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Louis XVI, ou l’utopie politique de Fénelon

De l’abandon de la monarchie absolue de droit divin
dimanche 15 juin 2014 par Abbé Christian-Philippe Chanut Enregistrer au format PDF

Au cours de son règne, Louis XVI s’acharnera à réaliser l’utopie politique du quiétiste Fénelon, soit une « monarchie de Bisounours » où le roi règne paternellement sur une nation d’enfants sages et satisfaits de leurs rangs. Pour contrer les assauts démocratiques conjugués des Lumières, des jansénistes et des gallicans, au lieu de s’appuyer sur la doctrine monarchique traditionnelle d’un Richelieu ou d’un Bossuet, le Roi recourt à la moderne philosophie du nominaliste agnostique et anti-Lumières David Hume. Mais les ennemis de nos ennemis ne sont pas pour autant nos amis et, faute de principes, Louis XVI doute de cette monarchie absolue de droit divin — qui lui donne pourtant sa légitimité — pour finir par reconnaître la souveraineté de la nation.

La monarchie traditionnelle absolue de droit divin

Le roi est le lieutenant de Dieu désigné par la loi

Il semblerait que la célébration du premier millénaire de l’avènement d’Hugues Capet au trône de France en ait été aussi la première commémoration festive qui s’inscrit dans cette grande bousculade d’anniversaires où la République essaye vainement de tirer un profit civique des grandeurs passées.

D’ailleurs, on imagine mal qu’une monarchie absolue de droit divin célèbre sa fondation dans un homme tout en professant qu’elle ne procède que de Dieu dont le roi est, sur la terre, l’image et le lieutenant.

La fondation de la monarchie capétienne n’appartient pas à Hugues Capet mais à Dieu qui, pour continuer dans le monde l’œuvre entreprise au baptême de Clovis a, par l’entremise de l’Église, élu la famille capétienne comme il avait jadis élu la maison de David par la médiation de Samuel.

Si la royauté de David est la même que celle de Saul, la monarchie des Capétiens est la même que celle des précédentes dynasties puisque toutes procèdent de Dieu et non des hommes ; les différences ne sont que des perfectionnements dans la mesure où, par la monarchie, Dieu poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification.

Remarquons que si cette monarchie est reçue comme un don de Dieu pour aider au Salut, le roi lui-même n’est pas désigné par Dieu mais par la Loi, ou Lois fondamentales du Royaume.

Le symbolisme du sacre

En conséquence, la célébration de la monarchie est moins la célébration d’un événement historique que l’union continuelle à son fondateur, Dieu : la monarchie ne se commémore pas, elle se vit comme un effet de la grâce de Dieu qui, par le sacre, est partiellement déposée dans la personne du roi. Mort à lui-même, le roi est « l’homme nouveau » rappelé à la vie pour continuer la « gesta Dei per Francos » commencée à la chrismation du baptême de Clovis et, selon saint Thomas d’Aquin, il est

dans son royaume, comme l’âme dans le corps et comme Dieu dans le monde [...] établi pour exercer dans son royaume l’office de juge à la place de Dieu.

Après les serments, il reçoit l’épée de Charlemagne pour défendre le royaume « par la force du Saint-Esprit », puis il est marqué des neuf onctions par lesquelles Dieu prend possession de son être et, configuré au Christ, il est revêtu des ornements du grand-prêtre pour recevoir les attributs du pouvoir.

Le sacre a longtemps été la seule grande célébration de la monarchie et, pour le reste, il suffisait de s’attacher au mystère du Christ dans le cycle liturgique pour honorer la monarchie absolue de droit divin dont les papes disaient qu’elle était « le miroir de la chrétienté ».

La monarchie de Louis XVI : entre Fénelon et Hume

Louis XVI ne croit plus au caractère transcendant de la fonction royale

1787, l’année du dernier centenaire de l’avènement d’Hugues Capet avant la Révolution française, ne se prêtait guère à la célébration de la monarchie absolue de droit divin dont les principes se détériorent jusque dans l’esprit du roi lui-même qui n’en comprendra la dimension transcendante que dans son martyre où, parfaitement maître de lui, il entend s’offrir en oblation pour son peuple, comme le Christ dont il veut avoir les sentiments : « Tout est consommé » dit-il à l’abbé de Firmont avant d’emprunter son bréviaire pour lire au moins le psaume XXI (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »), il pardonna aux auteurs de sa mort puis, enfin, poussa un grand cri et mourut.

