbra ? » demande Salazar.
— « Dans deux heures » répond un huissier. Salazar prit ce train. [36]

Il est finalement rappelé à la tête du gouvernement, non par une élection, mais par le général Costa, suite à un coup d’État. Il obtient les pleins pouvoirs. S’il reste, c’est d’abord comme monarque, puis comme élu. Ce qu’il prouve, c’est bien plutôt l’inefficience de toute expérience parlementaire, et la nécessité de quitter le cadre parlementaire pour agir efficacement.

Bilan : Le gouvernement de Salazar ne saurait en aucun cas constituer l’exemple d’une « bonne république », mais bien celui d’une faible monarchie — faible par sa durée, faible par son incapacité à s’inscrire dans le temps comme le ferait une institution.

Cas n°3 : La « bonne république » suisse.

Et la Suisse ? Il est vrai que la Suisse, non seulement existe depuis plusieurs siècles, mais encore n’a jamais connu d’homme fort ni de monarque comme Salazar. Elle est née en 1291, date du serment de Grütli qui consacre la ligue de trois cantons forestiers (Uri, Schwitz, Unterwald, appelés également les « Waldstaetten »). De telles ligues se constituent un peu partout en Europe à l’intérieur du Saint Empire, elles regroupent des communautés libres qui s’associent pour se défendre, et demandent à bénéficier de l’immédiateté impériale. De fait, la Suisse reconnaît l’autorité du Saint-Empire, jusqu’en 1648, date du traité de Westphalie.

Cependant, il ne faudrait pas se leurrer, la démocratie directe des premiers cantons se révèle radicalement différente de la démocratie moderne. La notion d’égalité par exemple, lui est complètement étrangère : il y a dans ces cantons une aristocratie, une bourgeoisie, des paysans libres. On y trouve également des grands féodaux, au moins dans les premiers siècles. Le régime officiel de la Suisse est d’ailleurs le patriciat, qui n’est aboli qu’en 1848.
Le grand historien suisse Gonzague de Reynold (1880-19701), professeur à l’université de Fribourg, rédacteur à la Gazette de Lausanne, met bien en relief cette différence radicale entre les institutions des premiers cantons fondateurs de la Suisse et la démocratie moderne :

Il y aurait anachronisme aussi [...] à parler de démocratie à propos des grands ancêtres : c’est costumer Danton en Guillaume Tell. Pour qu’il y ait démocratie, il faut, au point de départ, individualisme et idée d’égalité. Ce sont deux conceptions parfaitement étrangères au moyen âge en général, aux Waldstaetten en particulier. [37]

La « démocratie » des ligues expose ces dernières à une certaine fragilité due à un manque d’unité, ce qui explique leur disparition progressive, à telle enseigne que la Suisse fait figure d’exception par sa remarquable longévité. Contrairement aux grandes unités politiques qui naissent en Europe (France, Angleterre, Espagne, Savoie, Prusse, etc.), la Suisse ne connaît pas de dynastie, et c’est bien cette particularité — signe ou cause de faiblesse politique — qui l’oblige à la neutralité.
Gonzague de Reynold écrit à ce sujet :

La neutralité perpétuelle n’est pas un idéal, malgré nos efforts pour lui mettre une auréole et en faire une mystique. Elle est le signe d’une faiblesse, d’un renoncement, d’une infériorité. Inutile de nous faire des illusions la dessus. [38]

Le manque d’unité de la Suisse sera même un facteur de désordre qui menacera jusqu’à l’existence du pays. Si en France la Providence nous envoie sainte Jeanne d’Arc pour nous protéger des Anglais, saint Nicolas de Flue est envoyé à la Suisse pour protéger la Suisse contre les Suisses. La guerre sévit en effet entre les cantons d’origine :

  • d’un coté il y a ceux qui conservent des institutions politiques peu développées, avec une économie rurale et forestière
  • de l’autre, ceux plus riches, avec des villes commerçantes, dirigées par un patriciat.

Ce sont en effet les cantons où domine le patriciat qui sont les plus puissants, et ont tendance à supplanter et pressurer les cantons d’origine. La démocratie reste adaptée dans les cantons ruraux, avec le Parti des bêtes à cornes et le Parti des bêtes à pieds fourchus, mais dès que la civilisation se développe, avec le commerce, les échanges et les exportations, le régime politique est celui du patriciat.

