De l’universalisme de la légitimité Les trois degrés de légitimité

, par  Faoudel

On rencontre des légitimistes dans tous les peuples et dans toutes les religions. En France, des protestants, des musulmans, des juifs — et même des athées — nous contactent pour affirmer leur attachement à la légitimité dans une époque pourtant hostile. Cet engagement, qui dépasse largement le cadre dynastique, revêt donc un caractère plus universel, et amène à une question essentielle : qu’est ce que la légitimité ? Une piste de réponse consiste à partir de ce qui différencie le légal du légitime. Est légal ce qui est conforme à la loi. Est légitime ce qui est conforme à la loi juste. Il y a donc dans le qualificatif légitime une dimension morale non présente dans le terme légal. Mais qu’est ce que la loi juste, et de quelle loi parle-t-on ?

 Les lois de nature

Les espèces vivantes sont différenciées, entre-autres, par des attributs et des comportements qui leurs sont propres.

Les attributs sont adaptés à un environnement donné et induisent des besoins spécifiques. Les feuilles d’une plante constituent un attribut qui lui permet de se nourrir en synthétisant de la matière organique en présence de soleil, d’eau et de gaz carbonique. Supprimer de son environnement un de ces trois éléments provoque la mort de la plante.

Attributs, environnement et comportements sont étroitement liés dans une espèce. Grâce à un attribut spécifique (son groin) le cochon retourne la terre pour y trouver sa nourriture, et il passe naturellement ses journées à fouir. On comprend alors combien les élevages modernes qui empêchent ce comportement — en parquant les porcs sur des dalles de béton nu percées —, violentent leur nature d’animaux fouisseurs. Notons tout de suite que la suppression de l’attribut n’entraîne pas pour autant celle du comportement associé. En effet, modifier génétiquement le cochon pour lui enlever ou pour raccourcir son groin ne changera pas son besoin impératif de fouir inscrit dans sa nature, mais la violence infligée sera pire que le changement d’environnement, car sans solution de retour.

Il est à noter d’autre part, que l’on ne peut impunément contrarier les comportements sociaux propres à chaque espèce sans générer du désordre. Un maître sait bien que lorsqu’il promène son chien en laisse et croise un autre chien, il doit laisser le temps aux animaux de se renifler, de se « saluer ». Abréger ce comportement social du chien conduit les bêtes à l’agressivité.

Examinons à présent les lois de nature chez l’être humain qui est aussi un animal.

 Les lois de nature chez l’homme, ou loi naturelle

L’homme est un animal rationnel

L’homme se distingue des autres animaux par un attribut majeur : la raison. Aussi les anciens donnaient-ils de l’homme cette définition dans l’ordre de l’être :

L’homme est un animal rationnel [1].

Deux facultés indissociables composent la raison :

  • l’intelligence est cette faculté qui permet de lire le monde, d’extraire l’universel dans le particulier, d’identifier le beau, le vrai, le bien… (le mot intelligence vient du latin inter-ligere qui signifie « entre-lier », « relier », autrement-dit : relier les choses ou classer les êtres par delà leurs différences apparentes, mais aussi relier les effets à leurs causes.)
  • la volonté donne le ressort pour réaliser une action malgré les difficultés.

Par l’attribut raison, l’être humain s’affranchit en partie du déterminisme de l’instinct qui conditionne le comportement des autres animaux. C’est pourquoi il n’y a de libre que l’homme raisonnable (on dit aussi « vertueux [2] »), qui dompte ses passions pour s’efforcer de suivre, par delà les difficultés, la boussole du beau, du vrai et du bien.

La morale est la science du comportement qui classe les vertus et les vices correspondants, soit par défaut, soit par excès ; par exemple : le défaut de la vertu de courage est la lâcheté, et son excès – néfaste lui-aussi —, est la témérité… Ceux-là même qui nient l’existence de la morale y recourent pourtant, comme tout un chacun, à longueur de journée. En effet, nous connaissons tous cette petite rengaine qui revient dans la plupart des discussions : « ce n’est pas normal qu’Untel (mon père, mon chef, mon enfant, ma collègue, cette vendeuse, ce fonctionnaire…) agisse comme cela ! » La loi morale est précisément cette normalité invoquée quand nous nous plaisons à dénoncer chez autrui les manquements au bon comportement — qui, quand ils sont volontaires, constituent autant de péchés —, alors qu’en même temps, nous cherchons à dissimuler les nôtres.

Si un animal, mu par le seul instinct, ne saurait être tenu pour responsable de ses actes (il n’est ni bon, ni mauvais), en revanche une personne qui agit conformément à sa nature d’animal rationnel, s’élève en dignité. Pensons par exemple à une mère de famille, seule, éduquant ses enfants malgré les difficultés. A contrario, un homme qui commet des actes de barbarie s’abaisse en dignité, largement au dessous de l’animal, car usant de sa raison, il a opté pour le mal : il a délibérément choisi de contrevenir aux lois de son espèce, aux lois de la nature humaine.

L’homme est un animal politique

Cependant le petit d’homme ne possède qu’en puissance l’attribut raison, il ne peut l’accomplir — autrement-dit développer son intelligence et sa volonté —, qu’au terme d’un processus d’éducation (du latin educare « élever, instruire, faire sortir ») grâce à la société d’autres hommes. La société de ses semblables est donc un bien pour l’homme ; sans elle, la faculté rationnelle demeure embryonnaire. L’homme sans la société est un enfant-loup, soit à peine plus qu’un animal.

La première société qui éduque est naturellement la famille au sein de laquelle le petit d’homme voit le jour.

  • Il y découvre la douceur de l’amour (amours maternel, paternel, filial, fraternel), et comment aimer.
  • Il y découvre l’altérité – en particulier l’altérité sexuée.
  • Il y apprend le respect des différences (caractères, aptitudes intellectuelles et physiques).
  • Il se confronte aux défauts et aux limites des autres, ainsi qu’aux siens propres. Il apprend à tolérer les premiers (on ne tolère qu’un mal), et à corriger les seconds.
  • Il y comprend la nécessité d’un ordre et de règles pour préserver la paix harmonieuse de la famille contre les passions individuelles (violence, vol, mensonge, addictions, individualisme…)
  • Il y expérimente le bienfait de l’autorité du chef de famille, qui s’efforce de garantir cette paix en incitant chacun à agir rationnellement. Secondé par la mère, le père établit la justice, il rappelle le bien et le mal, félicite ou blâme, encourage ou réprimande, permet ou interdit, récompense ou punit.