Un roi élevé selon les principes quiétistes de Fénelon

Éduqué selon les meilleurs principes féneloniens qu’il a d’ailleurs merveilleusement assimilés, Louis XVI est le parfait roi de cette monarchie mythique qui règne paternellement sur une nation d’enfants sages et satisfaits de leurs rangs.

Son gouverneur, La Vauguyon, forma sa morale politique avec le Télémaque de Fénelon à quoi il ajouta

  • Les devoirs d’un prince réduits à un seul principe de Moreau,
  • Essai d’une institution du droit public de d’Aguesseau,
  • Institution d’un prince de Duguet et
  • Les lois civiles dans leur ordre naturel de Domat où Louis XVI s’imprégna de deux idées jusqu’ici inconnues de la monarchie : l’égalité naturelle et le paternalisme royal.

Un roi influencé par Hume, philosophe anti-Lumières mais nominaliste

Enfin, pour éclairer davantage les conceptions politiques de Louis XVI, il faut souligner combien il était attaché au philosophe et historien anglais Hume qu’il lira assidûment jusqu’à la fin de sa vie, moins pour y chercher des solutions que pour y trouver la confortation de ses sentiments.

Certes, il serait quelque peu hasardeux de plaider que le roi partageait toutes les idées de David Hume et il y aurait même de l’incongruité à présenter un Louis XVI agnostique qui nierait le droit divin en même temps que les lois naturelles. Cependant, Louis XVI apprécie au plus haut point que Hume bouscule systématiquement les prétentions des Lumières regardées comme de nouveaux et dangereux doctrinaires plus attachés à leurs principes abstraits qu’au bonheur des hommes. Des systèmes des Lumières David Hume ne laissait qu’un champ de ruines fumantes :

  • Il n’y a plus de science, mais seulement la répétition incertaine de cas particuliers.
  • Il n’y a plus de philosophie, mais seulement des interprétations arbitraires de l’inconnaissable.
  • Il n’y a plus de nature, mais seulement une grande inconnue.
  • Il n’y a plus de lois de la nature, mais seulement des apparences que nous interprétons à tort.
  • Il n’y a plus de raison, mais seulement un chaos de sensations.
  • Il n’y a plus de jugements, mais seulement des impressions qui nous semblent plus vives, et que pour cela nous préférons à d’autres.
  • Il n’y a plus de moi, mais seulement un papillotement de présences inexplicables.
  • Ne parlons plus d’un univers réglé par une sagesse dont le reflet devient notre sagesse : parlons seulement d’une poussière de phénomènes.

Comme quelques uns de ses contemporains, Louis XVI ne vit dans ce discours que la débâcle des présupposés philosophiques, ce qui ne fit que le renforcer dans sa foi catholique scrupuleusement et heureusement vécue à quoi il intégrait la morale politique de Hume par féneloniens interposés.

L’intelligence curieuse et scientifique de Louis XVI fut séduite par la curiosité universelle de D. Hume qui ne se proclame attaché qu’aux seuls faits et totalement étranger aux rêveries métaphysiques, ainsi, il ne veut considérer que des réalités où il s’intéresse avec sympathie aux hommes.

Le modernisme conservateur et constitutionaliste de Hume

Résolument conservateur, Hume ignore l’évolution historique et imagine un système politico-moral tout à fait statique fondé sur l’habitude du respect des engagements pris comme condition de sécurité et de prospérité du citoyen. Pour le reste, il est volontiers déconcentrateur et décentralisateur et idéalise un système de représentation censitaire parce que « le seul moyen de rendre le peuple avisé, c’est de l’empêcher de se joindre pour former de grandes assemblées. »
N’ayant aucun sens des lois fondamentales du royaume, il souhaite naturellement qu’on rédige une constitution qu’il regarde comme un ensemble de principes utiles à la stabilité source du bonheur et de la prospérité du peuple dans la sécurité de l’habitude. Il souhaite que ce gouvernement, prudent et modéré, renonce au mercantilisme pour s’enrichir de la prospérité des commerçants plus efficace que les impôts.

De l’importance de l’éducation d’un futur roi

La hantise du destin d’un Charles Ier

Familiarisé avec l’œuvre historique de Hume, Louis XVI sera toute sa vie obsédé par l’infortuné Charles Ier d’Angleterre dont, dès les premières marches de l’adolescence, La Vauguyon lui présentait l’affligeant exemple pour le culpabiliser de son indécision naturelle. Si fort occupé à ne pas devenir un nouveau Charles Ier, il finira par être Louis XVI, bon et honnête roi, sans cesse appliqué à ne pas suivre les mauvais exemples sans pour cela être exemplaire.