L’absence de dynastie, cause de sa faiblesse et origine de sa neutralité, laissera toujours la Suisse sous l’influence de ses grands voisins : on y parle trois langues et pratique deux religions. Gonzague de Reynold le reconnaît :

Nous sommes déterminés par l’Europe [...] Il est vain de vouloir échapper aux grands courants qui traversent l’Europe. [39]

L’influence de l’extérieur est même si importante que lorsque l’Europe bascule dans la Révolution entre 1789 et 1848, la Suisse suit la même pente : le patriciat est aboli en 1848. En réalité, la particularité de la Suisse n’est pas d’avoir une démocratie telle qu’il en existe partout aujourd’hui, c’est plutôt d’être en Europe le pays qui a le moins évolué politiquement depuis l’Empire romain : le principe des peuples conjurés — de cum-juratio, avoir juré ensemble d’être unis pour se défendre —, ce principe de peuples associés dans le cadre de l’impérium, est celui qui a produit la pax romana et le destin de la Suisse sera de rester un facteur de paix dans une Europe déchirée par les luttes entre les grands pays émergents après la disparition de l’Empire romain.

Lorsque la notion d’impérium disparaît peu à peu et que l’Europe se réforme en grand ensembles politiques, la Suisse demeure neutre. Le drapeau de la Suisse, même s’il a été choisi à la suite de la Révolution de 1848, rappelle son origine catholique et impériale  : l’empereur Robert de Hohenstaufen avait concédé au canton de Schwitz, un des trois cantons conjurés par le serment de Grütli, le droit de porter les couleurs de l’Empire, la pourpre romaine, avec en quartier la croix blanche, celle que Constantin avait mise sur son labarum. C’est ce canton qui a donné son nom et son drapeau à la Suisse. La fête nationale de la Suisse est d’ailleurs le 1er août, date du serment de Grütli et date de la victoire de Constantin sur Maxence par laquelle l’Empire romain est devenu chrétien suite à la célèbre apparition « In Hoc Signo Vinces ». Nous sommes donc très loin de la démocratie de Robespierre et du drapeau bleu blanc rouge.

Vouloir aujourd’hui justifier l’utilisation en France d’institutions produites par le siècle des Lumières sous prétexte que la Suisse aurait connu le bien commun avec ce type d’institutions constitue donc un anachronisme complet. C’est ignorer et l’histoire de la Suisse et l’histoire de la France. C’est écarter les faits pour faire table rase du passé. Non, pas plus la Suisse que Salazar ou Moreno ne peuvent absoudre la démocratie de 1789, de ses tares et de ses vices. Mais cela ne suffira sans doute pas à convaincre les « bons sergents de la lutte électorale ».

Derniers arguments des sergents de la lutte électorale

Au secours des « bons sergents » : l’art du possible.

Si vous leur rappeler aujourd’hui que la pratique des institutions parlementaires et démocratiques a toujours produit le mal depuis qu’elles existent, que même avec une énorme majorité de contre-révolutionnaires, ces institutions ont toujours gardé le sceau de leur origine et de leur fin — celle des droits de l’homme et de la Révolution — que jamais une action efficace et durable n’a pu être réalisée par ces moyens, si vous leur rappeler toutes ces vérités, ces « bons sergents de lutte électorale » vous répondront :

  • que la politique est l’art du possible,
  • que la monarchie étant impossible, elle est condamnée,
  • que seule l’action dans le cadre des institutions parlementaires est désormais capable de procurer un bien politique.

Il y a dans ce raisonnement deux erreurs.

La république possible ? oui, pour le mal !

Admettons momentanément que la monarchie soit impossible. Si la majeure est bonne (« la politique est l’art du possible »), il n’en reste pas moins que cette « possibilité » de la lutte électorale a toujours été pour le mal. L’impossibilité supposée de la monarchie ne rend pas la république vertueuse ni même apte à la vertu politique. S’il y a une possibilité des institutions républicaines, une puissance de ces institutions, c’est une puissance au service du mal, et utiliser cette puissance, c’est se mettre au service du mal. Ce n’est parce que le malade ne veut pas du remède qu’il faut lui administrer du poison. Si la France ne veut pas de la monarchie, est ce une raison pour l’empoisonner encore plus en apportant à ce vice radical du parlementarisme la caution des contre-révolutionnaires ? Non, une impossibilité supposée de la monarchie n’enlève rien aux vices des institutions républicaines, ni aux vices de ses fruits, qui seront toujours ceux de la Révolution.

La monarchie, impossible ?