Mais la famille ne suffit pas, elle ne sait pas tout, elle ne peut pas tout, et le chemin est long pour faire un homme accompli et lui permettre de trouver sa place – surtout dans nos sociétés modernes de grande complexité. Aussi, à l’école, le petit d’homme devient élève : il s’élève sous l’autorité de maîtres.

Pour bien vivre, les familles s’assemblent en villages, en villes, en provinces, et enfin, en Cité politique. La Cité politique est dite « société parfaite » dans le sens qu’elle est autosuffisante pour permettre à ses citoyens d’accomplir leur nature d’animal rationnel. En effet, on peut rencontrer des orphelins, mais on n’a jamais vu d’homme se développer en dehors d’une communauté politique. C’est pourquoi Aristote donne cette définition de l’homme dans l’ordre de l’agir, dans l’ordre moral :

L’homme est par nature un animal politique [3].

De même que le bien commun d’une famille ne peut être préservé que sous l’autorité du chef de famille, de même les activités multiples d’une Cité — la variété des groupements humains qui la composent (provinces, villes, familles, corps de métier, entreprises, associations) — ne peuvent être orientés vers le bien commun que sous la direction d’un commandement ultime : l’autorité politique qui assure l’ordre et la justice en promulguant des lois positives conformes à loi morale, aussi appelée loi naturelle.

La loi naturelle

Les préceptes appris lors de l’éducation se retrouvent dans toutes les civilisations :
aimer ses parents (et plus généralement, respecter l’autorité en ce qu’elle fait grandir, et que nous sommes ses débiteurs), ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, saluer une personne que l’on rencontre, secourir les démunis, etc.
Ces règles de vie, qui découlent de notre nature d’animal rationnel et politique, sont les lois du comportement humain, les lois de l’écologie humaine communément appelées « loi naturelle ».
Toutes les lois positives devraient en découler. Aristote dit :

Les lois font des prescriptions générales, visant l’intérêt commun à tous, ou aux meilleurs, ou aux dirigeants, conformément à la vertu ou selon quelque autre critère de ce genre, de sorte qu’en un sens nous appelons juste ce qui produit et conserve le bonheur et ses composants pour la communauté politique. La loi prescrit
  • d’agir en homme courageux : elle interdit, par exemple, d’abandonner son poste, de fuir, de jeter les armes ;
  • d’agir en homme tempérant : elle interdit, par exemple, l’adultère et la violence ;
  • d’agir en homme doux : elle interdit par exemple, de frapper et d’insulter
  • et ainsi de suite, au regard des autres vertus et des autres vices, tantôt ordonnant, tantôt interdisant […] [4]

Saint Thomas d’Aquin explique plus généralement :

[…] l’homme se sent d’abord attiré à rechercher le bien correspondant à sa nature, en quoi il est semblable à toutes les autres substances : en ce sens que toute substance quelconque recherche la conservation de son être, selon sa nature propre. Selon cet instinct, tout ce qui assure la conservation humaine et tout ce qui empêche le contraire de cette vie, c’est-à-dire la mort, relèvent de la loi naturelle.

En second lieu, il y a dans l’homme une inclination à rechercher certains biens plus spéciaux, conformes à la nature, qui lui est commune avec les autres animaux. Ainsi, appartient à la loi naturelle ce que l’instinct naturel apprend à tous les animaux, par exemple l’union du mâle et de la femelle, le soin des petits, etc.

En troisième lieu, on trouve dans l’homme un attrait vers le bien conforme à sa nature d’être raisonnable, qui lui est propre ; ainsi se sent-il un désir naturel de connaître la vérité sur Dieu et de vivre en société. En suite de quoi appartient à la loi naturelle tout ce qui relève de cet attrait propre : par exemple qu’il évite l’ignorance, ou ne fasse pas de tort à son prochain avec lequel il doit entretenir des rapports, et en général toute autre prescription de ce genre [5].

Mais bien avant saint Thomas, dans la Rome païenne, un Cicéron (106-43 av. J.C.) proclame l’universalité de la loi naturelle propre au genre humain :

Il est une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature, universelle, immuable, éternelle dont les ordres invitent au devoir, dont les prohibitions éloignent du mal. Soit qu’elle commande, soit qu’elle défende, ses paroles ne sont ni vaines auprès des bons, ni puissantes sur les méchants.

Cette loi ne saurait être contredite par une autre, ni rapportée en quelque partie, ni abrogée tout entière.

  • Ni le sénat, ni le peuple ne peuvent nous délier de l’obéissance à cette loi.
  • Elle n’a pas besoin d’un nouvel interprète, ou d’un organe nouveau.
  • Elle ne sera pas autre dans Rome, autre dans Athènes ;
  • elle ne sera pas autre demain qu’aujourd’hui :

mais, dans toutes les nations et dans tous les temps, cette loi régnera toujours, une, éternelle, impérissable ; et le guide commun, le roi de toutes les créatures, Dieu même donne la naissance, la sanction et la publicité à cette loi, que l’homme ne peut méconnaître, sans se fuir lui-même, sans renier sa nature, et par cela seul, sans subir les plus dures expiations, eût-il évité d’ailleurs tout ce qu’on appelle supplice [6].

 Premier degré de légitimité

Énoncé du premier degré de légitimité

Est légitime le pouvoir qui reconnaît l’existence de la loi naturelle, et garantit à ses subordonnés le droit naturel de vivre selon cette loi en édictant des lois positives qui lui sont conformes. Un tel pouvoir est appelé autorité.

Note sur l’autorité dans le cadre du premier degré de légitimité

Un pouvoir dont la vocation est d’élever, d’amener ses subordonnés à bon port, autrement-dit de leur faire accomplir leur nature d’animal rationnel, est appelé autorité.