Une éducation moderne de culpabilisation source de complexes et d’indécision

Victime d’une pauvre éducation où l’on s’est attaché à réprimer les richesses de sa personnalité pour en faire un coupable, Louis XVI est la parfaite démonstration que le mieux est l’ennemi du bien. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Louis XVI ne se faisait pas de Charles Ier une quelconque image romantique si chère au siècle suivant ; en homme cultivé du XVIIIe siècle, il regardait l’histoire comme une science qui analysait les témoignages et les documents authentiques. Ainsi, même s’il éprouvait une certaine admiration pour la grandeur de la majesté tombée, il restait soucieux d’en connaître les causes pour se les éviter. Loin d’être un nouveau Charles Ier, il en est le contraire :

  • Louis XVI souffrit de toujours vouloir comprendre les autres tandis que Charles Ier mourut de n’avoir jamais voulu les écouter ;
  • Louis XVI souffrit pour avoir eu une trop large idée de la réforme du royaume tandis que Charles Ier mourut de défendre des prérogatives dépassées.

La volonté d’appliquer le modèle fénelonnien

Une politique de rupture avec la tradition capétienne

Il faudrait en finir avec la pusillanimité de Louis XVI pour convenir que, dès le début de son règne, il poursuit l’instauration d’un nouvel ordre des choses selon les principes de Fénelon qui différent sensiblement de la tradition capétienne.

Certes, il ne serait pas raisonnable de présenter un Louis XVI sûr de lui et dominateur qui, le bâton haut, mènerait des trains successifs de réformes, chacun sait trop combien son gouvernement souffrit de son indécision maladive, d’autant plus pénible qu’il se refusait à partager le pouvoir avec ses ministres pour ne point encourir les reproches jadis adressés à Louis XIV par Fénelon :

pour le fond, chaque ministre a été maître dans l’étendue de son administration. Vous avez cru gouverner ; (les ministres) ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l’État pour faire monter jusqu’au comble votre autorité qui était devenue la leur parce qu’elle était dans leurs mains.

Cependant, ce que l’on regarde souvent comme la preuve de la faiblesse de Louis XVI est, au contraire, la trace de sa détermination politique.

Le rétablissement des parlements s’incrit dans la logique fénelonnien

Il est convenu de suivre la décadence du régime en le suivant depuis le rétablissement des parlements jusqu’à la convocation des états généraux en passant par l’assemblée des notables, mais l’on pourrait aussi faire une lecture contraire qui serait une progression du régime, épousant les mêmes étapes pour une fénelonisation du pouvoir dont le point d’orgue serait l’institution permanente des états généraux.

On oublie avec beaucoup trop de légèreté que le rétablissement des parlements avait pour principal objet la paix politique rendue impossible par l’impopularité de Maupeou et que Maurepas réalisa plutôt mieux que mal avec l’efficace collaboration de Malesherbes et de Miromesnil. D’ailleurs, ce rétablissement ne fut pas aussi réactionnaire qu’on veut bien le dire, les neuf édits rédigés par Louis XVI et Miromesnil fixaient de nouvelles règles qui empêchèrent les parlementaires de s’abandonner aux abus dont ils étaient familiers ; de plus, l’institution de la Cour plénière pour juger les parlementaires et la reconstruction du Grand conseil pour suppléer les parlements défaillants plaide en faveur de la nouveauté.

Les chambres ne devaient plus se réunir d’office que pour l’enregistrement des lois nouvelles. Elles conservaient le droit de présenter des remontrances avant l’enregistrement, mais, celui-ci effectué, rien ne pouvait arrêter l’exécution de la loi. On interdisait en outre aux magistrats de suspendre le cours de la justice et de démissionner en corps.

On ne peut pas dire que les magistrats furent enchanté de ce rappel et ils ne manquèrent pas de le manifester en crescendo jusqu’à l’éclatement de 1787.