Mais pourquoi déclarer la monarchie impossible ? Parce que le peuple n’en veut pas ? C’est encore une fois se placer sur le terrain de l’ennemi, celui de la souveraineté populaire, qui ne correspond à aucune réalité.
Depuis deux cents ans, combien compte-t-on de changements de régime ? Pourtant, aucun n’est dû à un processus parlementaire ni à une volonté populaire. Ce ne sont donc ni la volonté populaire ni le jeu parlementaire qui rendent possibles ou impossibles les changements de régimes. Cicéron disait que l’homme politique doit savoir utiliser le « junctura rerum » pour agir, le joint des choses. On pourrait traduire par « concours de circonstances ». Mais la traduction est trop faible. Le joint des choses est plus précis : s’il y a bien des éléments qui dépassent la volonté humaine dans un concours de circonstances, c’est à l’homme néanmoins de trouver ce joint et d’y insérer son action. Le junctura rerum n’ignore pas le concours de circonstances mais rappelle la nécessité du travail de l’homme, de son intelligence. Ceux qui ont pris le pouvoir depuis Napoléon jusqu’à Léon Gambetta ont bien su utiliser ce « joint des choses ». Il faut donc commencer par ne pas croire aux vertus de la démocratie. Yves-Marie Adeline remarquait fort justement que :

Rien n’est moins consensuel que la sagesse, il n’y a que l’autorité qui l’impose. Le consensus produit par l’institution n’est donc pas dans la décision de chacun, mais dans le bénéfice que tous retirent de son existence. [40]

Pour réformer la société, utilisons la démocratie !

Étonnante situation de ceux qui affirment vouloir ramener la société vers le règne social de NSJC, et qui commencent par se mettre dans les voies de la Révolution, en imitant ceux qu’ils prétendent combattre. Il est toujours possible d’écarter les faits, d’ignorer l’histoire des « bonnes assemblées » menant à des désastres, de tronquer l’histoire Suisse ou celle de Salazar, mais écarter les faits, n’est-ce pas le point de départ de la Révolution ? Le très subversif Jean-Jacques Rousseau ne déclare-t-il pas :

Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. [41]

C’est ce que font les bons sergents de la lutte électorale lorsqu’ils ignorent l’histoire et les faits. Pour quel objectif ? Pour justifier une participation aux moyens politiques de la Révolution, une participation au jeu du parlementarisme. Ils prennent le point de départ de la Révolution (écartons les faits), utilisent les mêmes moyens (ses institutions) : pourquoi s’étonnent-ils alors d’arriver au même endroit, au même but, au « progrès » de la philosophie des Lumières ?

La seule solution : l’institution politique Très Chrétienne

Il faut bien s’y résoudre car les faits sont têtus : toute société qui abandonne le principe d’autorité (gouvernement d’un chef légitime aidé de son conseil) pour celui du parlementarisme (gouvernement de la volonté générale par le biais d’une assemblée délibérante) hypothèque gravement sa survie même. Combien de bons catholiques, sincèrement antilibéraux, s’adonnent en réalité à un libéralisme pratique en prétendant user impunément de la forme de la société révolutionnaire sans vouloir considérer la fin pour laquelle cette forme a été conçue ? La conviction que la vérité se trouve dans la majorité conduit immanquablement à la libéralisation maximale, à l’autonomie de l’homme par rapport à Dieu, la volonté de l’homme devient toute puissante. Il est vrai que la hiérarchie religieuse donne elle-même le mauvais exemple en troquant les principes traditionnels pour ceux de la Révolution :

  • la référence aux droits de l’homme a remplacé le droit naturel et divin.
  • la dignité de l’homme a remplacé la dignité de l’homme qui agit bien (celle de l’homme vertueux) ; désormais, l’homme est digne par nature, indépendamment de son agir, il est bon par soi — comme un Dieu en quelque sorte.
  • l’autorité de l’évêque est remplacée par le pouvoir décisionnaire de l’assemblée délibérante, c’est la collégialité.

On ne comprend pas une telle capitulation devant l’ennemi, surtout quand on en observe les fruits : la déchristianisation des sociétés occidentales. Le ministre socialiste Vincent Peillon se rie d’eux, lui qui, parfaitement conscient de l’enjeu, cite Bonald :

la Révolution a commencé par la déclaration des droits de l’homme, [...] elle ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. [42]

Oui ! il rie avec Léon Gambetta de ces « adversaires les plus avérés » dont « l’esprit démocratique a envahi la cervelle », de ces catholiques qui ne comprennent pas que « l’empreinte catholique [...] ne s’accommode pas de la République » ; ils rient parce qu’ils savent qu’ils ont déjà gagné, ce n’est qu’une question de temps, la forme menant toujours à la fin pour laquelle elle a été conçue. La « bonne république » tant rêvée n’est et ne restera donc qu’une utopie, elle n’a jamais existé nulle part. Pourquoi réussirait-on aujourd’hui ce que des assemblées catholiques, dans des conditions autrement plus favorables, n’ont pas réussi ? Non, il n’y a aucun espoir : il faut désespérer de la bonne république ; désespoir nécessaire qui a pour corollaire un immense espoir dans la restauration des institutions Très Chrétiennes.