En effet le mot autorité vient du latin auctoritas, mot qui dérive lui-même de la racine indo-européenne aug exprimant l’idée « d’augmenter », de « faire croître ».

On retrouve cette racine dans :

  • Le mot grec : auxô (augmenter).

Les mots latins :

  • augere : faire croître, augmenter, développer.
  • augustus : saint, consacré, majestueux, vénérable, auguste.
  • auctor : auteur, fondateur, promoteur, créateur.
  • Même si le mois d’août a reçu son nom en l’honneur de l’empereur Auguste, le choix du huitième mois de l’année n’est sûrement pas dû au hasard. En effet, le mois d’août (august en anglais) n’est-il pas le mois qui voit croître et mûrir les récoltes ?

Dans le mot autorité, il y a donc l’idée d’une puissance créatrice, d’une puissance qui fait croître, valorise, fait progresser, l’idée d’une volonté qui cherche à développer en nous cette raison, attribut majeur de notre humanité. C’est, nous le rapporte le sage païen Confucius (500 av. JC), la préoccupation des anciens empereurs de Chine :

Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière, dans leurs États, le principe lumineux de la raison que nous recevons du ciel, s’attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes […] [7]

Telle est bien la mission impartie à l’autorité dans les sociétés traditionnelles, mission
si oubliée de nos jours, où on confond justement les notions de pouvoir et d’autorité. Or, le pouvoir est indéterminé moralement, il peut toujours réduire arbitrairement l’autre à un simple objet. Mais quand le pouvoir identifie dans l’autre une personne et observe cet impératif transcendant de l’élever, il devient autorité et apporte le plus grand service que l’on puisse rendre à un être humain. La philosophe Hannah Arendt (1906-1975) a très bien perçu le caractère transcendant de l’autorité :

La source de l’autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ; c’est toujours de cette source, de cette force extérieure qui transcende le domaine politique, que les autorités tirent leur « autorité », c’est-à-dire leur légitimité, et celle-ci peut borner leur pouvoir [8].

En effet, l’autorité est un pouvoir limité par le transcendance de la loi naturelle. Par ailleurs, c’est précisément parce qu’elle gouverne par la raison, pour élever en raison, que seule l’autorité permet ce miracle de l’obéissance libre. La même Hannah Arendt note :

L’autorité implique une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté [9].

Une société commandée par une autorité est appelée « société hétéronome » — hétéro (autre, ailleurs), nome (loi)) —, parce qu’elle trouve sa loi en dehors d’elle-même, au-delà de toute volonté humaine.

Devoirs réciproques de l’autorité et de ses subordonnés

Exercer une autorité, c’est renoncer à sa tranquillité pour se mettre au service du bien commun, pour maintenir la paix et la justice, et ainsi s’élever en dignité. La contrepartie de ce sacrifice consiste dans le respect et les honneurs qu’on doit à l’autorité. Aristote dit en effet du tenant de l’autorité :

Puisqu’il passe pour n’avoir rien de plus, si toutefois il est juste (il ne s’attribue pas plus de ce qui est bon absolument, sinon ce qui est en rapport avec sa personne : voilà pourquoi il travaille pour autrui, et c’est la raison pour laquelle on dit que la justice est un bien pour autrui, comme il a été dit précédemment), il faut donc lui donner un salaire, c’est-à-dire les honneurs et privilèges. Ceux qui ne s’en contentent pas deviennent des tyrans [10].

Celui qui commande, non pour le bien commun, mais pour son bien propre, est appelé « tyran ». Pire encore ! celui qui profite de son pouvoir pour ordonner ou conduire ses subordonnés à des actes vicieux, est appelé « pervers ».

Conclusion sur le premier degré de légitimité

Ce premier degré de légitimité est acceptable par les athées qui reconnaissent l’existence de la loi naturelle, autrement-dit, qui reconnaissent une écologie de l’être humain comprenant le respect des lois physiologiques, comportementales (morales), ainsi qu’un environnement qui lui est propre.

 Deuxième degré de légitimité

Énoncé du deuxième degré de légitimité

Il n’y a point de loi sans législateur, aussi la légitimité de l’autorité s’accroît quand celle-ci reconnaît l’origine divine de la loi naturelle (voulue par l’Auteur de notre nature) et garantit à ses subordonnés le droit divin de vivre selon cette loi. L’autorité et toute la société rendent alors naturellement un culte à la divinité.

Note sur l’autorité dans le cadre du deuxième degré de légitimité

L’autorité est dite de « droit divin », car elle garantit à ses subordonnés le droit divin de vivre selon la loi naturelle. Bonald (1754-1840) précise :

[…] nous ne voyons le droit divin que dans la conformité des lois sociales aux lois naturelles dont Dieu est l’auteur […] [11].

On comprend maintenant pourquoi l’autorité humaine est aussi appelée « lieutenant de Dieu ». Ce qu’il faut entendre de deux façons :

  • l’autorité tient lieu de Dieu, elle est l’image de Dieu pour ses subordonnés.
  • l’autorité est un subalterne de Dieu, auquel elle doit elle-même l’obéissance.

L’autorité transcendante — l’autorité suprême — s’identifie à Dieu, Auteur des lois de notre nature, et dont la volonté est que chaque créature accomplisse sa nature.
Aussi est-il juste que, non seulement les autorités humaines, mais la société toute entière, rendent les honneurs les plus hauts à la Source de l’autorité, et lui vouent un culte.

Voici pourquoi, dans le Décalogue [12] (qui n’est qu’un énoncé de la loi naturelle confirmée par Révélation divine à Moïse), le commandement « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu l’aimeras plus que tout » est le premier énoncé.

Si un pouvoir édicte des lois non conformes à la loi naturelle, alors on est tenu en conscience de désobéir. Saint Thomas dit :

[…] les lois peuvent être injustes par leur opposition au bien divin : telles sont les lois tyranniques qui poussent à l’idolâtrie ou à toute autre chose en contradiction avec la loi divine. Il n’est jamais permis d’observer de telles lois car, « il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». […] Cet argument vise les lois humaines, contraires au commandement de Dieu ; et contre lequel aucune autorité humaine ne prévaut. Il ne faut donc pas obéir à de telles lois [13].