On n’abandonne pas des principes dans les réformes

La réforme de l’ancien régime était dès lors commencée et s’en va délibérément vers la suppression de la monarchie absolue de droit divin traditionnelle ; Louis XVI aurait pu réussir et passer à la postérité comme le « Père des Peuples » mais il avait déjà abdiqué les prérogatives du roi très chrétien. La monarchie selon Louis XVI n’est déjà plus la monarchie capétienne. Pourtant, dès 1780, le train de réformes marquait le pas pour s’arrêter à l’abolition des derniers lambeaux du servage dans le domaine royal et la suppression du droit de suite. Turgot est remercié et, après l’éphémère Clugny, Necker ne fera pas long feu aux finances. Or, si Louis XVI arrêta là sa réforme, c’était pour la reprendre mieux quand il aurait paré au plus pressé à savoir l’équilibre des nations, si cher à Fénelon, interdit par la suprématie maritime anglaise. Comme tous les hommes politiques français, Louis XVI regardait la politique étrangère comme l’absolu des beaux-arts et Vergennes qui partageait ses vues fut le conseiller éclairé de la guerre d’Amérique.

Une politique étrangère selon Fénelon

Il s’agissait, pour réussir la politique étrangère selon Fénelon, de réunir les meilleures et les plus réalistes des « quatre sortes de systèmes » qui garantissent l’équilibre des puissances. Puisqu’on ne peut admettre « l’empire universel » qui consiste à « être absolument supérieur à toutes les autres puissances, mêmes réunies », parce qu’il est contraire aux droits divin, naturel et humain, il faut viser à être « la puissance supérieure aux autres » et, en attendant, à être « une puissance inférieure à une autre, mais qui se soutient, par son union avec tous ses voisins, contre cette puissance prédominante », de manière à devenir « d’une puissance à peu près égale à une autre, avec laquelle elle fait l’équilibre pour la sûreté publique. »

Pour arriver à cet équilibre des puissances et sauvegarder la grandeur de la France, il fallait que Louis XVI devint « l’arbitre de l’Europe » ce qu’il réussit assez bien en renforçant avec l’Espagne le « Pacte de famille » tout en faisant sentir à l’Autriche qu’il n’aimait pas combien elle avait besoin de lui pour ne pas tomber sous les coups de la Prusse et de la Russie. Cette politique fit merveille à Breslau et à Teschen (1779) et Louis XVI eut les mains libres pour faire la guerre maritime à l’Angleterre sous prétexte d’aider les nouveaux États-Unis d’Amérique.

Louis XVI voulait être ce souverain « sans ambition et de bonne foi » qui entendait « s’affermir de plus en plus dans cette sage modération qui vous borne à entretenir l’équilibre et la sûreté commune », assurant pour ce faire « plus de forces intérieures et plus d’alliances au-dehors » non sans vouloir composer des ligues dont il espérait la présidence.

Toutes les nations voisines sont tellement liées les unes avec les autres et au gros de l’Europe que les moindres progrès particuliers peuvent altérer ce système général qui fait l’équilibre, et qui peut seul faire la sûreté publique. Ôtez une pierre d’une voûte, tout l’édifice tombe, parce que toutes les pierres se soutiennent en se contrepoussant

Le Prince aurait alors l’obligation

de prévenir dans son voisin cet accroissement de puissance, qui jetterait son peuple et tous les autres peuples voisins dans un danger prochain de servitude sans ressource [...] Quand une puissance monte à un point que toutes les autres voisines ensemble ne peuvent plus lui résister, toutes ces autres sont en droit de se liguer pour prévenir cet accroissement, après lequel il ne serait plus temps de défendre la liberté commune.

C’est très exactement la cause de la guerre d’Amérique.

Les poisons janséniste et gallican

Des opposants à la monarchie en opposition entre eux

Pour continuer les réformes institutionnelles, il était urgent d’assainir les finances du royaume et d’encourager un système économique, ce que l’on avait déjà commencé dès 1774 avec les lettres patentes sur la liberté du commerce des grains. La guerre finie, Calonne fut appelé à la charge de contrôleur général des finances pour assainir les finances sans lever de nouveaux impôts ni faire des économies purgatives ; la réforme reprend sous un ministre qui intervient tous azimuts jusqu’à ce que l’on convoque l’assemblée des notables où il tombera (1787). Si le huitième centenaire de l’accession d’Hugues Capet à la couronne avait alors été célébré, il serait tombé en pleine contestation de la monarchie dont il était le fondateur et que tous s’accordaient à défigurer pour durer. De tous côtés s’élevait la critique de l’absolutisme royal et l’on demandait une consultation générale de la nation, au nom de principes contraires les uns aux autres.