Si cela nous semble si difficile aujourd’hui, c’est parce que nous sommes des êtres sociaux et qu’il n’est pas naturel de penser contre ceux qui nous entourent.
Développer la pensée naturelle conforme aux faits, libérer la pensée réaliste du joug de l’opinion, répond pourtant à un impératif de survie. Nous sommes donc invités à un véritable héroïsme comme le souligne Gonzague de Reynold :

Il y a un autre héroïsme que celui de la mort : l’héroïsme, plus difficile et rare, de l’intelligence. Cet héroïsme là ne se cultive ni dans les parlements ni dans les conseils. S’il avait velléité d’y croître, on l’étoufferait dans l’urne électorale. Le problème qui se pose est donc un problème d’intelligence et d’intelligence politique [...] Ceux qui n’ont pas d’idées [...] seront nécessairement victimes d’idées fausses. [43]

En 1796 Joseph de Maistre mettait déjà en garde contre ces idées fausses :

Sujets fidèles de toutes les classes, sâchez être royalistes, autrefois c’était un instinct, aujourd’hui ce doit être une science. [44]

Mais la science exige le travail, l’effort, la peine et c’est dans la mesure où nous saurons nous y résoudre que nous pourrons agir, là où nous sommes compétents, là où la Providence nous a placés. Avec une grande lucidité Paul del Perugia déclarait dans son livre sur Céline :

La victoire du matérialisme n’est pas que nous vivions dans un athéisme pratique, mais que les points d’appui que la Grâce trouvait dans notre nature aient été ruinés. [45]

Si nous voulons vaincre le matérialisme politique et restaurer ce magnifique point d’appui de la Grâce qu’était la monarchie Très Chrétienne, il faut lutter. La seule cause qui soit désespérée est celle de la bonne république.

Ceux qui douteraient de l’opportunité du combat ou des chances de réussite, peuvent méditer ces paroles que sainte Jeanne d’Arc adressait à ceux qui doutaient déjà de la légitimité :

Les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire.

« Batailleront » : ce n’est pas du passé, c’est du futur, ce n’est pas un conseil, c’est un ordre.

[1Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, I, 15, 1. Cité par Denis Sureau dans « Retour à la politique, l’impossible neutralité des chrétiens », La Nef, DMM, 1995, p. 103, (« In omnibus enim quae non a casu generantur, necesse est formam esse finem generationis cujuscumque. », Summ.Theo. diligenter emendata Nicolai/Sylvii/Billuart, et C.-J.Drioux, Decima Sexta, 1856). Aussi « En toutes choses qui ne naissent pas au hasard, il y a nécessité que la forme de l’être engendré soit la fin de la génération. », in Somm. Théol., A.-D. Sertillanges, O.P., Éditions de la Revue des jeunes, 1933.

[2Aristote, Politique, Livre 1.

[scCicéron, Tusculanarum diputationum, libri IV : « la vertu est la raison même ». Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique 1a-2ae, La loi, question 94 : « il y a en tout humain une inclination naturelle à agir conformément à sa raison. Ce qui est proprement agir selon la vertu. »

[3Aristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1101a , Agora les classiques, Presses pocket, 1992, p. 51-52.

[4La royauté du Christ ne vient pas de ce monde mais lui est donnée par le Père éternel. Jésus précise que Dieu s’est incarné pour affirmer aux hommes sa royauté : « En ce temps-là, Pilate dit à Jésus [...] Tu es donc Roi ? Jésus répondit : Tu le dis, je suis Roi. Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque est de la vérité, écoute ma voix. » Évangile selon saint Jean, XVIII, 33-37.

[5Philippe le Bel, Ordonnance sur l’affranchissement des serfs du Valois, rapportée par duc de Lévis Mirepoix, Le siècle de Philippe Le Bel, Amiot-Dumont, Paris, 1954, p. 5.

[6Richelieu, Testament, Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.

[7Procès-verbal du lit de justice du 3 mars 1766. — Mercure historique de mars, p. 174-181. Cité par J.C.L. Simonde de Sismondi, Histoire des Français, tome XXIX, Treuttel et Würtz libraires, Paris, 1842, p. 360-364.

[8Karl Marx, Œuvres II, Économie II, Économie et philosophie, Éditions Gallimard, Paris, 1968, p.130.