Conclusion sur le deuxième degré de légitimité

Les considérations précédentes sont fondées sur l’observation du comportement humain et constituent la limite connaissable par les seules lumières de la raison. Ce sont celles d’illustres sages et savants païens pré-chrétiens comme Confucius, Aristote ou Cicéron. Ce deuxième degré de légitimité est donc acceptable par les croyants de la plupart des religions, qui reconnaissent Dieu (ou la divinité) comme Législateur suprême. Pour en connaître d’avantage, il fallait que le Dieu lui-même se manifestât par une Révélation.

 Troisième degré de légitimité

Énoncé du troisième degré de légitimité

La légitimité de l’autorité s’accroît encore quand elle se donne pour modèle le Verbe de Dieu — Dieu unique fait homme, le Christ Roi des rois, aimant et serviteur de tous jusqu’au sacrifice —, et soutient son Église.

Note sur l’autorité dans le cadre du troisième degré de légitimité

Que révèle le Christ dans l’Évangile ?

1) Nous ne sommes pas les esclaves de Dieu mais ses enfants, et Dieu nous aime comme un Père : il souhaite que chaque homme, non seulement accomplisse sa nature d’animal rationnel, mais plus encore, l’aime. L’amour est un caractère indissociable de la relation d’autorité. Jésus nous apprend cette prière au Père éternel : « Notre Père qui êtes aux Cieux ».
Ailleurs il dit :

Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n’a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. (Jean, XV, 12-15)

Mais il est plus exigeant encore, car l’autre peut être un ennemi qu’il faut aussi aimer :

Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les injustes. Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? (Matthieu, V, 43-46)

2) Jésus — à la fois verbe du Dieu unique et archétype de l’humanité — donne l’exemple de la soumission aux autorités naturelles :

  • Il est soumis à Dieu le Père. Même quand Celui-ci lui demande le sacrifice de la croix, il l’accepte librement :
    Abba ! Père ! tout t’est possible : éloigne ce calice de moi ! Mais… : pas ce que je veux, mais ce que tu veux. (Marc, XIV, 36)
  • Il est soumis à ses parents : « il leur était soumis. » (Luc, II, 54.)
  • Il est soumis à l’autorité religieuse, à son tribunal, et accepte sa sentence injuste qui le punit pour avoir témoigné de sa divinité :
    De nouveau, le Grand Prêtre l’interrogeait. Et il lui dit : « Tu es le Christ le Fils du Béni ? » Jésus dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme assis à droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel. » Le Grand Prêtre déchirant ses habits dit : « Qu’avons-nous besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème ? Que vous en semble ? » Et tous le condamnèrent, prononçant qu’il avait mérité la mort. (Marc, XIV, 61-64.)
  • Il est soumis à l’autorité politique [14], à son tribunal, et accepte sa sentence injuste qui le punit pour avoir témoigné de sa royauté :
    Pilate donc lui dit : « Alors tu es Roi tout de même ? » Jésus répondit : « Tu le dis ; je suis Roi. Je suis né pour ceci, et je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque procède de la vérité, écoute ma voix. » (Jean, XVIII, 37)

    Plus loin, alors que Pilate cherche à le relâcher, les Juifs crient :

    « Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de César ! Quiconque se fait Roi, se déclare contre César. » […] Pilate leur dit : « Crucifierai-je votre Roi ? » Les grands prêtres répondirent : « Nous n’avons d’autre Roi que César. » Alors donc, il le leur livra, pour qu’il fût crucifié. (Jean, XIX, 12,15,16)

    Le Christ précise cependant à son juge la source et les limites de son pouvoir :

    « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut. » (Jean, XIX, 9)

    Comprenons : Dieu le Fils se soumet à l’autorité humaine, car celle-ci procède de Dieu le Père, et c’est faire la volonté du Père que de lui obéir. Ce n’est qu’après la Résurrection que Jésus dit :

    Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. » (Matthieu, XVIII, 17)

    C’est donc l’obéissance ultime qui lui vaut, dans un second temps, l’autorité effective ultime.

3) Jésus montre l’exemple de la bonne autorité. L’Évangile rapporte cet épisode du Jeudi Saint :

Lors donc qu’il (le Christ) leur eut lavé les pieds, et qu’il eut repris ses habits et se fut remis à table, il leur dit : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez « Maître », et « Seigneur » ; et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur, et le Maître, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. (Jean, XIII,12-14)

4) Dieu Source et Modèle parfait de l’autorité montre à toutes les autorités humaines l’exemple du sacrifice. L’autorité doit être prête à aller plus loin encore pour servir ceux dont elle a la charge, ainsi l’explique Jésus dans la parabole du bon Pasteur :

Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur offre sa vie pour les brebis. (Jean, X, 11)

Pour sauver les hommes du péché, Jésus accepte le sacrifice de la croix que lui vaut le témoignage de sa divinité devant le Sanhédrin, et celui de sa royauté supérieure devant le gouverneur Pilate. Dieu fait homme s’offre en sacrifice comme Modèle parfait de l’autorité.

Une figure marquante d’autorité humaine dans l’Évangile

Dans l’Évangile, on trouve une belle image de l’autorité humaine en la personne du centurion qui cherche Jésus pour lui demander la guérison de son serviteur :

Seigneur, je ne suis pas digne que tu rentres sous mon toit mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Car je suis moi-même une autorité, ayant sous moi des soldats ; je dis à celui-ci : « Va ! » et il va ; et à un autre : « Viens ! » et il vient ; et à mon serviteur : « Fais cela ! » Et il le fait. (Matthieu, VIII, 6)

Quels enseignements peut-on en tirer ?