Pressions démocratiques des Lumières, des jansénistes et des gallicans richéristes

Si les Lumières avaient habitué leurs lecteurs et auditeurs aux idées de la constitution, des corps intermédiaires et de la représentation nationale, les jansénistes avaient mieux fait en faisant pénétrer ses idées dans toutes les couches de la population.

L’originalité des jansénistes tient à ce que, à l’opposé des philosophes, ils sont solidement attachés à la religion et la prennent comme base de raisonnement. La bulle Unigenitus (1713) avait indéfectiblement uni jansénisme et gallicanisme de type richériste en les condamnant ensemble dans les Réflexions morales de Pasquier Quesnel.

Au tout début du XVIIe siècle, Edmond Richer avait professé que l’Église est gouvernée par les évêques comme successeurs des apôtres conjointement avec les curés comme successeurs des disciples selon ce que les Actes des apôtres nous montrent au concile de Jérusalem ; ainsi, l’autorité serait exercée sur la terre par des assemblées représentatives (conciles, synodes) où prêtres et évêques ne se distinguent que par leurs fonctions.

Cet esprit démocratique ne tardera pas, au XVIIIe siècle, de se transporter au plan politique, ce que Quesnel n’a pas fait, ni voulu faire.

Le roi n’est plus le lieutenant de Dieu mais son autorité procède de la nation

Dès 1716, l’abbé Nicolas le Gros, dans Du renversement des libertés de l’Église gallicane dans l’affaire de la constitution Unigenitus, exposait que l’autorité appartenait moins au prince qui l’exerce qu’à la communauté dont le pouvoir est inaliénable en même temps que le droit primitif.

L’abbé Besoigne, dans son Catéchisme sur l’Église pour les temps de trouble (1737) professe que l’autorité législative procède de la nation.

Nicolas Maultrot et Claude Mey défendront les mêmes points de vue avec leur Apologie de tous les jugements rendus par les tribunaux séculiers contre le schisme (1752) mais le plus explicite reste l’abbé Barrai qui publiera en 1754 un Manuel des souverains où il est dit que les souverains sont obligés de regarder l’enregistrement au parlement

comme partie de ces formes d’État, inséparables de l’usage légitime de la législation ; de là dépend pour eux la pleine assurance qu’ils donnent de bonnes lois à leurs peuples ; et pour les peuples, celles qu’ils sont bien gouvernés par les rois.

Quant au roi,

son devoir n’est autre que de se conformer aux lois, d’obliger les autres à s’y conformer ; de veiller pour le bonheur public, de consulter le bien du corps de la nation et des particuliers ; de prévenir l’oppression et de la châtier ; de favoriser les progrès de la vertu et de la récompenser.

Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sont séparés et l’on ne demande plus au roi de préparer les chemins du salut éternel, mais seulement de présider au bonheur terrestre tout en étant le protecteur de la foi et de l’Église, c’est-à-dire du peuple « contre les emprises des ecclésiastiques ambitieux et intéressés ».

Les idées de Maultrot courent toute l’année 1787 et ne s’arrêteront plus, il suffit de lire quelques passages de l’ouvrage qu’il publiera deux ans plus tard pour mesurer que tout est perdu.

Les bons publicistes enseignent que le fonds du pouvoir réside dans la nation ; le prince n’a que l’exécution des volontés générales du peuple. La puissance céleste est donc nécessairement partagée entre la nation et le souverain. Le ciel confère à la nation le pouvoir législatif ; il donne au roi un autre pouvoir, d’une nature toute différente, pour exécuter. [...] Dieu n’avait donc donné au roi que le droit de former des lois de concert avec le peuple, et de les promulguer seul.

L’idéologie de la nation gagne le roi lui-même

Personne ne croit plus trop à la vertu du sacre et chacun conspire plus ou moins consciemment contre l’absolu de droit divin. Plus que tout autre chose, chacun réclame le nouveau souverain remède : les états généraux. Louis XVI ne cède pas, il accourt avec son bon vieux Fénelon sous le trône pour faire pièce à la révolte aristocratique :

Je n’ai rien à répondre à mon parlement. C’est avec la nation assemblée que je concerterai les dispositions propres à consolider pour toujours l’ordre public et la prospérité de l’État.

Malheureusement pour lui, les états généraux de 1789 montreront beaucoup de mauvaise volonté à correspondre aux prophéties de Fénelon dont on sculptera le portrait au fronton du Panthéon entre Voltaire et Rousseau.


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