[9Karl Marx, Œuvres III, Philosophie, Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure (1841), Éditions Gallimard, Paris, p.14.

[10Vincent Peillon, Une religion pour la République, la foi laïque de Ferdinand Buisson, Éditions du Seuil, Janvier 2010, p.34-35-36.

[11Stéphane Rials, « Une grande étape du constitutionnalisme européen : La question constitutionnelle en 1814-1815 : dispersion des légitimités et convergences des techniques », in Révolution et Contre-Révolution au XIXe siècle, DUC/Albatros, 1987, p. 126 et aussi in Annales d’histoire des Facultés de droit et de la science juridique, 1986, n°3.

[12Stéphane Rials, « La droite ou l’horreur de la volonté », in Révolution et Contre-révolution au XIXe siècle, DUC/Albatros, 1987, p. 58-59, et aussi Le Débat, 1985, n°33.

[13Marquis de Roux, La Restauration, Arthème Fayard et Cie, 1930, p. 382.

[14Marquis de Roux, op. cit., p. 371.

[15Ferdinand de Berthier, Souvenirs d’un ultra-royaliste (1815-1832), Taillandier, collection In-texte, 1993, p. 287.

[16Ferdinand de Berthier, op. cit., p. 163-165.

[17Ferdinand de Berthier, op. cit., p. 230.

[18Ferdinand de Berthier, op. cit., p. 264-265.

[19Abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV, tome 1, Éditions Delacroix, 2003, p. 277.

[20Abbé Barbier, ibid.

[21Abbé Barbier, op. cit., p. 321.

[22Abbé Barbier, op. cit., p. 549.

[23Abbé Barbier, op. cit., p. 434.

[24Abbé Barbier, op. cit., p. 551.

[25Abbé Barbier, op. cit., p. 585. (Note de la page) : « Ces honteuses et criminelles manœuvres n’étaient que le renouvellement de celles qui s’étaient déjà produite lors de la fameuse alerte de 1875, sous le ministère Buffet. Des documents, aujourd’hui connus de tous, établissent ce que M. Lefèvre de Béhaine, notre ministre à Munich, avait pressenti en écrivant, le 12 avril, à son chef : « Je serais porté à croire que l’attitude du cabinet de Berlin est calculée pour fournir des armes à l’Italie et chez nous, aux partis révolutionnaires, en leur donnant le moyen de se présenter aux populations comme seuls capables de sauvegarder les bienfaits de la paix, soi-disant menacée par les conservateurs et les cléricaux ». »

[26Daniel Halévy, La république des ducs, 1937, p. 304 et sq.

[27Daniel Halévy, op. cit., p. 369.

[28Daniel Halévy, ibid.

[29Cette réserve est émise par Faoudel.

[30Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, Arthème Fayard, 1932, p. 420, article « Élection », tome I. et aussi dans le journal Action Française, 24 avril 1928.

[31Charles Maurras, Lettre du 08 septembre 1900 à Louis Dimier, Enquête sur la Monarchie, NLN, Paris, 1925, p. 238.

[32Cité dans « La révolution dans l’Église, L’Action Catholique », Les dossiers de Renaissance catholique, par Raffard de Brienne, 1992, p. 47.

[33Louis de Bonald, Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits, Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 44-53.

[34Antoine Blanc de Saint-Bonnet, La Légitimité, 1873, p. 443.

[35Daniel Halévy, op. cit., p. 369.

[36Adrien Loubier, Échec au ralliement, Salazar et Benoit XV, 40 ans d’échec à la démocratie chrétienne, p. 61.

[37Gonzague de Reynold, Conscience de la Suisse, Édition de la Baconnière, Neufchatel, 1941, p. 170.

[38Gonzague de Reynold, op. cit., p. 40-41.

[39Gonzague de Reynold, op. cit., p. 187.

[40Y.M. Adeline, La droite piégée, Ad usum, 1996, p. 82.

[41Jean-Jacques Rousseau, De l’inégalité parmi les hommes, « Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes », Librairie de la Bibliothèque Nationale, L. Berthier Éditeur, 1894, p. 32.

[42Louis de Bonald, cité par Vincent Peillon, Une religion pour la République la foi laïque de Ferdinand Buisson, Éditions du Seuil, Janvier 2010, p. 60.

[43Gonzague de Reynold, op. cit., p. 53, 259.

[44Joseph de Maistre, Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre, A. Vaton libraire-éditeur, Paris, 1861, Premier volume, p. 14.

[45Paul del Pérugia, in Céline, NEL, 1987, p. 15.


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