  1. le centurion a parfaitement compris le plan de Dieu pour les hommes : il existe une hiérarchie sociale avec des plus forts et des plus faibles. Il appartient aux plus forts de s’occuper des plus faibles, et principalement de ceux dont ils ont la responsabilité.
  2. Il a bien perçu la divinité de Jésus, sinon il ne l’appellerait pas « Seigneur » et ne lui demanderait pas cette chose impensable : la guérison d’une personne par la parole. Il a donc aussi compris que Jésus est le Verbe, la Parole de Dieu, il est Dieu qui se révèle aux hommes. Et Jésus loue son attitude :
    En vérité je vous le dis, chez personne je n’ai rencontré une telle foi en Israël. (Matthieu, VIII, 10)

L’Église, société parfaite surnaturelle

L’Église est une société parfaite surnaturelle instituée par le Verbe de Dieu. Le Christ dit à Simon-Pierre qui pourtant n’est, ni le plus savant, ni le préféré des apôtres :

Tu es pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église.
  • L’Église est une société surnaturelle, car elle est instituée par Dieu lui-même, par révélation. Elle est un canal de la grâce divine pour aider chaque personne à réaliser sa nature, et ainsi son union à Dieu, à sa volonté, malgré le péché originel. Désormais point n’est besoin d’être un sage exceptionnel comme un Aristote ou un Confucius pour agir selon la raison, il suffit d’aimer le Christ, de lui parler cœur à cœur en oraison, et de s’efforcer de suivre l’exemple de sa vie humaine relatée dans l’Évangile.
  • L’Église est une société parfaite, car elle dispose de tous les moyens nécessaires pour accomplir cette mission surnaturelle d’amener les âmes à Dieu. En effet, si l’autorité politique s’adresse à la Cité et sauve collectivement, en revanche la mission de l’Église est de s’adresser à chaque personne individuellement, de lui montrer le chemin du salut par l’enseignement du Christ, et de lui procurer les grâces nécessaires par les sacrements.

Mais quel meilleur témoignage que celui d’un ennemi irréductible et objectif de l’Église peut mieux lui rendre hommage. Le théoricien socialiste et anarchiste Proudhon (1809-1865) reconnaît le caractère unique et rationnel de cette religion catholique qu’il a combattue avec acharnement toute sa vie :

L’Église croit en Dieu : elle y croit mieux qu’aucune secte ; elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l’essence divine, et il n’y a qu’elle qui sache l’adorer. Or, comme ni la raison ni le cœur de l’homme n’ont su s’affranchir de la pensée de Dieu, qui est le propre de l’Église, l’Église, malgré ses agitations, est restée indestructible […] tant qu’il restera dans la société une étincelle de foi religieuse, le vaisseau de Pierre pourra se dire garanti contre le naufrage […] l’Église catholique est celle dont le dogmatisme, la discipline, la hiérarchie, le progrès, réalisent le mieux le principe et le type théorique de la société religieuse, celle par conséquent qui a le plus de droit au gouvernement des âmes, pour ne parler d’abord que de celui-là […] au point de vue religieux, principe de toutes les églises, le catholicisme est resté ce qu’il y a de plus rationnel et de plus complet, l’Église de Rome, malgré tant et de si formidables défections, doit être réputée la seule légitime [15].

Conclusion sur le troisième degré de légitimité

On le voit : la vie humaine est une quête de la rationalité essentiellement orientée à limiter ou résoudre les conflits, et à établir les conditions pour permettre à chaque personne d’accomplir sa nature, de mener une vie paisible et honnête. Tel est bien le message universel de Jésus-Christ, à la fois « la voie, la vérité et la vie » (Jean, XIV, 6).

La loi naturelle est une collaboration de l’homme à la volonté de Dieu, car Dieu lui réclame sa participation par l’usage de sa raison — et donc de sa liberté — à l’accomplissement de sa nature d’animal rationnel.

Par ailleurs, la Révélation nous apporte cette bonne nouvelle : la finalité ultime de la vie humaine consiste en la sublimation de la faculté rationnelle dans la jouissance de la Source du Vrai, du Beau et du Bien, au sein de la divinité, dans un amour et un bonheur parfaits et éternels.

Jésus nous lègue aussi ce commandement social par excellence : aimer le prochain, l’aider et prier pour lui, même quand il s’agit d’un ennemi qui nous veut du mal. Ceci ne signifie pas qu’il faille s’abstenir de le combattre s’il nous met en péril, s’il s’attaque au faible ou au bien commun —, mais par delà les différences, les inimitiés et les oppositions conjoncturelles, il s’agit de ne jamais perdre de vue que l’autre est aussi une créature aimée de Dieu. À ce titre, il a le droit à la rédemption, à la vie éternelle, et nous devons la lui souhaiter.

 Conclusion générale

Dans un monde où partout triomphe l’idéologie des droits de l’homme(-dieu), de l’homme autonome, de l’homme affranchi des lois de la nature, des lois de sa nature et plus généralement de toute loi qu’il ne s’est donnée à lui-même, dans ce monde inhumain, les personnes de bonne volonté doivent s’unir sur les bases objectives du réel.
L’unité minimale des légitimistes repose sur l’affirmation d’une loi de nature, de cette écologie du comportement humain appelée loi naturelle.
Cette unité minimale ne résulte pas de la volonté artificielle d’un groupe idéologique à la manière d’une société de pensée, mais elle résulte de la soumission des intelligences au réel.
Aussi, toute personne adhérant à l’un des trois degrés de légitimité doit être accueillie avec bienveillance comme un authentique compagnon d’arme. Comprenons bien : il ne s’agit pas de se cacher les différences, au contraire, les débats contradictoires sont éminemment souhaitables, mais cela doit se faire sans condescendance, avec honnêteté et charité. Gardons bien à l’esprit que ce qui nous unit est bien plus fort que ce qui nous oppose aux tenants de la modernité, aux tenants de l’homme-dieu.

 L’exemple de la France monarchique

L’autorité du roi vient de Dieu

Richelieu, dans son testament politique déclare :

Dieu étant le Principe de toutes choses, le souverain Maître des Rois, et celui seul qui les fait régner heureusement, si la dévotion de V.M. [Votre Majesté, note de VLR] n’était connue de tout le monde, je commencerais ce chapitre qui concerne sa personne, en lui représentant, que si elle ne suit les volontés de son Créateur, et ne se soumet à ses lois, elle ne doit point espérer de faire observer les siennes, et de voir ses sujets obéissants à ses ordres. Le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États ; et en effet c’est une chose si absolument nécessaire, que sans ce fondement il n’y a point de Prince qui puisse bien régner, ni d’État qui puisse être heureux [16].

Gouverner par la raison

L’évêque Bossuet exhorte le Dauphin, dont il est chargé de l’éducation, à agir selon la raison :

Il n’est pas en notre pouvoir de vous mettre dans l’esprit ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que vous penserez à toute autre chose. Il faut donc vous exciter vous-même, vous appliquer, vous efforcer, afin que la raison domine toujours en vous. Ce doit être là toute votre occupation ; vous n’avez que cela à faire et à penser. Car comme vous êtes né pour gouverner les hommes par la raison, et que pour cela il est nécessaire que vous en ayez plus que les autres, aussi les choses sont-elles disposées de sorte que les autres travaux ne vous regardent pas, et que vous avez uniquement à cultiver votre esprit, à former votre raison. […] Dieu ne nous a pas donné pour n’en pas faire usage, le flambeau qui nous éclaire sans discontinuation, cette faculté de nous rappeler le passé, de connaître le présent, de prévoir l’avenir. Quiconque ne daignera pas mettre à profit ce don du ciel, c’est une nécessité qu’il ait Dieu et les hommes pour ennemis. Car il ne faut pas s’attendre, ou que les hommes respectent celui qui méprise ce qui le fait homme, ou que Dieu protège celui qui n’aura fait aucun état de ses dons les plus excellents [17].

Avec un discours similaire, Confucius sollicitait l’intelligence et la volonté de l’empereur avec un vieux texte qui servait à l’éducation des anciens rois :

1. La loi de la Grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien.

2. Il faut d’abord connaître le but auquel on doit tendre, ou sa destination définitive, et prendre ensuite une détermination ;

  • la détermination étant prise, on peut ensuite avoir l’esprit tranquille et calme ;
  • l’esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler ;
  • étant parvenu à jouir de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite méditer et se former un jugement sur l’essence des choses ;
  • ayant médité et s’étant formé un jugement sur l’essence des choses, on peut ensuite atteindre à l’état de perfectionnement désiré.

3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets : les actions humaines ont un principe et des conséquences : connaître les causes et les effets, les principes et les conséquences, c’est approcher très-près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la perfection.

4. Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière, dans leurs États, le principe lumineux de la raison que nous recevons du ciel, s’attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes

  • ceux qui désiraient bien gouverner leurs royaumes, s’attachaient auparavant à mettre le bon ordre dans leurs familles ;
  • ceux qui désiraient mettre le bon ordre dans leurs familles, s’attachaient auparavant à se corriger eux-mêmes ;
  • ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes, s’attachaient auparavant à donner de la droiture à leur âme ;
  • ceux qui désiraient donner de la droiture à leur âme, s’attachaient auparavant à rendre leurs intentions pures et sincères ;
  • ceux qui désiraient rendre leurs intentions pures et sincères, s’attachaient auparavant à perfectionner le plus possible leurs connaissances morales :
  • perfectionner le plus possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir les principes des actions.

5. Les principes des actions étant pénétrés et approfondis, les connaissances morales parviennent ensuite à leur dernier degré de perfection ;

  • les connaissances morales étant parvenues à leur dernier degré de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et sincères ;
  • les intentions étant rendues pures et sincères, l’âme se pénètre ensuite de probité et de droiture ;
  • l’âme étant pénétrée de probité et de droiture, la personne est ensuite corrigée et améliorée ;
  • la personne étant corrigée et améliorée, la famille est ensuite bien dirigée ;
  • la famille étant bien dirigée, le royaume est ensuite bien gouverné ;
  • le royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de la paix et de la bonne harmonie.

6. Depuis l’homme le plus élevé en dignité, jusqu’au plus humble et plus obscur, devoir égal pour tous : corriger et améliorer sa personne ; ou le perfectionnement de soi-même est la base fondamentale de tout progrès et de tout développement moral.

7. Il n’est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base fondamentale en désordre et dans la confusion, puisse avoir ce qui en dérive nécessairement, dans un état convenable.
Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus important, et gravement ce qui n’est que secondaire, est une méthode d’agir qu’il ne faut jamais suivre [18]..

Le roi est le serviteur de tous

Dante (1265-1321) :

On voit que, si le consul ou le roi ont seigneurie sur les autres au regard de la route à suivre, il n’empêche qu’au regard du but ils sont serviteurs des autres : et le Monarque principalement, qu’il faut tenir sans doute aucun pour le serviteur de tous. Ainsi enfin peut-on connaître dès ce point que l’existence du Monarque est rendue nécessaire par la fin qui lui est assignée, d’établir et maintenir les lois. Adonc le genre humain, quand il est rangé sous le Monarque, se trouve au mieux ; d’où il suit qu’une Monarchie est nécessaire au bien-être du monde [19].

Le roi est comme un père

Il faut croire un Voltaire quand il dit :

Un roi absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur et la prospérité de son État, parce qu’elle est la sienne propre, parce que tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il veuille le mal de son royaume [20].

De même, Jean Bodin, dans le Livre de la République précise :

Le Roi traite ses sujets et leur distribue la justice, comme le père fait à ses enfants.

Enfin le poète Ronsard lie gouvernement paternel et gouvernement politique :

Ne souffrez que les grands blessent le populaire ;

Ne souffrez que le peuple aux grands puisse déplaire ;

Gouverner votre argent par sagesse et raison :

Le prince qui ne peut gouverner sa maison,

Sa femme, ses enfants, et son bien domestique,

Ne saurait gouverner une grande République [21].

Le modèle du roi est Dieu

Dans le même poème précité, Ronsard rappelle au roi :

Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné

Le sceptre, et vous a fait un grand Roi couronné.
[…]

Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir

De châtier les rois qui font mal leur devoir,

Punissez-vous vous-même, afin que la Justice

De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.

Je dis ce puissant Dieu, dont l’empire et sans bout,

Qui de son trône assis, en la terre voit tout,

Et fait à chacun ses justices égales,

Autant aux Laboureurs, qu’aux personnes royales [22].

Un roi est soucieux de la vie humaine

Le roi ne diabolise pas ses ennemis et voit toujours en eux des personnes.
L’historien François Bluche rapporte cet épisode de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745) [23] :

On sut que le Dauphin, contemplant le soir venu le théâtre de ces rudes combats, semblait heureux au spectacle de tant de cadavres ennemis. Il en oubliait sa piété foncière et sa gentillesse. Le Roi son père, alors l’admonesta en ces termes « Voyez ce que coûte une victoire. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes. La vraie gloire, c’est de l’épargner. [24] »

Le prince est le principe de la nation

Le prince est le principe de la nation par les lois positives qu’il édicte. En effet, vivre sous une même loi finit par conférer à des peuples différents certains caractères qui leurs deviennent communs et leurs permettent de s’identifier en une nation.
Aux parlements frondeurs — ces cours de justice qui prétendent représenter la nation ayant une existence propre et indépendante du roi —, Louis XV rappelle :

Ce qui s’est passé dans nos parlements de Pau et de Rennes, ne regarde pas mes autres parlements.

J’en ai usé, à l’égard de ces deux cours, comme il importait à mon autorité, et je n’en dois compte à personne.

Je n’aurais pas d’autre réponse à faire à tant de remontrances qui m’ont été faites à ce sujet, si leur réunion, l’indécence du style, la témérité des principes les plus erronés, et l’affectation d’expressions nouvelles pour les caractériser ne manifestaient les conséquences pernicieuses de ce système d’unité que j’ai déjà proscrit, et qu’on voudrait établir en principe, en même temps qu’on ose le mettre en pratique.

Je ne souffrirai pas qu’il se forme, dans mon royaume une association qui ferait dégénérer en une association de résistance le lien naturel des mêmes devoirs et des obligations communes, ni qu’il s’introduise dans la monarchie un corps imaginaire qui ne pourrait qu’en troubler l’harmonie.

La magistrature ne forme point un corps ni un ordre séparé des trois ordres du royaume ; les magistrats sont mes officiers, chargés de m’acquitter du devoir vraiment royal de rendre la justice à mes sujets ; fonction qui les attache à ma personne, et qui les rendra toujours recommandables à mes yeux ; je connais l’importance de leurs services ; c’est donc une illusion qui ne tend qu’à ébranler la confiance que d’imaginer un projet formé d’anéantir la magistrature et de lui supposer des ennemis auprès du trône.

Ses seuls, ses vrais ennemis sont ceux qui, dans son propre sein, lui font tenir un langage opposé à ses principes, qui lui font dire :

  • que tous les parlements ne forment qu’un seul et même corps, distribué en plusieurs classes ;
  • que ce corps nécessairement indivisible est de l’essence de la monarchie et qu’il lui sert de base,
  • qu’il est le siège, le tribunal, l’organe de la nation ;
  • qu’il est le protecteur et le dépositaire essentiel de sa liberté, de ses intérêts, de ses droits ;
  • qu’il lui répond de ce dépôt et serait criminel envers elle s’il l’abandonnait ;
  • qu’il est comptable de toutes les parties du bien public, non-seulement au roi, mais aussi à la nation ;
  • qu’il est juge entre le roi et son peuple ;
  • que, gardien du lien respectif, il maintient l’équilibre du gouvernement, en réprimant également l’excès de la liberté et l’abus du pouvoir ;
  • que les parlements coopèrent avec la puissance souveraine dans l’établissement des lois ;
  • qu’ils peuvent quelquefois par leur seul effort s’affranchir d’une loi enregistrée, et la regarder à juste titre comme non existante ;
  • qu’ils doivent opposer une barrière insurmontable, aux décisions qu’ils attribuent à l’autorité arbitraire et qu’ils appellent des actes illégaux, ainsi qu’aux ordres qu’ils prétendent surpris,
  • et que s’il en résulte un combat d’autorité, il est de leur devoir d’abandonner leurs fonctions et de se démettre de leurs offices, sans que leurs démissions puissent être reçues.

Entreprendre d’ériger en principes des nouveautés si pernicieuses, c’est faire injure à la magistrature, démentir son institution, trahir ses intérêts, et méconnaître les véritables lois fondamentales de l’État, comme s’il était permis d’oublier

  • que c’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine, dont le caractère propre est l’esprit de conseil, de justice et de raison ;
  • que c’est de moi seul que mes cours tiennent leur existence et leur autorité ;
  • que la plénitude de cette autorité qu’elles n’exercent qu’en mon nom demeure toujours en moi, et que l’usage n’en peut jamais être tourné contre moi ;
  • que c’est à moi seul qu’appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage ;
  • que c’est par ma seule autorité que les officiers de mes cours procèdent, non à la formation, mais à l’enregistrement, à la publication et à l’exécution de la loi, et qu’il leur est permis de me remontrer ce qui est du devoir de bons et fidèles conseillers ;
  • que l’ordre public tout entier émane de moi : que j’en suis le gardien suprême ;
  • que mon peuple n’est qu’un avec moi,
  • et que les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis avec les miens, et ne reposent qu’en « mes mains. »

[…] Enfin, ce spectacle scandaleux d’une contradiction rivale de ma puissance souveraine me réduirait à la triste nécessité d’employer tout le pouvoir que j’ai reçu de Dieu, pour préserver mes peuples des suites funestes de telles entreprises [25].

Le roi est le lieutenant de Dieu

Tout à l’opposé d’une pensée moderne — disciple de Machiavel, amorale et autonome, qui prône l’art de simuler les vertus et de « dissimuler sa nature de renard » —, Louis XIV enseigne à son fils :

Et à vous dire la vérité, mon fils, nous ne manquons pas seulement de reconnaissance et de justice, mais de prudence et de bon sens, quand nous manquons de vénération pour Celui [Dieu Lui-même (Note de VLR)] dont nous ne sommes que les lieutenants. Notre soumission pour Lui est la règle et l’exemple de celle qui nous est due.

Les armées, les conseils, toute l’industrie humaine seraient de faibles moyens pour nous maintenir sur le trône, si chacun y croyait avoir même droit que nous, et ne révérait pas une puissance supérieure, dont la nôtre est une partie. Les respects publics que nous rendons à cette puissance invisible pourraient enfin être nommés justement la première et la plus importante partie de notre politique, s’ils ne devaient avoir un motif plus noble et plus désintéressé.

Gardez-vous bien, mon fils, je vous en conjure, de n’avoir dans la religion que cette vue d’intérêt, très mauvaise quand elle est seule, mais qui d’ailleurs ne vous réussirait pas, parce que l’artifice se dément toujours, et ne produit pas longtemps les mêmes effets que la vérité. Tout ce que nous avons d’avantages sur les autres hommes dans la place que nous tenons sont sans doute autant de nouveaux titres de sujétion pour Celui qui nous les a donnés. Mais à son égard l’extérieur sans l’intérieur n’est rien du tout, et sert plutôt à L’offenser qu’à Lui plaire.

Jugez-en par vous-même, mon fils, si jamais vous vous trouvez, comme il est difficile que cela n’arrive quelquefois dans le cours de votre vie, en l’état qui est si ordinaire aux rois, et où je me suis vu si souvent : mes sujets rebelles, lorsqu’ils ont eu l’audace de prendre les armes contre moi, m’ont donné peut être moins d’indignation que ceux qui, en même temps, se tenant auprès de ma personne, me rendaient plus de devoirs et plus d’assiduité que tous les autres, pendant que je fusse bien informé qu’ils me trahissaient et n’avaient pour moi ni véritable respect, ni véritable affection dans le cœur [26].

[1Aristote, Métaphysiques, 1326.

[2« Pour tout dire en un mot, la vertu est la raison même. » (Cicéron, Œuvres complètes de M. T. Cicéron, « Tusculanarum diputationum », libri IV, Lefèvre Librairie, 1821, Tome 24, p. 359.)

[3Aristote, La Politique, 1253a, 2-3.

[4Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, 1129b,op. cit., p.123.

[5Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, « La Loi », Question 94, Traduction française par M.-J. Laversin, O.P., Éditions de la revue des jeunes, Société Saint Jean l’Évangéliste, Desclée & Cie. Paris Tournai Rome, 1935.

[6Cicéron, De republica, libri III, 17, in La république de Cicéron traduite d’après un texte découvert par M. Mai, par M. Villemain de l’Académie française, Didier et Cie librairies-éditeurs, 1858, p. 184-185.

[7Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, « Ta Hio », Traduit du Chinois par M.G. Pauthier, Librairie Garnier Frères, 1921.

[8Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio Essais, p. 130.

[9Hannah Arendt, La crise de la culture, Folio Essais, p. 140

[10Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V, op. cit., p.134.

[12Les dix commandements du Décalogue sont :

  • Un seul Dieu tu aimeras et adoreras parfaitement.
  • Son saint nom tu respecteras, fuyant blasphème et faux serment.
  • Le jour du Seigneur garderas, en servant Dieu dévotement.
  • Tes père et mère honoreras, tes supérieurs pareillement.
  • Meurtre et scandale éviteras, haine et colère également.
  • La pureté observeras, en tes actes soigneusement.
  • Le bien d’autrui tu ne prendras, ni retiendras injustement.
  • La médisance tu banniras et le mensonge également.
  • En pensées, désirs veilleras à rester pur entièrement.
  • Bien d’autrui ne convoiteras pour l’avoir malhonnêtement.

[13Saint Thomas d’Aquin, op. cit., La Loi, Question 96, p. 176-177.

[14Remarquons que Jésus répond au gouverneur Pilate, car celui-ci est le véritable représentant de l’autorité politique. En revanche, il garde le silence devant le roi fantoche Hérode, lequel se contente d’ailleurs de lui demander un tour de magie.

[15Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l’Église, éd. Office de publicité, Bruxelles, 1860, p.23,24,25.

[16Reprod. de l’éd. d’Amsterdam, 1689, Bibliothèque de philosophie politique et juridique, Centre de philosophie politique et juridique de Caen, 1985.

[17Texte tiré de Œuvres de Bossuet, Tome 1, Firmin Didot frères fils et Cie, Paris, 1860, p.13-16.

[18Confucius, Doctrine de Confucius ou les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine, « Ta Hio »,Traduit du Chinois par M.G. PAUTHIER, Librairie Garnier Frères, 1921.

[19Dante Alighieri, Monarchia, livre I, ch. XII, 12-13, éd. des Œuvres complètes de la Pléiade, p. 651.)

[20Voltaire, Œuvres complètes de Voltaire, Tome 4, Siècle de Louis XIV, Furne librairie-éditeur, Paris, 1836, p. 297.

[21Pierre Ronsard, Annales poétiques ou Almanach des Muses, depuis l’origine de la poésie française, t.V, Ed. Delalain, Paris, 1778, p.249-252.

[22Pierre Ronsard, Annales poétiques ou Almanach des Muses, depuis l’origine de la poésie française, t.V, Ed. Delalain, Paris, 1778, p.249-252.

[23La bataille de Fontenoy voit s’affronter 50 000 Français — commandés par Louis XV — contre 50 000 Anglais. Le nombre de morts est considérable pour l’époque (environ 7000 hommes dans chaque camp) mais très éloigné des boucheries des guerres totales de la modernité inaugurées avec la Révolution.

[24François Bluche : Louis XV, Perrin, Paris, 2000, p.82.

[25« Procès-verbal du lit de justice du 3 mars 1766 », Mercure historique de mars, p. 174-181. Cité par J.C.L. Simonde de Sismondi, Histoire des Français, tome XXIX, Treuttel et Würtz libraires, Paris, 1842, p. 360-364.

[26Louis XIV, Mémoires pour l’instruction du dauphin, année 1661, livre second, deuxième section.

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